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A Madame Natacha POLONY

A la suite de la lecture, dans le Figaro, de sa chronique du 29/09/12, j’avais songé à adresser à l’auteur un petit mot de réprobation, puis oublié, jusqu’au jour où, ayant enfin ouvert son beau livre qui sous le titre “Ce Pays qu’on abat” (Plon 2014) rassemble ses chroniques de 2012 à 2014,  je retrouve l’article en question et décide d’y réagir. J’envoyai ce mot au Figaro sous son nom. Sans réponse depuis plus d’un an, je m’autorise à le proposer, sans modification notable, aux lecteurs de mon blog car c’est une situation qui nous concerne tous, et l’actualité de ces derniers mois nous montre que nous aurions peut-être dû réagir plus tôt et plus fermement, mais qu’il n’est jamais trop tôt pour apprendre à nos enfants comment réagir, et pour cela voir clairement ce qui se passe. Tout le dernier livre de Mme Polony, « Nous sommes la France » (Plon 2015) prouve combien il est désormais urgent de le faire.

Lors d’un trajet en train dans la banlieue Nord, Madame Polony relate avoir assisté à la scène suivante: Une passagère ose demander à quelques jeunes gens vautrés sur une banquette de bien vouloir retirer leurs pieds de celle qui leur fait face (les voyageurs suivants n’ont pas à essuyer avec leurs vêtements les souillures déposées par les souliers des autres –  nous vivons dans un monde avec chiens). Non contents de maintenir leurs basquets en l’état (« l’Etat c’est Moi »), les jeunes en question agonisent la passagère – selon le HCEfh, on doit écrire usagère.er, la désinence féminine (fh) obligatoirement placée en premier (courtoisie contrainte et forcée par décret), suivie de « dot » (la fameuse dot de Molière : « Sans dot ! »)  puis de la désinence masculine – l’agonisent donc d’injures et non des moindres, et d’une grande violence. A la question de son petit garçon, Maman, pourquoi ils disent des vilains mots à la dame, Madame Polony explique que les garçons sont des amis de la dame, et qu’en fait ils jouent, la dame aussi, et tous s’amusent très bien.

La réponse n’a pas dû satisfaire le garçonnet, qui, très diplomatiquement fait mine d’accepter cette présentation des choses, de façon à ne pas mettre sa maman dans l’embarras, mais ne va pas manquer de poser à nouveau sa question (à l’oral, sans point d’interrogation comme à l’écrit, la nuance peut être légère entre les modes affirmatif et interrogatif, c’est pour cela qu’il y a des oraux à tous nos difficiles concours), devant une bagarre d’ivrognes au sortir de la Gare du Nord, puis une altercation d’automobilistes excités. Il laissera tomber devant les clodos. Il connait désormais l’explication de sa chère maman : notre belle Société (the American Dream, le Rêve chinois de Mr Xi Jinping,  et l’inversion de la courbe du chômage, rêvée par notre comateux de service…) n’est, en réalité, qu’une grande bande de chouettes copains. Plus belle la vie. Quod erat demonstrandum.

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Madame,

Dois-je vous avouer que j’avais été très choqué par la première chronique que j’aie lue de vous dans le Figaro, celle du 29 Septembre 2012, sous le titre « Voilà pourquoi la vie est belle en France »? Je vous prie de bien vouloir m’excuser de ne pas vous avoir lue plus tôt, mais je constate que, d’après votre livre, c’était votre cinquième article, donc que je n’étais donc pas si retardataire que cela.

Au prétexte de protéger votre petit garçon de quatre ans de la méchanceté du monde, vous y accumuliez une série de mensonges plus gros que vous – ce n’est sans doute pas difficile! – tout en vous en rendant parfaitement compte, sans quoi n’eussiez-vous pas été tant soulagée que votre fils, au quatrième spectacle de la violence et de la déchéance, ait eu le bon goût de vous faire grâce d’une quatrième question embarrassante concernant les clochards baignant dans leurs déjections. Courage insigne de ce jeune homme, quand on sait combien, à cet âge, les clodos leur font peur, au même titre que les vieilles dames dans la rue qui ressemblent à des sorcières.

Au point que je me suis demandé qu’elle énormité il vous eût fallu inventer pour faire face à une cinquième occurrence, compte tenu du fait que chaque mensonge doit être suivi d’un plus gros qui lui-même doit être couvert par un plus gros encore, et ainsi de suite, comme il en est des requins de la finance qui savent bien qu’ils seront mangés tôt ou tard par un plus gros qu’eux, qui a son tour sera boulotté par un squale encore plus gros, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un énorme et ultime requin réduit à l’impuissance par sa pléthore-même.

Comment une femme aussi intelligente que vous, dont j’apprends par votre livre qu’elle est agrégée de lettres et diplômée de Sciences Po, a-t-elle pu imaginer un instant que son fils ait pu gober de telles absurdités, comme s’il n’avait pas des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, comme s’il n’avait pas laissé trainer ses yeux et ses oreilles à la garderie et dans la cour de récré de la petite maternelle, comme si, même protégé des écrans de TV, il n’était jamais sorti dans la rue, comme s’il n’était pas capable d’observer, d’analyser et de comprendre ce qui s’était passé dans le train de banlieue Ermont-Eaubonne, ou lors de la rixe au sortir de la Gare du Nord ou encore lors des échanges d’insultes et de menaces – scènes de la vie parisienne ordinaire – entre automobilistes.

On apprend le mal avant le bien, le non avant le oui, les seconds étant beaucoup plus difficiles à apprendre que les premiers, à preuve que beaucoup n’y parviennent jamais.

Il le sait d’ailleurs bien puisqu’il formule sa question – « Pourquoi les garçons ils disent des choses vilaines à la dame? » – comme une affirmation, pour laquelle il attendait de votre part une confirmation, l’assurant qu’il ne s’était pas trompé ni dans son observation ni dans les conclusions qu’il en tirait.

Au lieu de quoi vous lui dites qu’il se trompe, ce qui est bien propre – double communication – à le faire douter de lui-même et saboter la confiance qu’il s’était construite en la fiabilité de ses sens et la qualité de son intelligence.

Un de mes amis, psychanalyste kleinien célèbre, raconte que pendant son enfance très pauvre dans une cahute au fin fond de l’Argentine, il était en train de manger la soupe épaisse qui constituait l’unique plat de son ordinaire, quand une grosse mouche tomba dans son écuelle. Et qu’alors qu’il s’était écrié: « Oh, maman, une mouche! », sa mère, sans se retourner, lui avait répondu: « Ce n’est rien ».  Il expliquait que ce double bind, ce conflit entre ce qu’il voyait de ses propres yeux et la confiance, la loyauté en la parole de sa mère, avait été à l’origine de sa vocation psychanalytique.

Vous eussiez sans doute été mieux inspirée de répondre, dans le train, à la première question de votre petit garçon: « Écoute, je ne peux pas répondre maintenant à ta question, tu vois bien que ce n’est pas le moment, mais je te promets qu’on en reparlera dès que nous serons revenus à la maison et que nous serons en sécurité ». Ce qui vous aurait dispensé d’enfiler des mensonges qui vous mettaient si mal à l’aise, en lui répétant seulement, devant la rixe, puis l’altercation des chauffeurs mal embouchés, puis les clochards, « C’est le même truc, tu vois bien, on en parle tout à l’heure veux-tu? »

Et si, toutefois vous vous étiez tout de même engagée, avec la meilleure foi du monde (qui vous lancera la pierre? certainement pas moi, nous l’avons tous fait), sur la pente glissante des mensonges, dont vous ressentiez à mesure, vous-même, l’incongruité grandissante (souvenez-vous, vous en étiez rendue à incriminer les « anniv´ », chose sacrée pour les « quatre ans »), quoi de plus simple une fois de retour que d’aller trouver votre beau jeune homme pour vous excuser, oui, je t’ai raconté des bêtises, et d’expliquer pourquoi. Soulagement immense: donc, les grandes personnes mentent aussi?

Ça lui aurait épargné d’avoir le sentiment déplaisant de passer à vos yeux pour un demeuré (« ne te taches pas en mangeant ta poire »).

Et puisque votre agrégation vous le permettait (et à lui aussi, on n’est pas fils d’agrégée pour des prunes), puisqu’aussi bien il n’est jamais trop tôt pour bien faire et qu’aussitôt né il est toujours assez tard pour mourir, et puisqu’enfin il n’y aura pas de ré-enchantement (ou le dés-ensauvagement) du monde sans retour du Tragique, vous auriez pu, en remerciement de sa bravoure, de la finesse de son observation, et de la rigueur de ses déductions logiques, lui faire l’un des plus beaux cadeaux qui soient, c’est à dire lui parler de Cicéron:

« Nam, cum sint duo genera dicertandi, unum per disceptationem, alterum per uim, cumque prior proprium sit hominis, hac belluarum, confugiendum est ad posterius si uti non licet (ou posset, je ne me souviens plus très bien, ça date de ma quatrième!) superiore ».

Tout de même, j’ai failli sur le moment vous envoyer une lettre incendiaire. Ou écrire au Figaro pour vous dénoncer de carotter sur vos cotisations annuelles au Syndicat de la Bienpensance. Mais la flemme aidant, le temps passant, j’ai lu vos autres chroniques, et j’ai vu que, bien au contraire, vous étiez une passionnée de la Vérité, et que ce qui m’avait scandalisé à la première lecture, ce que je vous avais reproché en mon for intérieur, n’était que parole malheureuse et écart véniel au regard de l’ensemble de votre réflexion et de vos textes, et que, la paresse étant décidément bonne conseillère, il était somme toute heureux que je me fusse gardé à l’époque de quelque malencontreuse action polonycide.

D’autant qu’à la relecture, aujourd’hui dépassionnée puisque il a été extrait du journal pour être inclus dans un livre, l’article en question se concluait sur une forme d’aveu, qui laisse bien augurer du fait que vous avez certainement enseigné à votre petit garçon que faute avouée est déjà à demi pardonnée.

En tant que vieux papa, j’ai comme vous, jeune maman, le souci de protéger mes enfants de la méchanceté du monde, ou que du moins celle-ci ne leur déboule dessus que le plus tard possible. Mais il n’est pas interdit de se demander à quel prix.

De sorte que lorsqu’un petit article du journal du genre « les livres de nos collaborateurs » ont signalé la parution de votre livre, je l’ai acheté, pas lu tout de suite, j’ai laissé passer les vacances, j’avais tant à lire, ne le prenez pas en mauvaise part…

Merci à vous en tout cas.

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Il est possible que les réactions de Madame Polony  face aux incivilités rencontrées au cours de ce bref mais éprouvant voyage en train à travers la banlieue nord en compagnie de son petit garçon, soient liée à la difficulté que nous éprouvons à nous extraire de notre gangue de bonne éducation et de civilité qui nous empêche de réagir adéquatement devant la violence et l’incivilité quand on les rencontre dans la vie courante

Ce soir-là nous devions aller à l’Opéra Bastille, mais ma femme était trop souffrante pour sortir. Je décidai de me rendre seul au spectacle et, arrivé sur place  n’eus aucune difficulté à revendre le billet qui n’avait plus d’utilité pour moi et dont quelqu’un fut heureux de bénéficier. D’ordinaire, nous rentrons en taxi. Ce soir-là, toutefois, étant seul, j’optai pour le métro. Vinrent s’asseoir auprès de moi deux jeunes garçons, assez mal fagotés et, ce dont je ne me rendrai compte qu’a posteriori, de type Rom. Rapidement je fus incommodé par l’odeur pestilentielle qu’ils dégageaient. Ne voulant pas paraître impoli, ou ne pas les respecter (après tout on peut être trop pauvre pour pouvoir se laver convenablement, et il peut y avoir des odeurs corporelles auxquelles on ne peut rien et qui incommodent aussi leur porteur), je renonçai stoïquement, après avoir balancé dans mon for intérieur, et demeurai à ma place. Heureusement les deux jeunes gens malodorants ne tardèrent pas à descendre. Le lendemain, un samedi, un policier très courtois m’appela dans ma Consultation pour m’annoncer « qu’on venait de retrouver votre  téléphone portable que deux petits voyous étaient en train de revendre au Carrefour Barbès ». Je vérifiai fébrilement dans la poche de mon manteau : Mon mobile avait bel et bien disparu. Les deux voyous protégés par leur odeur comme d’une cape d’invisibilité, m’avaient barboté mon appareil sans que je ne m’en rende compte d’aucune façon, ce qui ne serait peut-être pas arrivé si, moins poli, j’avais changé de place pour échapper à la pestilence. Le lendemain, j’allais avec mon garçon de cinq ans rechercher mon téléphone au commissariat de la Goutte d’Or, magnifiquement restauré, où un policier de garde, d’une amabilité exemplaire, fit faire à mon fils émerveillé une visite guidée avec explications détaillées sur les armes lourdes.

Hier dans le métro ligne 9, nouvelles rames, encore propres, pas de presse, un jeune homme bien rangé de trouve assis sur la banquette double, coté couloir, trois places libres, une à côté et deux en face. Il lit tranquillement. Un homme de grande taille, bien mis, monte et s’adosse debout au poteau derrière le jeune homme, il a une serviette volumineuse et à l’épaule un énorme sac de sport qu’il laisse pendre, sans doute sans s’en rendre compte, sous le nez du jeune homme. Le sac se trouve à quelques centimètres du visage et des lunettes du jeune homme, qui lève les yeux de son livre et choisit d’y replonger, sans paraître être incommodé. Ou sans vouloir le paraître. Je finis par lui dire à haute et intelligible voix qu’il n’y aurait rien d’incorrect, aucune incivilité, nulle impolitesse à ce qu’il changeât de place plutôt que de recevoir le sac de sport dans la figure. L’homme au sac ne bougea pas d’un millimètre et son sac continua de menacer les fines lunettes du bon jeune homme. Il n’avait d’ailleurs pas à se retourner pour comprendre en quoi c’était lui qui occasionnait de la gêne. Pris dans la même politesse paralysante que moi dans la scène précédente, le garçon avait apparemment renoncé à changer de place, au risque de se faire éborgner.

Dans un dossier, intitulé « Liberté d’expression –  Le combat continue », à l’occasion de l’anniversaire de la tuerie du 7/01/15, Courrier International (n°1314 du 7 au 13 janvier 2016) publie un article, daté du 12 juin 2015, où, sous le titre « De Mauss à Charlie », Umberto Eco écrit ceci, qui est repris en intertitre par le journal : « Un principe moral veut que l’on évite de heurter la sensibilité religieuse d’autrui, et c’est pourquoi celui qui blasphème chez lui ne va pas blasphémer à l’église. On ne doit pas s’abstenir de caricaturer Mahomet par peur des représailles, mais parce que (et si le mot est un peu faible, je m’en excuse) c’est « impoli ». Et on ne devrait pas davantage caricaturer la Sainte Vierge, même si les catholiques réprouvent (du moins aujourd’hui) l’idée de massacrer les auteurs de ce type de dessins ». (C’est moi qui souligne).

 C’est cette politesse-même qui fait notre vulnérabilité, en particulier aujourd’hui face aux petits voyous néo-nazis recrutés à grand peine par Daech (1500 en cinq ans, et nous leur envoyons vraiment la lie de notre société, quand l’Armée Française, depuis les attentats de novembre, reçoit sans se fouler 1500 candidatures par jour) et qui ne brillent pas par la qualité de leurs performances (lire sur ce blog « Gros Nuls – Petit essai sur la Terreur Islamique »). Cette politesse, mais aussi bien d’autres choses, depuis des actes élémentaires comme de tenir la porte, de respecter le tour dans les files d’attentes, de veiller à ne pas bousculer ou donner des coups de poussettes dans la rue (drôle d’instrumentalisation déjà, si jeunes, des bébés), de flanquer des coups de sacs dans le métro, à des actes plus complexes, comme ne pas agresser les femmes en place publique comme on l’a vu faire en Allemagne à des hommes éméchés, mais comprenant aussi des réfugiés accueillis de fraiche date et qui, sans doute, n’avaient pas prévu d’autres façons de fêter le Nouvel An dans leur nouveau pays, jusqu’à l’acte de tuer, tant nous répugnons semble-t-il de plus en plus, non seulement à envoyer nos jeunes se faire tuer au combat, mais aussi à tuer l’ennemi (lire sur ce blog « Faux-culs and Co – Electrochoc et Peine de Mort »).

Ce sont l’ensemble de ces conduites, banales ou complexes, intégrées de longue date ou en cours d’intégration (il reste beaucoup à faire dans la régulation collective de l’usage des portables), qui forment une culture, c’est-à-dire la mise en forme de société des valeurs qui font de nous un peuple. Tout cela constitue à la fois notre faiblesse, notre vulnérabilité, tout ce sur quoi l’ennemi peut nous attaquer et nous atteindre, mais constitue tout aussi bien notre force, notre soft power qui nous permettra de vaincre. John Oliver l’a très bien vu et exprimé dans sa chronique désopilante et revigorante qui a fait le tour de la Planète au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 à Paris.