DRAPEAUX
12 juin 2017
SEREINE ÉTRANGETÉ
12 juin 2017

ANNETTE

En hommage à ma délicieuse petite grande sœur

depuis longtemps hélas, trop longtemps disparue

 

Paisible et serein, le prologue, inhabituellement long (de sept vers, soit un cinquième du poème, la « morale » en fera six – donc en tout 40% de la fable!)) transporte l’auditeur sur lemotif, bucolique et charmant,

Tircis, qui pour la seule Annette,

Faisait résonner les accords

D’une voix et d’une musette

Capables de toucher les morts

Chantait un jour le long des bords,

D’une onde arrosant des prairies,

    Dont Zéphire habitait les campagnes fleuries.

Nimègue. 17 Septembre 1678.

Le Grand Roi, à juste quarante ans, vient de conclure, par la Paix, sa Guerre dans la Hollande.

La Fontaine vient, lui, de procéder à la publication des « Fables choisies et mises en vers » dédiées à Madame de Montespan, livres VII-XI (dans la nomenclature d’aujourd’hui – la présente fait partie du Livre Dixième).

Le Traité éponyme suivra le 5 Février 1679. Le Roi gagne la Guerre et accorde sa Paix. Ce n’est bien entendu pas lui – Cesar pontem fecit – qui gagne les batailles et remporte les victoires, mais ses maréchaux et tous ces petits poissons que le titre de la fable mentionne. Ce menu fretin dont le nombre et la bravoure lui assure le triomphe, dans cette France prolifique et rurale où il n’est de richesse que d’hommes, et qui est, à l’époque la nation la plus peuplée d’Europe, c’est sans doute aussi à lui que ce discours s’adresse.

Louis, au terme d’une campagne brillante, courbe l’Espagnol, dicte à l’Empereur, arrondit ses frontières, re-dessine le territoire de son royaume par la politique « des réunions », et la Franche-Comté fait enfin trait d’union entre l’Alsace et la Mère Patrie.

La victoire est aussi en effet celle de la diplomatie, rognant ici, annexant là, cherchant la continuité, la cohérence et la solidité territoriales plutôt que, au prix d’une dispersion inutile, des conquêtes qui eussent pu être plus lucratives à court terme. Le Roi et ses conseillers dessinent et renforcent ce qui prend la forme d’un hexagone dont les géographes d’aujourd’hui s’accordent pour dire que c’est une « bonne forme », la « gestalt » la plus efficace pour un pays (que l’on songe au Chili, au Japon, à la Russie): frontières longues et diversifiées propres à faciliter et multiplier les échanges internationaux, mais suffisamment ramassées pour qu’elles soient faciles à contrôler et à défendre, métropoles régionales harmonieusement réparties aux marges, facilitant la décentralisation comme le contrôle et la répartition des tâches, animant la vie des régions et leur développement économique, capitale centrale dont personne n’est jamais bien loin, taille et population optimales, larges ouvertures sur la mer. Forme organique s’il en est, qui emprunte sa structure et ses équilibres à la chimie du même nom: origine biologique des techniques.

Nous en bénéficions encore aujourd’hui du fait d’économies d’échelle dont nous ne prenons guère conscience, mais qui font qu’avec désormais (et de plus en plus à l’avenir) une population qui croit certes encore lentement, et plus qu’ailleurs en Europe, mais décroît inexorablement en terme absolu à l’échelle du monde, nous occupons un rang économique enviable. Avec moins de un pour cent de la population mondiale, la France serait encore la cinquième ou sixième puissance économique, malgré une gouvernance désastreuse depuis trente-cinq ans.

Quand bien même ne serions-nous qu’à la vingt ou vingt-cinquième place du classement, ce ne serait pas un déshonneur, simplement une remise en juste place démographique, et nous n’en mourrions pas. Mais, malgré nos misères actuelles, nous n’en sommes pas là: On rappelle que le PIB de l’Ile de France est égal à celui de la totalité du continent africain, et que le PIB du quartier de la Défense est supérieur à celui de la Grèce.

Héritage, pour partie, dû à la sagacité et au courage du Grand Roi.

Or voici donc venu le temps de campagnes plus fleuries et de plus doux combats. Françoise « Athénaïs » », marquise de Montespan est encore au zénith, certes, mais déjà s’avance la magnifique Marie Angélique de Fontanges, pour laquelle Louis va s’enflammer, si ce n’est déjà fait.

Toutefois le discours s’adresse aussi à plus petits bergers, il est urgent, après la guerre, de repeupler la Fille aînée de l’Eglise. Et de l’engrosser d’une multitude de petits po(l)issons.

Ζέφυρος, vent d’ouest des Grecs, s’écrit aussi Zéphir ou Zéphyr ou encore Zéphyre. L’Upsilon appellerait logiquement l’i grec. À la même époque, Jean Philippe Rameau en fait un ballet en un acte, Zéphyrs.

Grammairien divin, Zéphyr, tout aussi logiquement, prend l’e muet avant l’h aspiré. Ainsi féminisée, Zéphire inspire. Et Tircis aspire.

Et la belle Annette soupire.

Le poisson se fait rare. Vous l’aurez noté, Annette n’apparaît pas dans le titre de la Fable: « Les (petits) poissons et le berger qui joue de la flûte ».

Il y aurait vraiment de quoi bouder. C’est pourtant à elle que revient le rôle principal, et tous les hommages. Son prénom est cité trois fois. C’est pourquoi j’ai voulu remettre les choses en leur juste place et ai confié à la belle le titre du présent article.

Pour l’heure, elle taquine nonchalamment le goujon et l’ablette. L’original d’Esope met en scène un pêcheur, non une pêcheuse, encore moins une pécheresse.

La pêche à la ligne, art et sport noble par excellence, est affaire d’hommes. Brassens le précise dans sa chanson sur « Le Cocu »:

Comme elle n’aime pas beaucoup la solitude,

Cependant que je pêche et que je m’ennoblis.

Ma femme sacrifie à sa vieille habitude

De faire à tout venant les honneurs de mon lit…

Le génie de La Fontaine est de mettre la canne entre les mains de la donzelle.

Tircis, grand baratineur devant l’Eternel, mais néanmoins poète, s’est déjà fait remarquer au Livre Huitième, où il s’efforce à draguer la jeune Amarante, suivant en ceci le Poète lui-même, qui, dans un long envoi, s’y essaie auprès de la toute charmante Sillery qui est

« de ces divinités,

Que la qualité de belles

Fait reines des volontés…

Mes contes, à son avis,

Sont obscurs: les beaux esprits

N’entendent pas toute chose.

Faisons donc quelques récits

Qu’elle déchiffre sans glose:

Amenons des bergers, et puis nous rimerons

Ce que disent entre eux les loups et les moutons »

Tircis se lance donc à vanter les délices de l’amour à la belle Amarante, sous la forme d’une maladie mystérieuse:

« Ah! Si vous connaissiez comme moi certain mal

Qui nous plait et qui nous enchante,

 Il n’est rien sous le ciel qui vous parût égal!

Souffrez qu’on vous le communique;

Croyez moi n’ayez point de peur:

Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique

Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur? »

À la description que lui fait Tircis de ce mal qu’il brûle de lui inoculer, Amarante qui, malgré sa jeunesse, ne paraît pas née de la dernière pluie, lui réplique:

« Oh!oh! C’est là ce mal que vous me prêchez tant!

Il ne m’est pas nouveau: je pense le connaître. »

Tircis à son but croyait être,

Quand la belle ajouta: « Voilà tout justement

Ce que je sens pour Clidamant. »

Et La Fontaine de conclure:

Il est force gens comme lui

Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte

Et qui font le marché d’autrui.

Souhaitons, à titre posthume, à La Fontaine d’avoir eu plus de chance avec Sillery, et voyons maintenant si Tircis saura mieux circonvenir Annette.

Le temps est donc venu de duels mille fois plus charmants, et sous les roses, comme dit la chanson, de plus plaisants déduits.

Vous l’aurez, vous aussi, remarqué: le titre fait état d’un berger qui joue de la flûte. Mais la musette évoquée au vers troisième est un autre instrument, ni flûte à bec, ni flûte traversière, ni flûte de Pan, il s’agit d’un instrument à poche, à réserve d’air, une sorte de petite cornemuse. Je confesse avoir, dans le petit commentaire que j’ai fait sur « Le Loup devenu Berger » (voir « Carré d’Agneau », sur ce blog), tiré légèrement sur la ficelle en faisant de lamusette du jeune Guillot, abandonnée comme lui au sommeil sur l’herbette, une petite musebien capable après tout d’inspirer à des siestes coquines.

Mais pour l’heure, il nous paraît difficile, n’est-ce pas, de souffler dans l’instrument et de chanter en même temps (on ne chante pas la bouche pleine), afin de faire

      …  résonner les accords

D’une voix et d’une musette.

Mais on passe tout au Poète. Surtout si ces accords eussent pour but de réveiller les morts.

« Levez vous, orages désirés! »

Fallait-il au demeurant se rendre à de telles extrémités? On reconnaît bien là, en tout cas, la fâcheuse propension de Tircis à l’emphase: la belle Annette est loin d’être morte, à ce qu’il nous semble, et il ne fait guère de doute que l’onde, que Tircis longe en chantant, arrose gentiment, sous son jupon, ses prairies enchanteresses.

Mais revenons à nos petits poissons. L’action se noue de deux triolets de vers, trois pour la Bergère et trois pour le Berger. Parité, tu nous tenais donc déjà, bien avant nos socialos? Et ce sont des vers sublimes, surtout ce premier, l’un des plus beaux de La Fontaine:

Annette cependant à la ligne pêchait; 

Splendide, n’est-ce pas? Il faut être un très grand, vraiment, pour écrire un tel vers! Quelle langue! On se sent honorés d’être Français…

Annette cependant à la ligne pêchait;

Mais nul poisson ne s’approchait;

La bergère perdait ses peines.

Pauvre petite! On n’a qu’une envie, c’est de s’aller la consoler. Mais Tircis, une fois encore, se fourvoie: au lieu de s’occuper d’Annette et de ses peines, il s’en va, drôle d’idée, parler aux poissons:

Le Berger, qui par ses chansons,

Eût attiré des inhumaines,

Crut, et crut mal, attirer des poissons.

Tout est dans cet « et crut mal », là aussi encore fallait-il pouvoir l’écrire! Et qu’en avons nous à faire des inhumaines, n’est-il pas vrai, quand Annette est là, tout près?

Tircis se lance dans un discours de biais qu’il adresse aux poissons mais qui est destiné à la jeune femme qu’il convoite, et dont il est possible qu’il ait enduré déjà les résistances. La belle ne se laisse pas faire ou bien plutôt attend autre chose, une autre manière. Elle aussi, finalement, semble n’être pas née de la dernière pluie et en savoir plus, comme Amarante, qu’elle n’en paraît.

Ce Tircis est un faux-cul, un Tartuffe, un bon apôtre, un sinthome eût dit Lacan. Cela ne lui a pas été d’un grand secours auprès d’Amarante. Mais il persiste, il s’enferre, c’est une manie, décidément. Tircis est un prêcheur. Il faut reconnaître toutefois, à sa décharge, si j’ose dire, que l’homélie, qui occupe le centre du poème, est assez joliment troussée:

Il leur chanta ceci: « Citoyens de cette onde,

Laissez votre Naïade en sa grotte profonde;

Venez voir un objet mille fois plus charmant.

Ne craignez point d’entrer aux prisons de la belle:

Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle.

Vous serez traités doucement;

On n’en veut point à votre vie;

Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal:

Ce qui, soit dit entre nous, et révérence gardée, est peut-être idéaliser quelque peu, Amour quand tu nous tiens, la jouvencelle en son pertuis…

L’allitération (votre vie un vivier), la virgule et le passage de vers, effacent le hiatus possible (vie-un), et dispense d’une discourtoisie – On n’en veut point à votre vit –  tout en laissant résonner discrètement le viens comme le vite un. Quel talent, Jean, quel talent!

Mais, comme il était prévisible, cela se corse:

Et, quand à quelques-uns l’appât serait fatal,

Ah! Que c’est bon….

Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie… »

Mais une fois de plus, c’est le bide:

Ce discours éloquent ne fit pas grand effet;

L’auditoire était sourd

Peut-être avait-il légèrement abusé…

aussi bien que muet:

Tircis eût beau prêcher. Ses paroles miellées

S’en étant aux vents envolées,

Voyons, tu le sais bien pourtant, Tircis, ce n’est pas ainsi que l’on arrive à ses fins, il faut opter maintenant pour une autre manière. Aux Armes, Citoyen, de l’audace, encore de l’audace! Tircis comprend enfin, et ce n’est pas trop tôt:

Il tendit un long rets..

Qui, sans doute, aux appâts de la jolie Bergère, ne se fit pas prier beaucoup et se tendit tout seul…

La Belle Annette n’en attendait pas moins! Il prêchait? N’espérait-elle pas plutôt qu’ils péchassent? « J’irai, Madame, », disait Victor Hugo, « pécher sur vos côtes »…

Bien ferré, voici donc notre Berger repêché, saura-t-il cette fois se montrer à la hauteur? L’époque,  il est vrai, est à la Paix. Il n’y a pas si longtemps, avant celle-ci conclue, Tircis s’en fut sans doute tiré de cette courte épée que l’on nomme braquemart

L’action paye, bien mieux que longs discours:

Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris;

Voilà les poissons mis aux pieds de la Bergère.

Têtes chercheuses et longues queues agiles, petits poissons vibrillonnant comme spermatozoïdes,  multitude étrangère, hommage du Berger à la Bergère…

La belle Annette a failli attendre.

Classique déplacement, selon Freud, du haut vers le bas, camouflant à peine le Désir, fétichisme du pied, dont Alfred de Musset se fit poète :

Madame allèguera qu’elle monte en berline,

Qu’elle a passé des ponts quand il faisait du vent,

Que quand on voit le pied la jambe se devine,

Et tout le monde sait qu’elle a le pied charmant.

(Namouna)

Et c’est l’envoi,

Ô vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis,

Rois, qui croyez gagner par raison les esprits

D’une multitude étrangère,

Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout!

Il y faut une autre manière:

Servez-vous de vos rets: La puissance fait tout.

Ce que l’histoire ne dit pas, c’est si Tircis en vint à bout et si le gros poisson pût s’introduire au déduit de la toute charmante. Mais ceci n’est que du court terme, dont on sait moins habituellement que du long terme.

Bientôt trois siècles et demi plus tard, peut-on savoir ce que sont les différents protagonistes de la fable devenus?

La sur-pêche et la pollution ont eu, plus que la ligne d’Annette et le filet de Tircis, raison de nos petits poissons. Malgré les directives européennes et la diligence écologique de nos Agences de l’Eau, nos rivières sont bien loin d’avoir retrouvé leurs abondances poissonneuses de jadis.

Annette, députée PPE à Strasbourg, mène pour l’heure à Bruxelles un lobbying d’enfer auprès de la Commission, en tant que Présidente de l’OFIMER (Office National Interprofessionnel des Produits de la Mer), pour obtenir le relèvement des Quotas. Aujourd’hui jolie femme mûre, mais toujours, je vous l’assure, fort appétissante, toujours élégante et les seins à l’air comme il convient aux belles de ce temps (et qui donc irait s’en plaindre? Voir sur ce blog l’article « Forfaits »), la bergère s’est, au fil des ans, muée en pédégère, menant de main de fer, mais dans une gant de velours, une chaîne de conserveries industrielles de Vannes à Concarneau, machine à cash prospérant à l’export, principalement sur les marchés japonais et américain, à l’enseigne de « La Belle Annette », illustrée, sur les étiquettes, du joli portrait qu’avait jadis fait d’elle Benjamin Rabier.  Moins dans les pays du Golfe, car il eût fallu que son image y parut voilée. Que voulez-vous? Ayant vite abandonné, car de trop peu de profit, la pêche à la (fine) mouche, et ayant fait bientôt le tour du beau Tircis et de ses petits filets, il lui fallut plus conséquent pour sa jouissance: un chalutier, puis deux, puis dix, puis cent, puis plus encore…

« Quousque tandem, Tircis, abutere patientia nostra? ». Pendant combien de temps encore la belle Annette supportera Tircis et continuera-t-elle à pourvoir à ses besoins?

Après avoir fait Sciences Po Paris puis l’ENA (médiocre rang de sortie) tout en maffiattant dans les coulisses des A.G. de la MNEF, Tircis avait grenouillé quelques temps dans les cabinets ministériels, faisant le joli cœur et exhibant à l’envi sa superbe épouse, avant que d’aller pantoufler, chez un fleuron du CAC40, sur un poste tranquille du Top Management, où il était « déraisonnablement mais grassement payé pour seulement respirer », comme me le dit un jour, avec le mordant propre à son jeune âge, sa fille Amarante, aussi splendide et délicieuse que sa mère, et brillantissime, aujourd’hui partie faire un double MBA à Harvard, ou Stanford, je ne sais plus, mais dont elle ne reviendra pas.

Alors qu’il flirtait avec la cinquantaine bien mûre, notre homme croise le Big Boss dans un des salons du Siège parisien. « Hello, Tircis, dis donc, cela fait longtemps (dix jours!) que nous ne nous sommes pas posés ensemble un petit peu! Je t’invite à midi ». Et entre poire et fromage, ou havane et café, dans ce petit salon de la Tour d’Argent où il a ses habitudes, Notre-Dame veillant sur ce qu’il reste de douceur de vivre en ce pays, « Dis-donc, comme tu le sais, c’est pour cela que je n’ai pu, ces derniers jours, trouver le temps, très Cher, de passer un petit moment avec toi, je reviens juste de Houston… Et tiens, tu sais, je rapporte le nouvel organigramme qu’ils nous ont concocté. Cela t’intéresserait-il d’y jeter un œil, comme ça, en avant-première pour toi, bien sûr? » Sur la table, à côté des liqueurs, s’étale maintenant la cartographie de la « Boîte », sans omission de ses parties intimes, filiales aux Caïmans et de Singapour. Tircis ne se fait pas prier. Mais bientôt le Big Boss affecte, non sans gourmandise, de s’apercevoir de sa gêne. Et regarde à son tour, comme s’il découvrait le pot aux roses. Sourire carnassier: « Mais dis-donc, je ne te vois pas, mon vieux, regardons cela de plus près… Mais, ma parole, t’auraient-ils oublié? Je n’en crois pas mes yeux, ce n’est pas Dieu possible… Bon, tu peux compter sur moi, je vais les appeler dès cet après-midi. » Un temps, et puis vient un bon sourire: « Tu sais, après tout ce ne serait pas un drame, nous te ferions un très gros chèque… »

Tircis mena la vie de château et consomma en trois ans les deux millions de dollars. Puis fit comme tout le monde. Il créa « sa Boîte » (de conseil, bien sûr), tellement sûr de lui qu’il en négligea le statut d’auto-entrepreneur, juste bon pour les loquedus et les sans-dents. Il ouvrit son carnet d’adresse et déjeuna avec d’anciens copains. Il décrocha quelques prospects. Mais pas de quoi nourrir son homme, ni briller auprès d’Annette, plus ravissante et plus prospère que jamais. Assez vite quelques amis, moins faux-culs ou déjà las de sa quérulence, finirent par lui glisser: « Tu sais, Tircis, tu n’es pas le seul, et un peu partout les budgets sont rognés, le bon temps n’est plus où il suffisait de se baisser ou de dîner en ville pour récolter des affaires… »

Lors Tircis, cinquante-quatre ans, quelque peu défraîchi du fait d’une longue pratique,  ininterrompue depuis ses études, du shit puis de la coke, passe désormais le plus clair de son temps dans le bureau qu’il s’est aménagé dans l’entresol de leur hôtel particulier de La Muette, à jouer à des jeux vidéos et visionner des films cochons. Il lui reste encore quelques années à courir avant de pouvoir faire valoir ses droits à la retraite. Ce qui a le don de mettre en rage Annette, qui ne dit mot, mais n’en pense pas moins. Combien de temps s’écoulera-t-il avant qu’elle ne demande le divorce?

Il y a trois ans environ, le Washington Post publia un long article d’un économiste célèbre et bien en cour à Wall Street, qui expliquait que la quasi-totalité des emplois détruits à la suite de la Crise dite des Subprimes, devenue la Grande Récession, étaient des emplois masculins, et que l’immense majorité des emplois créés ensuite étaient occupés par des femmes. En quelque sorte, était-il dit, les femmes étaient les grandes gagnantes de la Crise, en ayant profité pour envahir l’économie, la finance et la politique.

Cela ne vaut bien entendu que du point de vue macro-économique, et pour les classes supérieures. En réalité la plupart de ces emplois sont des petits boulots de service, dont il faut cumuler trois (ce qui embellit au passage les statistiques) pour pouvoir à peine survivre. Mais il est vrai qu’ils sont majoritairement tenus par des femmes.

L’article poursuivait en disant que lorsque l’Amérique sortirait de la Crise, si elle en sortait, c’est à dire, affirmait-il, dans une dizaine d’années (1) les femmes travailleraient tandis les hommes resteraient au chômage.

Et de conclure: Souhaitons pour eux qu’ils aient encore des conjointes…

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1 – La reprise actuelle, certes en apparence très robuste et débordant tout le reste du Monde, ne doit pas faire illusion: elle est pour partie factice, et due au fait que nos cousins américains sont toujours prêts à effondrer et faire perdre gravement tous les autres, pourvu qu’eux-mêmes puissent surnager et vaincre, même s’ils doivent y laisser des plumes et endurer eux aussi des pertes colossales mais relativement moindres que celles de tous les concurrents. Le Japon en fut la première victime récente : Lorsqu’il fut publié à la fin des années 80’ que le Japon était en passe de prendre la tête de l’économie mondiale, les Américains, j’étais en Californie à l’époque, étaient furieux. Ils détestent perdre. Ils n’eurent de cesse que de pousser le Japon dans la « stagnation » qu’il connait depuis. Bien qu’il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Selon mon analyse la société japonaise est bien en tête : elle est la première à expérimenter une société stable de renouvellement, centrée sur le fait de vivre ensemble dans des conditions d’infrastructures remarquables (bien supérieure aux Etats-Unis) et le respect de la culture. Nicolas Baverez, dans sa chronique du Figaro de ce 03/11/14, sous le titre « Le double visage des Etats-Unis », oppose la situation intérieure portée par une « sortie de crise » dont les chiffres font rêver, et la décrépitude de la politique intérieure et extérieure de l’Union : Il fait de Barack Obama « le symbole de la déliquescence du système politique et du désenchantement des Américains vis-à-vis de leurs dirigeants » et « des incertitudes croissantes de la capacité des leadership des Etats-Unis, et le vide de stratégie dans lequel s’engouffrent la Chine qui accélère son expansion en Asie, la Nouvelle Russie de Vladimir Poutine qui poursuit la reconstitution de l’empire intérieur soviétique, ou la vaste coalition des groupes terroristes, de Boko Haram aux Talibans en passant par EEIL ». En fait le clivage passerait plutôt entre d’une part le dedans, avec des Américains viscéralement opposés au pouvoir central et qui ne sont jamais aussi prospères, féconds, créateurs et bien inspirés que dans le protectionnisme et l’isolationnisme, et ledehors, tout le reste de la planète qui finalement ne les intéresse que peu, sauf à occuper et peut-être préoccuper la bureaucratie présidentielle. Après moi le déluge. Moi ou le chaos. L’important est certainement que « le dernier homme qui, selon Leroi-Gourhan, fera cuire le dernier rat sur la dernière touffe d’herbe avec la dernière goutte de pétrole » soit Américain. On peut se demander si le leadership mondial les motive tant que cela : ils savent bien que les filles encapuchonnées sous leur voile islamique ne rêvent que de jeans ultra moulants, de strings et de seins à l’air, que toutes les entreprises chinoises, russes, et islamistes portent des noms américains, que le monde entier parle américain, utilise le dollar et n’aspire  qu’à vivre à l’américaine même dans ses modalités les plus néfastes : Pourquoi sortirais-je de mon Kentucky, de ma Caroline du Nord ou de mon Nevada, puisque j’y ai tout ?