DARCOS
12 juin 2017
GLENN GOULD
12 juin 2017

BARNABE

Il a trois ans et demi et ses parents n’en peuvent plus. Je les reçois, comme toujours pour un premier entretien exploratoire, sans leur enfant, pour que nous puissions défricher le terrain entre adultes, et qu’ils puissent voir la tronche de celui auquel ils vont peut être confier leur petit bonhomme. Ce sont des gentils parents, des gens modestes, simples, fins et dévoués. Ils ont deux garçons.

Leur second, appelons le, disons, Barnabé, est en colère depuis toujours. Non, dit la maman qui s’est documentée, ce ne sont pas les « terrible twos », il semble qu’il ait toujours été en colère. Il est en colère « depuis sa naissance », l’était-t-il avant? Les coliques du nourrisson, classiques, sont passées inaperçues, dissoutes qu’elles étaient dans cette colère native.

Les pauvres parents sont à bout, ne savent plus à quel saint se vouer: ils ont tout essayé, la gentillesse et les câlins, bien sûr, c’est leur tendance première. Ils ont ensuite grondé, puis grondé très fort, renvoyé dans la chambre, puni, et enfin, crimes suprêmes, strictement interdits par les pontes et les livres (le plus souvent les livres des mêmes), crimes qu’on avoue à mi-voix, dans la honte, au bord de la déroute et des larmes: « et puis, Docteur, on a crié, on a mis des fessées, et même il y a pire… » Et quoi donc, grands dieux?  » Eh bien, épuisés de fatigue, à la fin il est arrivé qu’on le mette dans notre lit! ».

La vie familiale est profondément perturbée, « on n’ose plus ni inviter d’amis, ni accepter d’invitations, nous n’avons plus d’intimité, on ne peut plus regarder nos séries… Et le grand frère commence aussi à souffrir ».

La colère repousse l’heure du sommeil, mais une fois que Barnabé, épuisé à son tour par la colère, parvient à s’endormir, il dort bien. Toutefois, sitôt réveillé, la colère s’empare à nouveau de lui. Pourtant, à l’école, il vient d’entrer en Petite Section, tout va bien, il est charmant, pas un caprice, pas une colère. Et en dehors de la famille, chez des amis et malgré l’appréhension qu’on en a, finalement ça se passe bien, comme chez les grands parents, « du moment que nous ne sommes pas là ». C’est donc après les parents qu’il en a, on verra combien c’est injuste, mais en même temps c’est la règle, à qui d’autre en vouloir puisque pour le moment, et pour un bout de temps, ils sont tout.

Le grand frère, allez, nous l’appellerons Médard, lui, va bien. Il commence cependant à en avoir assez de tout ce bruit et cette fureur. Il est en Grande Section et l’on n’a que des compliments. De deux ans, presqu’au jour près, plus âgé que Barnabé. Tous les deux nés début juin, pile poil à deux ans d’intervalle, dans un mouchoir de poche. Impeccable travail de leur jolie maman. C’est un grand frère exemplaire, il s’efforce de jouer avec Barnabé, il l’a longtemps défendu, jusqu’à ce que trop soit trop.

On s’est beaucoup interrogé sur la nature des colères de Barnabé. Étaient-ce des caprices, souffrait-il de quelque chose, avions nous fait quelque chose de mal? N’est-il pas vrai que les enfants, et l’enfant qui demeure en nous à jamais, nous renvoient irrémédiablement au jardin du bien et du mal? Serait-il méchant, penserait-il que nous ne l’aimons pas? C’est pourtant pas faute de le lui rappeler que nous l’aimons, qu’il est notre petit garçon adoré et que nous pensons qu’il est un bon garçon. Y-a-t-il quelque chose que nous n’avons pas vu, compris, entendu, que nous avons raté? Comme tous les parents, ils sont tout prêts à s’accuser de tous les péchés du monde, et à penser que c’est de leur faute.

Pourtant, à part ces terribles colères, il n’y a rien eu de particulier à signaler pendant ces quelques années des débuts de la vie de Barnabé. Grossesse médicalement assistée, sans angoisse particulière, accouchement normal sans souffrance, premiers mois sans problèmes, même pas un RGO, ni d’ORLites à répétition, pas d’hospitalisation même brève au cours des deux premiers années de vie, développement psychomoteur normal.

Ce qui me frappe dans ce qu’en disent ses parents, entre les lignes et les mots, c’est le sentiment d’urgence qui semble l’animer: Barnabé est un homme pressé, il a toujours peur d’être en retard, avec lui il faut toujours se dépêcher, il ne supporte aucun retard, aucun délai, toujours plus vite, comme s’il fallait constamment rattraper le temps perdu, un temps perdu, révolu. Il met en tension son entourage familial, comme s’il se pouvait de rattraper un temps qui, par définition, ne peut se rattraper puisqu’il est perdu d’avance. Après quoi, après qui donc cours-tu comme cela, Barnabé, qu’est-ce que c’est que cette rage, veux-tu donc, tel le « cruel » Zénon d’Elée du poète, rattraper la flèche du temps qui « vibre, vole et qui ne vole pas »? Et sais-tu bien le prix d’une telle folie?

Alors, et Médard, dans cette affaire? Médard qui, jusqu’à preuve du contraire, n’a pas vendu son droit d’aînesse contre un plat de lentilles. Par contraste, Médard est décrit comme un enfant facile, mais il s’avère qu’en fait, en écoutant plus avant les parents, on s’aperçoit que cet aîné a passé tout le début de son existence à pleurer toutes les larmes de son corps (pleurait-il déjà avant?).

Il pleurait, donc. Oh, très silencieusement, rien à voir avec le chahut à grand spectacle de Barnabé. C’était comme un chagrin inextinguible, inconsolable. Comme il ne faisait pas de bruit, on s’est interrogé bien sûr, mais ça ne dérangeait pas trop finalement. Puis Barnabé est advenu, avec ses colères qui couvraient et monopolisaient tout. Et d’ailleurs Médard a cessé de pleurer un peu avant la naissance de son frère, tout intéressé qu’il était par la grossesse de sa maman.

Que pleurais-tu donc ainsi, Médard, dès ta naissance? La fin des illusions perdues?

Ce premier entretien se termine. Les parents semblent en confiance. Nous avons fait le job, dressé le tableau d’ensemble, fait l’historique de la famille et de chacun des deux garçons, revisité les antécédents, complété l’anamnèse, évalué l’organique. Nous prenons date pour un premier rendez-vous avec Barnabé deux jours après.

Et maintenant, la première séparation. Comme d’habitude, c’est là que ça se passe. Pendant qu’on remet les manteaux, la maman lâche comme si de rien n’était: Ah, Docteur, j’ai oublié de vous dire, Barnabé est né d’un œuf congelé. De vos gamètes, jeunes gens? Oui, bien sûr, dit papa. Et Médard? Lui aussi.

Comme toujours je me traite d’imbécile, j’aurais dû faire préciser avant. Fichu esprit de l’escalier. Mais on ne peut pas penser à tout, on a assez fait pour aujourd’hui, et puis, il y a la revoyure, j’ai le temps de mijoter d’ici là.

Le surlendemain, samedi, Barnabé arrive avec ses parents. Il s’installe, se met à jouer tout à fait calmement, comme s’il avait toujours été là. C’est un petit garçon superbe, très intelligent, actif, plein d’humour, tout à fait bien développé, curieux de tout, attentif et concentré, au langage riche, à la motricité déliée. Il est toute ouïe, et ne perd manifestement pas une miette de la conversation qui redémarre d’emblée d’où nous l’avions laissée.

Est-ce que je peux tout d’abord vous poser une question, chère Madame? L’œuf dont est né Barnabé a-t-il été congelé au même moment que celui de Médard? Oui, Docteur.

Mais alors, Madame, ce ne sont pas deux enfants nés à deux ans d’intervalle que vous avez là, mais deux jumeaux hétérozygotes, dont on a fait naître l’un, triomphe de la Médecine, deux ans, deux ans tout juste, après l’autre?

Mais, Docteur, c’est toujours ce que je me suis tuée à dire à tous les médecins depuis que Barnabé est né, et ils m’ont tous traitée d’idiote! Il faut leur pardonner, Madame, c’est simplement que les médecins, emportés par leurs succès, c’en est un, vous le voyez bien, il suffit de regarder votre Barnabé, sont si fiers qu’ils en oublient un précepte essentiel: on n’écoute jamais assez les parents, en particulier les mères, et d’ailleurs, on ne regarde ni n’écoute jamais assez les enfants.

Et de leur raconter comment les choses se passaient à la Tavistock Clinic, ce que Madame Dolto, et tant d’autres dames admirables nous avaient appris, et pour moi, le souvenir impérissable de mon vieux Maître Clément Launay.

Donc, Médard a pleuré à chaudes larmes la perte de son jumeau (où était-il donc passé?), jusqu’à ce que celui-ci naisse enfin.

Barnabé est donc né à juste titre furieux, et peut à bon droit l’être encore aujourd’hui. Deux ans, c’est encore pour lui plus de 50% de sa durée de vie. Que penseriez vous si l’on vous avait barboté la moitié de votre existence? Vous me direz qu’il récupérera les deux ans à la fin? Pure conjecture. Naitre après n’empêche pas de mourir plus tôt. Et deux ans de vieux valent-ils deux années de petite enfance? Et puis peut-être que ces deux là avaient vraiment envie d’être des vrais jumeaux, et non des frères décalés.

Enfin, c’est bien connu, il y a les vrais faux jumeaux, les faux vrais, les vrais vrais, les faux faux, c’est comme pour les vraies fausses soldes et les fausses vraies soldes.

En tout cas, les confrères ont fait certes une prouesse technique, d’ailleurs en pensant certainement bien faire, pour ménager la petite maman, c’est vrai que des jumeaux, c’est pas toujours facile, qu’en pensez-vous? Oh moi, dit-elle, ça ne m’aurait pas dérangée d’avoir des jumeaux, c’est les docteurs qui ont décidé, ils ont dit que ce serait mieux comme ça.

N’empêche! Manip´ brillante, mais bien peu démocratique. On aurait pu tout de même demander l’avis des garçons. Il n’est pas trop tard pour bien faire, et il est plus que temps de leur ouvrir le champ de la parole. Au fait, combien avaient ils fabriqué d’oeufs, les gynécos? Quatre, me dit-elle: deux ont été implantés pour la première grossesse, deux pour la seconde. C’étaient donc des quadruplés et chacun a dû assister in utero à la mort d’un jumeau.

On peut être fiers et en même temps n’avoir pas trop de quoi l’être trop. C’est moderne. On fait ce qu’on peut compte tenu de l’état actuel des techniques.

Nous autres médecins sommes continuellement en train de nous reprocher à nous-mêmes de n’avoir pas découvert les choses plus tôt.

Une fois que les choses ont été découvertes, évidemment, ça parait tout facile, c’est l’œuf de Colomb: quand on nous a montré comment faire, un enfant de quatre ans sait faire tenir un œuf sur sa pointe.

Des maladies ont totalement disparu, si on avait trouvé plus tôt, quelle casse on aurait évité, combien de vies auraient été sauvées?

C’est le plus beau métier du monde, mais c’est aussi un métier épouvantable. Un peu d’indulgence, tout de même.

Barnabé a immédiatement cessé de faire des colères.

Attention toutefois à ne pas nous laisser emporter par notre dextérité. Toujours prendre un temps pour penser au sens de ce que nous faisons, même, et peut-être surtout, dans nos actes les plus techniques. Deux ans ne sont parfois pas de trop pour penser, c’est souvent même loin d’être assez.

La réciproque est également vraie. Comme le disait Brassens: « Mais sans technique l’amour n’est plus qu’une sale manie ».

Quand il pleure à la Saint Médard, il pleut quarante jours plus tard… A moins que Saint Barnabé ne lui coupe l’herbe sous le pied…