PIN-UP
12 juin 2017
PISA 1
12 juin 2017

CARRE D’AGNEAU

Se souvenant opportunément d’avoir fait HEC dans sa jeunesse, et las d’une vie faite de rapines aléatoires et risquées aux seules fins de se fournir en chair fraîche, rhumatisant déjà peut être à force de courir après d’accortes mais ingambes agnelles, ce loup innominé – tout le monde ne peut pas s’appeler Ysengrin – mijote le projet d’une OPA hostile, disons le carrément un raid sur la firme Guillot S.A., entreprise familiale locale mais prospère, qu’il lorgne depuis quelque temps et sur laquelle il prélève, périodiquement, des dividendes savoureux, mais dont la consommation, trop rapide à son goût, le laisse quelque peu sur sa faim.

 

Petit porteur, enragé des Assemblées Générales, il s’est converti au marché loco-régional et à l’investissement de proximité, qu’il n’a pas peur d’étiqueter économie solidaire, voire « citoyenne ». Il se prendrait presque pour un business angel.

 

Il se verrait bien volontiers, après tout, patron de Guillot S.A. Mettre la patte sur la totalité du cheptel comblerait ses rêves d’intégration verticale. Directement du producteur au consommateur. Il disposerait d’un stock se renouvelant en permanence, en qualité et en quantité, dans lequel il pourrait puiser à sa guise, selon ses besoins et ceux de sa petite famille, sans plus avoir à redouter les aléa de la chasse et de la traque, la rigueur des frimas, la dureté des temps et les fluctuations du marché, les courtiers de Chicago, les petits génies du trading haute fréquence et les petits malins des circuits off-shore.

 

Loup parmi les loups, loup ordinaire en fin de compte, il a eu la sagesse de se convaincre qu’il n’est pas de taille à rivaliser avec tous ces as du superbonus. Même s’il a fait HEC jadis (1).

 

En prenant de la bouteille, et la crise aidant, il a développé, il faut bien le reconnaître, une certaine aversion au risque.

 

Chez l’ovin, tout fait ventre: La laine sera vendue au fabricant de pulls angora (2); la peau au tanneur qui en fera des cuirs appréciables pouvant même, à l’usage de nos nombreux sous-ministres, simuler le maroquin; l’os à l’équarrisseur qui en fera ce qu’il voudra, mais surtout des farines pour saumons d’élevage (3); sabots et cornes iront à Laguiole faire des manches de fourchettes et de couteaux; lesquels aideront à dévorer savoureux gigots et carrés fondants à l’Auberge du Mouton Blanc, rue d’Auteuil.

 

Et que du bio! Belles bêtes, élevage de plein champs, air pur, et luzerne craquante.

 

Éminemment paresseux – canis lupus partage cette magnifique vertu avec homo sapiens sapiens – et admirateur de l’arte povera, il décide de surseoir, sur ce coup là, à sa violence native, pourtant formidablement adaptée à la finance de marché, pour s’essayer à cet autre puissant levier, la gruge.

 

Il n’ignore pas qu’il lui faudra évincer Guillot, le vrai Guillot, petit fils du fondateur, que s’en séparer n’ira pas sans bagarre, et que le coût pourra aller à des hauteurs stratosphériques du fait de la retraite chapeau et autres golden parachutes.

 

Mais il connaît aussi la règle commune, après l’Aigle vient le Faucon, après le Faucon, le vrai con… Et le buzz local ne donne-il pas le petit-fils Guillot pour un indolent notoire, adepte, qui plus est, des siestes coquines?

 

Donc…

 

                                     « Un Loup qui commençait d’avoir petite part

                                     « Aux Brebis de son voisinage,

                                     « Crût qu’il fallait s’aider de la peau du Renard

                                     « Et faire un nouveau personnage… »

 

Quelle langue, mon Dieu, quelle langue!!

 

                                     « Il s’habille en Berger, endosse un hoqueton,

                                     « Fait sa houlette d’un bâton,

                                      »Sans oublier la cornemuse… »

 

Notre loup connaît la musique. C’est un loup moderne, pub, marketing, sens aigu de l’événementiel, super-ego en or massif.

 

                                     « Pour pousser jusqu’au bout la ruse,

                                     « Il eût bien volontiers écrit sur son chapeau

                                     « C’est moi!!

 

C’est moi! Oui! Moi!…

 

                                     « C’est moi qui suis Guillot, Berger de ce troupeau. »

 

Il faut croire pour savoir et savoir pour pouvoir comme nous l’enseigne la Résurrection de Lazare (4). Notre loup s’y croit déjà, il anticipe son triomphe. Il est à deux crocs d’y atteindre. Cela pousse à l’usurpation des titres et travaux. Le fabuliste sait bien qu’en cela son héros a tant d’illustres prédécesseurs, tel Grand Rabbin, tel Président de la République Fédérale d’Allemagne, tel Ministre Baron von und zu Googleberg.

 

Tout est en place, passons à l’action s’il vous plaît.

 

Ici l’écriture atteint au sublime, quel talent, mon cher Jean, où vas-tu donc trouver tout cela?

 

                                     « Sa personne étant ainsi faite

                                     « Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,

                                     « Guillot le Sycophante ap-pro-che dou-ce-ment… »

 

A-t-il ce moment de suspens religieux que tout chirurgien digne de ce nom ressent au moment de la première incision, de porter ce premier trait de bistouri, irréversible, qui lui permet, ce qui n’est autorisé à personne qu’à lui, de pénétrer dans le temple sacré du corps de l’autre. Et que peut-être le grand bandit éprouve avant d’entrer dans le corps du délit?

 

A-t-il alors un instant d’émotion à la contemplation de la scène bucolique et champêtre qui s’offre à son regard?

 

                                     « Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l’herbette,

                                     « Dormait alors pro-fon-dé-ment.

                                     « Son Chien dormait aussi, comme aussi sa musette,

                                     « La plupart des brebis dormaient pareillement ».

 

Mais il a bien d’autres préoccupations,

 

                                     « L’Hypocrite les laissa faire… »

 

Il s’agit de peaufiner son attaque et d’asseoir solidement son pouvoir, ferrer sa prise, planter enfin les crocs. Mais il en fait trop, au lieu de la fermer, il l’ouvre, comme tel Maître Corbeau… Encore un coup tordu, un tuyau pourri de Cousin Renard?

 

                                     « Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis

                                     « Il voulut ajouter la parole aux habits

                                     « Mais cela gâta son affaire… »

 

Le mieux étant l’ennemi du bien, notre loup perd une bonne occasion de se taire, l’enthousiasme du succès proche emporte la fanfaronnade. L’accoutrement ne fait pas plus le Révérend que le discours ne fait le bon Apôtre (sinthome).

 

L’affaire prend d’un coup une tournure dramatique.

 

Suspense…

 

                                     « Il ne pût du pasteur contrefaire la voix,

                                     « Le ton dont il parla fit retentir les bois,

                                      »Et découvrit tout le mystère… »

 

Branle-bas de combat chez Guillot S.A. Tout le monde sur le pont! A l’abordage! On ne plaisante plus. Une fusion-acquisition pourquoi pas? Mais un raid hostile, ça non!

 

                                     « Chacun se réveille à ce son… »

 

L’ordre n’est pas indifférent, où l’on voit que la classe ouvrière demeure vigilante: À preuve, même si la plupart des brebis dormaient, d’autres restaient en éveil, quand le patron comatait à donf´.

 

                                       »Les brebis, le Chien, le Garçon… »

 

Et c’est la chienlit!

 

                                     « Le pauvre Loup, dans cet esclandre,

                                     « Empêché par son hoqueton,

                                     « Ne pût ni fuir, ni se défendre. »

 

La peste soit de ce hoqueton!

 

                                     « Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre »

 

Ce qui est loin d’être le cas dans le domaine de l’industrie financière.

 

                                     « Quiconque est Loup agisse en Loup

                                     « C’est le plus certain de beaucoup. »

 

Il faut quand même être sacrément génial pour écrire une phrase comme celle-ci!

 

Finalement notre « pauvre loup » s’en tire bien, au moins dans la morale: le poète l’encourage à persister dans l’être au lieu de vouloir se travestir. « Don’t push the river! »

 

Maverick je suis, Maverick je demeure, et c’est très bien comme cela, c’est d’ailleurs ainsi que je suis le moins contre-productif. Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées, adieu rêve de me transformer en tycoon de la finance…

 

Il est temps de passer une provision pour pertes exceptionnelles.

 

Ce que toutefois l’histoire ne dit pas, c’est si la toute charmante musette s’éveilla comme tout un chacun ou si, « dans cet esclandre », la délicieuse continua à dormir du sommeil de l’amour…

 

 

 

 

______________________________________________________________________________

 

 

1 – J’ai fait HEC, et je m’en excuse, Florence Noiville. Stock

2 – L’Angora, une brebis qui a réussi

3 – Boris Vian. L’Equarrissage pour tous. Roman

4 – Résurrection de Lazare Jean 11, 1-44. « Si tu crois, tu verras la puissance de Dieu »