PISA 1
12 juin 2017
VACHARDISES
12 juin 2017

DARCOS II

Il est en sixième dans une prestigieuse école privée du 16° arrondissement, mais est dit « perdre ses moyens » lors des contrôles, c’est un des motifs pour lesquels ses parents me l’ont amené, soucieux, à juste titre, qu’il ne les perde plus lors du concours d’entrée à HEC ou pour son Grand Oral de l’ENA.

Déjà, qu’il faut être un super-héros pour tenir dans une école pareille…

Il me confirme qu’il a « merdé » (on peut employer ce terme, puisque nous sommes hors des limites du prestigieux établissement) son dernier contrôle de maths, sur un problème qu’il savait pourtant fort bien faire, puisqu’il l’a revu sans difficultés ensuite avec son papa, « un ancien mathématicien ».

Voyons cela. La toute charmante Joséphine a fait la judicieuse acquisition, pour la somme de 36€, de deux tee-shirts, réputés, par convention implicite, identiques, ainsi que de trois bracelets ejusdem farinae. Étant posé que la valeur d’un tee-shirt est égale à celle de trois bracelets, on s’enquiert du prix du dit tee-shirt.

Puisqu’il l’a si bien résolu en présence de son ex-mathématicien de père, je lui propose de m’en faire la démonstration.

–      « Pouvez-vous me prêter une feuille de papier et un crayon, s’il vous plait? »

–      « Et pourquoi faire? »

–      « Il faut que je fasse des bâtons »

–      « Comment ça des bâtons? »

–      « Ah, ça, je peux pas faire sans les bâtons, c’est mon papa qui m’a appris comme ça »

–      « Mais les bâtons, ça ne ressemble ni à des bracelets, ni à des tee-shirts! (le père n’aurait-il pas ajouté un élément figuratif inutile?). Et puis tu peux faire sans crayon ni  papier, tu sais, c’est plutôt plus facile. (J’évite soigneusement de dire que les bâtons sont inutiles – ne servent à rien aurait dit Villani? – pour ne pas le fourrer dans un conflit de loyauté encore plus inutile).

–      « Je saurai jamais ».

–      « Bon je te propose, si tu le veux bien, de supprimer pour l’instant les tee-shirts, et de ne garder que des bracelets (c’était probablement les fameux bâtons). Donc Joséphine à trois bracelets qu’elle a achetés, d’accord?

–      « D’accord, fadoche »

–      « Un tee-shirt égale trois bracelets, Okay? »

–      « Ça va. »

–      « Ça fait trois bracelets plus les trois qu’elle a déjà? Ça va toujours?

–      « Hum… »

–      « Plus le deuxième tee-shirt qu’elle a acheté, qui fait aussi trois bracelets, ça fait combien en tout? »

–      « Euh, six plus trois… Neuf? »

–      « Va pour neuf. Donc (ne pas oublier le « donc », outil mathématique sympa), 36€, 9 bracelets, combien ça fait le bracelet? »

–      « Euh… »

–      « Voyons, combien il y a de 9(s), de foisneuf dans 36? »

–      « Euh?… (Un coup de pouce seems to be required)

–      « Neuf fois quatre… Bon, … alors… deux fois neuf?

–      « Euh… Dix-huit?

–      « Et deux fois dix-huit?

–      « …. Trente-six?

–      « Tu vois que tu sais faire neuf fois quatre. Et donc un bracelet, ça fait combien? »

–      « Quatre… »

–      « Quatre euros, super! Et un tee-shirt, qui vaut trois bracelets si tu te souviens? »

–      « Douze euros »

–      « Tu vois, sans papier ni crayons tu y arrives très bien, c’est tout de même plus pratique que d’être toujours en train de chercher de quoi écrire… » Soulagement, l’espèce de torture est finie, il a hâte que je sorte un jeu. « Holà, pas si vite! Vérification! »

–      « Quoi, vérification? »

–      « En mathématiques c’est pas terminé, et pas prouvé, tant qu’on n’a pas fait la vérification, c’est à dire le calcul à l’envers, on y va? Donc tu as (en fait c’est la belle Joséphine qui l’a, puisqu’elle l’a  acheté…) un tee-shirt à…  à combien déjà? »

–      « Douze euros »

–      « Elle en un deuxième à douze euros, tu te souviens elle en a acheté deux, et ça fait, pour deux? »

–      « Vingt-quatre euros! »

–      « Super. Plus trois bracelets à …? À combien déjà? »

–      « Quatre euros »

–      « Ah, dis donc, tu as une super mémoire, et ça fait, trois fois quatre? »

–      « Douze. Ah… et plus vingt-quatre… Ça fait… (Un temps, ça calcule)… Ça fait trente-six »

–      « Économie de papier, de crayon, de gomme, c’est écologique et pratique. Et tu sais comment ça s’appelle? »

–      « Quoi? »

–      « Ce qu’on vient de faire, là… »

–      « Euh… »

–      « Quelque chose comme l’utilisation d’un plus petit commun dénominateur, non? Ou, si tu veux, une sorte de règle de trois, après tout (36/9)x3 = 36×1/3 =12, comme tu l’as si bien trouvé … Et prouvé, sans papier, sans crayon, sans bâtons »

–      « Jamais entendu parler… »

–      « Ça doit être le programme de 1°S… » (vieille blague éculée…)

Arrive ensuite une belle blonde, CM2, vraiment superbe, so cute, une peste. Je lui pose le problème du jour: Joséphine a acheté deux tee-shirts et trois bracelets pour 36€… »

Pas cher finalement…

–      « Ça fait combien pour un tee-shirt? »

–      « 12€, facile! »

Vlan! Elle m’a aligné. Shot dead! Feeling trapped! Je sais bien qu’elle est cataloguée surdouée, comme sa mère, mais tout de même!

Je lui demande par acquit de conscience comment elle est arrivée à ce résultat, et de cette façon quasi immédiate, comme sans avoir à réfléchir, ni même la moindre hésitation, zéro délai, nul temps de latence, pourtant elle devrait être en plein dedans, la latence.

Réponse à la Darcos, ah non, pas ça, et pas à moi!

Je suis, ce samedi matin, dans un trip tortionnaire, alors j’insiste. Je m’aperçois qu’elle est incapable d’aligner deux pensées cohérentes, deux éléments de calcul (3×4), la moindre ébauche de raisonnement, encore moins de démonstration. Elle s’affole, rouspète et m’injurie. Quelle belle science que l’arithmétique!

Elle aurait donc trouvé par coup de bol, donné le bon résultat au pif? Au réflexe, à l’intuition? C’est rageant. Surtout quand je pense au fils de « l’ancien mathématicien », qui galère comme un malade avec ses petits bâtons. Et qui est dans une des meilleures écoles du coin, payante, alors qu’elle est à la communale!

Alors, chance insolente pour une chipie? Pensée syncrétique? Débile calculatrice? Observation instantanée renouvelée de Rain Man au fast-food quand son frère ouvre la boite d’allumette à l’envers, coup classique qui nous est tous arrivé, et qui énonce 877. Le frère ramasse les allumettes – les voilà bien les petits bâtons, tâcheron, va! – les compte, vérifie sur la boîte, contenance mille, il en manque bien 123. Rain Man ne compte pas, ne calcule pas, il voit, il constate, comme le bébé qui entre dans la pièce et voit immédiatement le tout petit truc qui est nouveau.

Alors? Une mutante? Une petite fille cyborg?

Ou une upper potential autistic person. Comme on dit à Chapel Hill. Et d’ailleurs, si je me souviens bien, Schopler a été conseiller sur le film.

Bref, tout ça pour dire que je dois des excuses à Guillaume Malaurie (voir mon article « Vachardises » sur ce blog).

Après « l’Horreur Économique », « l’Horreur Fiscale », bon livre que viennent de faire paraître, chez Fayard, Mesdames Irène Inchauspé et Sylvie Hattemer. Dévoré cette nuit, tandis que le présent petit article mijotait.

Au Chapitre 5, sous le titre: « Le roi des gabelous, François Hollande, fanatique de l’impôt », elles relatent cette réunion du 30 octobre 2013, dont la Presse s’était largement fait l’écho, publiant même les réactions de certains des participants. Le Président, fâché qu’on le pensât fâché avec les patrons et encore plus qu’ils le fussent contre lui – il avait pourtant tout fait pour – en avait convié une belle brochette à l’Elysée, pour tailler, sans façons, une petite bavette comme ça, casual. Il en est, et non des moindres, qui séchèrent et firent l’Elysée buissonnière. Dans « une ambiance glaciale », Serge Weinberg, pourtant presque gauchiste, fit, paraît-il, magna et forti voce, une sortie incendiaire, disant en quelque sorte très haut ce que tout le monde dans ce pays pense si fort. Histoire de faire fondre l’ambiance.

« Effet garanti. D’abord scotché par la violence de la charge, François Hollande tente de reprendre la main et de clore la réunion sur un consensus. En vain. « À l’étranger, on dit de la France qu’elle est un 75/35: 75% d’impôt et les 35 heures », résume un participant à l’issue de la rencontre. Le divorce entre François Hollande semble désormais consommé » p.96.

Le ratio indiquerait une France à 214,28%, bien improbable, même la dette souveraine n’atteint pas encore ces sommets heureusement. Il faut donc, dans ce propos, entendre non un quotient, mais une somme: 75 + 35 = 110!

Soit exactement le résultat du calcul de Mr Malaurie, 40% de bouteilles plastiques recyclées donc 70% de non recyclées, soit 70 + 40 = 110. Ce n’est pas lui qui se trompe, c’est nous tous.

Il est sauvé.

Et nous aussi: Nous retombons sur nos pattes. N’est-ce pas ce que nous aurions de mieux à faire?

Elle n’est pas belle, la vie?

En attendant la Troïka!