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12 juin 2017

DARCOS III

Avertissement: Les prénoms, détails et circonstances ont été bien sûr modifiés, aussi toute ressemblance avec des êtres et des circonstances existants ou ayant existé ne pourrait qu’être le fruit du hasard ou de l’imagination poétique du lecteur. On pourra toutefois à cette occasion relire avec profit la nouvelle d’Edgar Allan Poe, La Lettre Volée.

Ce samedi matin, je retrouve la belle Joséphine, 9 ans, pour sa séance de psychothérapie.

Avec les parents, le consensus à prévalu d’attiser le feu qui couvait et de favoriser le développement tous azimuts, de façon à y noyer les problèmes, somme toute assez habituels (peurs, insomnies, anxiétés diverses) pour que la zone « malade » (ou « souffrante », ou « problématique ») devienne peu à peu peanuts, en termes relatifs, au regard de la zone saine, elle, en croissance exponentielle, en terme absolu.

Et faire en sorte, par conséquent, que le sujet, ici leur petite princesse, puisse récupérer une marge de manœuvre suffisante pour pouvoir tourner autour du « problème », qui jusque-là occupait tout le terrain (littéralement « lui prenait la tête »), et donc devienne capable progressivement de le réduire à une cicatrice résiduelle ε.

Qu’il conviendra cependant de garder à l’esprit, puisqu’elle restera là, probablement à vie, comme la marque, le « poinçon », d’une phase de son histoire, phase heureuse puisque témoin d’une bataille qu’elle aura gagnée dès le plus jeune âge, et le souvenir pérenne d’une méthode de résolution de problèmes, apprise elle aussi au plus tôt de l’enfance, et qui restera acquise au même titre que l’on n’oublie jamais comment nager ou faire de la bicyclette.

Bref, nous sommes convenus de développer le développement, le vrai développement, par la vie de l’esprit, l’éclairage par le haut (1).

Surfer sur la vague, secret de la thérapie de l’enfant et de l’adolescent.

Stratégie du paresseux (« Aï », bonheur des cruciverbistes).

Joséphine, douce et ronde, et jolie comme un cœur, est la championne du truzzle, ces puzzle 3D, que me fabrique un artisan du Jura à partir de diverses essences d’arbres, et qui sentent délicieusement le bois quand on ouvre le boîte. Ça coûte la peau des fesses. Mais que ne ferait-on pas pour les beaux yeux de Joséphine. Elle excelle également dans une foule de casse-têtes tous plus mathématisés les uns que les autres. Ce qui fait mon admiration et mon enchantement.

Comme pour mes propres enfants, je n’ai jamais accepté de laisser aux instits la primeur, ou le bénéfice exclusif, – qu’ils revendiquent à grands cris, n’est-ce pas Monsieur Jules, en nous interdisant, précaution bien inutile, de leur faire découvrir avant l’heure et le sacro saint Programme, les délices de la lecture et des mathématiques – le privilège, donc, de leur intelligence naissante.

Bonheur que de découvrir que ce petit être qui nous est si proche, si semblable et déjà si différent, est en train de développer une intelligence novatrice, brillante et personnelle, si distincte de la nôtre, et de trouver des voies de résolution des problèmes auxquelles nous n’aurions pas, ou plus, pensé. Pourquoi donc s’en priver, ou accepter de nous le voir confisquer par les instits, qui d’ailleurs n’en font pas grand chose. Et avec tous les impôts que nous payons!

C’est pourtant bien là que git le réenchantement du monde, dont celui-ci à bien besoin par les temps qui courent.

Si les enseignants au moins se montraient bon public et se laissaient émerveiller! Devant tant de trouvailles contre lesquelles le Mammouth bétonne avec application.

Comme Gilles déclarant vers deux ans et demi: « eh bien, puisque c’est comme ça, je retourne dans mata chambre », résolvant d’un coup le problème des pronoms personnels, celui des possessifs, et, en prime, celui du sujet de l’énonciation. Et peut être même celui du Sujet de l’Inconscient, celui, précisément, qui dit « Je » en s’imaginant pouvoir le dire. Sans tir de barrage.

Si les linéaires des grandes surfaces sont pleins de Méthode Boscher, ce n’est pas pour les chiens. Où a-t-on vu des commerçants mettre en rayon des produits qui ne se vendraient pas? Il faut croire que les gens les achètent… et les utilisent. En douce des profs. Et sans doute les instits eux mêmes, en premier, qui ne sont pas les derniers, toutes les études sociologiques le montrent, à viser à la distinction Bourdieusienne, et à doter leurs chères têtes blondes d’avantages compétitifs. Grâce à l’endogamie si caractéristique des fonctionnaires – deux fois les grandes vacances – et si propre à la reproduction des « élites ».

C’est pourquoi, sans états d’âme excessifs, j’encourage les parents des miennes (chères têtes blondes, brunes ou rouquines) à leur apprendre à lire le plus tôt possible.

La lecture c’est la Liberté, et il n’est jamais trop tôt pour être libre.

Puisqu’aussitôt né, et même avant, il est toujours assez tôt pour mourir.

On n’y coupera pas: le réenchantement du Monde n’ira pas sans le retour du Tragique.

Mourir, c’est con. La Mort est une conne. Puisque nous sommes intelligents, autant décider d’être cons le plus tard possible, en vertu du fait qu’un quart d’heure avant sa mort Monsieur de La Palisse était encore en vie.

Et comme le dit le bon Lelli, le génie de l’orthopédie vertébrale, la Mort, pètasse vulgaire et mal embouchée, est mère, indigne évidemment, de deux sales mômes, deux gosses mal élevés, à fuir absolument: un garçon,  un voyou, nommé Ennui, et une fille, une peste, nommée Solitude, chipie totale. Passons au large de ces deux infâmes salopiauds: leur mère n’est jamais loin et ne va pas tarder à débarquer. Mieux vaut l’éviter. Courage, fuyons!

« Ma chère Joséphine, je te prie de bien vouloir m’excuser, j’espère que tu ne le prendras pas en mauvaise part, mais je me suis permis d’utiliser ton délicieux prénom pour l’énoncé d’un petit problème de mathématiques.

« Un problème? Chic! ». Ses yeux se mettent à pétiller. « Vite! Une feuille et, s’il vous plait, un crayon à papier. Dites moi ce problème! »

Je m’exécute de bon cœur devant tant de grâce.

« Donc, la toute charmante Joséphine à fait l’acquisition, féminine et raisonnable, pour la modique somme de 36€, de deux tee-shirts réputés identiques, et de trois bracelets, supposés eux aussi identiques entre eux. Sachant qu’un tee-shirt vaut trois bracelets, l’on s’enquiert du prix d’un tee-shirt ».

Chez moi, comme aux Beaux-Arts, le taille-crayons est évidemment prohibé. Les crayons sont exclusivement taillés au cutter, s’il vous plait, et affutés au papier de verre…

Je n’existe plus. Joséphine est toute à son action et son écriture, ronde et fine, court sur la feuille, ordonnée, sans bavure ni hésitation, la ponctuation y est, impeccable.

Je l’entends murmurer pour elle-même: « finalement c’est une simple règle de trois… », avant de me tendre son résultat, 12€, assorti, comme il se doit, de l’écriture de vérification: 2 x 12 + 3 x 4 = 36.

À mon tour de souffler: « eh bien, comme tu vois, tu es du niveau de la 1°S de Franklin », vieille blague.

Elle s’étonne.

« Oui, c’est à cause du problème Darcos… »

« Encore un problème? Chic! Vite, mon papier. Dites moi ce problème, s’il vous plait ».

« C’est un problème pour la Télé, et pour un Ministre, donc peut-être un peu trop élémentaire pour toi, tu m’excuseras… Voici: quatre stylo valent 3,6€, combien valent 14 stylos? »

La jolie petite écriture reprend sa course sur la feuille, sage, élégante, et le résultat s’affiche, 12,6€, facile.

Venant récupérer, en fin de séance, sa petite princesse chérie, le papa, un des tout premiers analystes financiers de la place, s’enquiert de notre hilarité. Puzzle 3D? Non, arithmétique. La belle Joséphine, énonce les deux problèmes et lui tend sa feuille.

« J’ai lu, sur votre blog, Darcos II, me dit-il… Il m’arrive de recevoir pour le compte du Cabinet dont je suis Associé, des candidats pour des postes de Juniors. Tous, évidemment, très bien formés, Top3 des meilleures écoles de commerce, solides études juridiques, deux MBA, quelques séjours de peaufinage, Harvard, Stanford, Shanghai… En fin d’entretien, j’ai pour habitude de les soumettre à un petit test. Oh, rien du tout, rien de bien méchant, vous savez, après quoi je vous libère… Voici: Vous venez de recevoir une facture de 1000€ TVA 20% comprise, quel peut être, à votre avis, le montant de la facture hors TVA? »

« Le plus souvent la réponse tombe, immédiate: 800€… »

« Eh bien, il me reste à vous raccompagner… »

 

Quod erat demonstrandum.

 

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1 – De Napoléon, Sloterdijk dit: « c’était un phénomène icarien inversé, son mode d’existence était la chute vers le haut ». Des Lignes et des Jours.