TRANSFO
12 juin 2017
BARNABE
12 juin 2017

DARCOS

Un temps nous nous sommes bien gobergés de nos cousins américains et de leur (supposée) nullité en arithmétique et en économie la plus basique (« it´s the economy, stupid! »), dont on a dit qu’elle avait été une des causes de la crise des subprimes. Il y avait de quoi, les chiffres étaient accablants. Qu’on en juge, je cite de mémoire, mes chiffres sont inexacts mais les ordres de grandeurs sont respectés: 93% sont incapables de dire la différence entre une action et une obligation, 82% ne savent pas ce que c’est qu’un taux d’intérêt, 79% ce que c’est que l’inflation, 68% n’ont aucune idée du coût du crédit appliqué aux 27 cartes bancaires qu’ils ont dans leur portefeuille. Je force à peine. Jusqu’au moment où, peu après, une nouvelle étude montrait que nous autres, français, n’étions pas beaucoup meilleurs.

Je rentre tard, et je n’ai pas le temps de regarder la télévision, sauf à picorer par ci par là une émission en plein vol, du genre « Silence, ça pousse ». Mais ce soir-là, coup de bol, je tombe sur un plateau, dont fait partie, entre autres intervenants, Xavier Darcos, ancien Ministre de l’Education Nationale, réformé pour cause de réforme (Vive la Ligue!)

A propos de lire, écrire, compter, un petit malin trouve habile, tel le Sphinx, de poser au Ministre l’énigme suivante: « Quatre stylos valent 3€60, combien valent quatorze stylos? »

Réponse immédiate du Ministre, beau joueur et bon public, quelque chose dans le genre: « Oh là, là, ça non, non, ça, ce n’est pas possible, je ne peux pas répondre à une question pareille, vous vous rendez compte? non, ça, c’est impossible, carrément impossible! »

Il faut croire qu’il doit subsister, sur les plateaux de télévision de la République, quelques vestiges de charité chrétienne: Un brouhaha couvre opportunément la voix du Ministre et la question passe à la trappe, en même temps que les questions subsidiaires qu’elle n’eût pas manqué d’entrainer.

Le lendemain matin, je prends mon petit déjeuner en face du cadet de mes fils. Il doit être en CM1. Tout cependant que je pèle avec application la poire sortie glacée du frigidaire (« Connais-tu l’expression « couper la poire en deux »? – ….. ? « Alors partageons celle-ci, veux-tu? Elle est parfaitement juteuse ». Et hop, avec le verre de jus d’orange, ça fait déjà deux portions, reste à en trouver trois, facile, pour faire le PNNS):

– « Quatre stylos valent 3€60, combien coûtent quatorze stylos? »

– « Fiche moi la paix! »

–   »… ? »

– « Et puis arrête de parler comme ça, tu vois bien que je pense! »

– « …  » (exercice de placidité, et immersion dans la poire, succulente).

– « Et d’abord, est-ce que c’est les mêmes stylos? »

– « Ce n’est pas dit dans l’énoncé, mais on peut raisonnablement penser que oui »

– « Ton problème est trop simple: Il faut faire trois paquets de quatre plus un demi paquet, donc un paquet de deux.  Attends un peu, je te calcule ça »

Quelques secondes et le résultat tombe, comme à la manœuvre: 12,60€.

 

L’après-midi, je suis à mon Cabinet et je pose à tout le monde la question du jour:

« Quatre stylos valent 3€60, combien valent quatorze stylos? »

Les réponses sont disparates dans la forme, mais finalement très semblables, se répartissant en deux ensembles non-sécants:

– Les réponses du style de celle de Monsieur Darcos, ce sont en général celles des parents et des  grandes adolescentes: « Oh là là, non, Docteur, vous n’y pensez pas, j’ai toujours été nulle en maths. Et puis ça ne sert à rien les maths. D’ailleurs il n’y a qu’à prendre la calculette ».

– Les réponses du style Saint Jean de Passy: franchement beaucoup de travail, de l’application, une immense bonne volonté, de la discipline, de l’ordre, le souci de faire plaisir à l’Autorité, ici représentée par « le Docteur », c’est combien émouvant, et ça patauge ferme: Toutes classes confondues, ça barbotte, ça tripote, ça triture, ça rature. Les résultats sont tout à lavement: Parfois, mais rarement, ça tombe juste, par coup de bol. Le plus souvent, il faut bien le reconnaître, c’est faux, oui faux, désespérément faux.

 

Tout de même, sur le soir, un de mes patients, en Première S à Franklin:

– « Quatre stylos valent 3€60, combien valent quatorze stylos? »

– « Une question d’abord, Docteur….

(J’aurais dit « une question préjudicielle… », mais on ne peut pas tout avoir…)

– « … Sont-ce les mêmes stylos? »

Ce « sontce » fait toute la différence entre le CM1 à La Source et la Première S à Franklin.

– « Comme ce n’est pas explicitement dit dans l’énoncé, on peut penser suffisamment robuste l’hypothèse qu’il s’agit en effet de stylos identiques ».

– « Alors, Docteur, c’est très simple, il faut faire trois paquets de quatre et un paquet de deux, soit 12€60″.

Dont acte.

Le lendemain, re-belote, avec les mêmes résultats.

Tout de même, en fin de soirée, une très jolie patiente, en Première S à Notre Dame des Oiseaux, avec des yeux à mettre la Terre entière à ses pieds, future étudiante en Médecine, me dit: « Il s’agit probablement, Docteur, d’une règle de trois… (et suavement…) puis-je vous demander la permission de prendre une feuille de papier et un crayon afin que je puisse la poser? ».

De toute ma petite enquête sur le « Problème Darcos », ce sera la seule occurrence du terme « Règle de Trois ».

 

Quelques jours après, je conduis à nouveau mon fils à l’école. Silence sur le trajet, ce qui n’est pas inhabituel, c’est un bon moment pour la méditation. Puis:

– « J’ai réfléchi à nouveau, tu sais, à ton problème… »

– « Ce n’est pas tellement mon problème, mais plutôt celui de Monsieur Darcos, et aussi de quelques autres… »

– « J’ai trouvé une façon plus simple de le résoudre, tu m’excuseras pour l’autre jour… »

– « …? »

– « Il faut diviser par quatre et multiplier par quatorze… »

– « Ou l’inverse… »

– « Multiplier par quatorze et diviser par quatre… »

– « Et tu sais comment ça s’appelle? »

– « Quoi? »

– « Cette opération… »

– « Non. Ça porte un nom? »

– « Une Règle de Trois. »

– « Ah? Jamais entendu parler… »

– « Apparemment tu n’es pas le seul… »

– « Tu m’apprendras, hein? C’est le programme de quatrième? (vieille blague entre nous depuis qu’il a appris à « calculer avec les lettres »).

Un ange passe. Silence. Méditation.

– « Ton Darcos…. »

– « …. ? » (Ce n’est pas à proprement parler  »mon Darcos »)

– « Il est nul… »

– « Peut-être, du moins au regard de cette belle science qu’est l’Arithmétique… »

– « ….? »

– « Il est tout de même Agrégé de Lettres Classiques. Quand nous saurons autant de Grec et de Latin que lui, nous rediscuterons de sa nullité, veux-tu? »

 

Je note quand même que dans toutes ces péripéties, pas un, même de mon fils ni des deux Première S, ne s’est avisé que quatorze, quatre, et d’ailleurs 3,60, sont pairs, et, partant, divisibles par deux, ce qui pouvait simplifier le calcul.

 

Merci Monsieur Darcos.