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12 juin 2017
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12 juin 2017

DESIDIA

Fils du Rêve et de la Paresse

 

« An me ludit amabilis error », me souffle Horace, suis-je le jouet d’un songe enchanteur?

La Belle Camille, sept ans à peine, ne dort pas, c’est du moins ce que me dit sa maman, dès la première visite. Elle le dit comme ça, en passant, et, à l’inverse de la plupart des parents, nullement sur le mode de la plainte. Ce n’est pas une doléance, c’est un constat.

La Belle Camille, de si loin que l’on s’en souvienne, et comme le loin n’est pas loin à cet âge, depuis tout bébé, ne dort pas. En fait elle dort. Elle dort quoi, quatre heures, cinq heures, allons, quatre heures et demie. Comme le Docteur.

Elle n’a jamais pleuré, encore moins crié.

Sa très fine maman a pris le parti d’en prendre son parti.

De tout temps, la Belle Camille a eu le droit de rester au lit sans dormir, et de n’éteindre sa lumière que lorsqu’elle en a envie. Et de tout temps, avec des livres.

En particulier une édition des Fables de La Fontaine, peut-être celle, à rêver, illustrée par Benjamin Rabier, à moins que ce ne fut cette autre, par Daumier.

De telle sorte qu’un beau soir,

 tempus erat quo prima quies mortalibus incipit

c’était l’heure, nous dit Virgile, où le premier sommeil s’empare des mortels,

vers vingt-trois heures, donc, peu après ses quatre ans, la Belle Camille

…. dans le simple appareil

D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil… (1)

(sauf qu’il n’y avait point eu à l’en arracher, puisqu’elle ne dormait pas) se lève et vient retrouver ses parents au salon.

Elle leur dit tout de go: « Vous savez, les parents, dans les Fables, la morale n’est pas toujours à la fin, elle peut être parfois au début, comme dans Le Lièvre et la Tortue ».

« Vu exact », disent les rapports de gendarmerie: « Rien ne sert de courir, il faut partir à point ».

C’est comme ça que ses parents ont su qu’elle savait lire.

La Belle Camille est née le même jour que Jean de La Fontaine.

Je retrouve, sur un de mes papiers, qui n’a rien à voir, la mention manuscrite d’un mot, précisément, du Poète: « Moi qui suis fils du sommeil et de la paresse… »  

Joli couple hétérosexuel, dont le seul défaut est de contrevenir, horresco referens, aux prescriptions socialo du mariage pour tous.

Fille de la Flemme et du Roupillon: Une telle ascendance conviendrait fort bien à mon épouse.

Mais pas à moi.

Le Sommeil n’a jamais voulu de moi.

Pour ce qui me concerne, je crains fort que la Paresse n’ait été fille-mère.

Ou alors que le Sommeil n’ait été un mari bien volage.

À vrai dire, je me suis longtemps perdu en conjectures sur avec qui elle aurait bien pu avoir fauté.

Si la mère est réputée certaine (mais cela va changer avec le mariage multiple), le géniteur reste putatif, sauf en cas d’enquête ADN.

Je crois que, pour moi, depuis l’enfance orphelin du Sommeil, – la guerre, puis les longues années de pension, puis la médecine en ont rajouté chacune leur couche, puis l’âge une autre – mon géniteur fut plutôt l’amant de ma mère, bien mieux accordé à elle, la Paresse, que son époux selon La Fontaine, ce Sommeil décidément bien inconstant.

Mais peut-être s’était-il tout simplement épuisé. Pourquoi lui jeter la pierre, incriminer ses mauvaises mœurs?

Le Sommeil exerce un métier fatiguant, un peu d’indulgence, que diable! Après tout, engendrer La Fontaine n’était sans doute pas une mince affaire, vu l’importance qu’a pris ce bébé. Et il en a fait, bien du volume! Il y avait de quoi aller voir ailleurs.

Et puis la Paresse n’est pas si commode tous les jours, il faut bien avouer qu’elle n’est pas toujours de tout repos. Elle en prend volontiers à son aise.

D’ailleurs, avec tous ces enfants, et toutes les années qui ont passé depuis, le Sommeil a peut-être perdu le sommeil. Serait-il devenu insomniaque?

C’est un secret de famille. Alors je vais vous le dire quand même: l’amant de Paresse ma mère, c’est le Rêve.

Le Rêve.

Mon père adoptif, celui qui m’a élevé.

Je lui dois tout.

Je lui suis infiniment gré d’avoir recueilli le mioche qu’on mettait au lit d’autorité (« longtemps », moi aussi,  »je me suis couché de bonne heure », bien à contre-cœur…) au plus tôt – pour s’en débarrasser? – en tablant sur le fait, bien improbable, qu’il s’abandonnerait au Sommeil, père indigne qui ne ferait que l’abandonner à nouveau.

Ce petit garçon qui resterait la nuit entière dans le noir, les yeux grands ouverts, à attendre le tohu-bohu salvateur de la tournée matutinale des éboueurs, et l’arrivée du tombereau de la Laiterie Parisienne, chargé de lourdes cuves et tiré par un cheval considérable, qui venait, dès potron minet, livrer la crémière de la rue du Bac chez qui l’on m’enverrait tout à l’heure, balançant crânement mon bidon de fer blanc, quérir la ration familiale de lait cru.

Des amours coupables du Sommeil et de la Paresse naquit ainsi le fabuliste.

Le rêve, lui, à la limite n’a pas besoin de sommeil. Dans mon cas, foin des rythmes, le peu de sommeil que j’ai n’est que paradoxe, on le dirait fait d’une seule période de sommeil paradoxal. Et le rêve déborde, il dépasse, comme les peintures d’enfant, il dégorge sur la vie diurne.

Dans mon cas personnel, la Paresse n’ayant pu, apparemment, faire sa petite affaire avec le Sommeil, dût se rabattre sur son meilleur ami, le Songe.

La Belle Camille a dû faire comme moi, apprendre à zapper les phases de sommeil profond, sur l’hypothèse (erronée) qu’elles ne servent, après tout, pas à grand chose. Et que seules les phases de sommeil rapide, celles pendant lesquelles on rêve, sont utiles.

Doctement, nous nous en sommes entretenus longuement dès notre première rencontre. Elle a remarqué, comme moi, qu’à peine a-t-elle fermé les yeux, c’est un déferlement d’images, de paysages luxuriants, de scènes animées, fantastiques ou familières, de couleurs, de visages, de paroles….

Souvent dans le cours de la journée, ces scènes à nouveau se présentent à nous avec toutes les apparences de la réalité diurne, il s’est passé cela, j’ai dit ceci, j’ai vu un tel, j’ai fait cela, oui, certes, mais s’introduit en même temps le sentiment que c’est en contradiction avec le reste, qu’il n’est pas possible que cela ce soit produit, ou produit comme cela. D’où nous concluons, comment faire autrement, que cela ne pouvait être que dans un rêve, et donc que, bien que persuadés du contraire, nous avons bel et bien dormi.

Le rêve a infiltré la réalité consciente du jour. Beaucoup s’en plaindraient. Pas moi, pas nous, n’est-ce pas, Belle Camille, bien au contraire, ce déversement du rêve dans la vie diurne l’illumine, l’enrichit, la colore toute entière de poésie, fait chanter d’harmoniques chatoyantes le moindre de nos actes, délie et lie nos gestes, éclaire ce que nous apprenons, contribue à en inscrire la trace mnésique, à la façon dont le dessin que petits la maîtresse nous demandait de faire sur la page de droite, vierge de lignage, de notre « cahier de poésie », aidait à inscrire la fable, évidemment de La Fontaine, dans notre mémoire, à l’époque bénie où l’improbable Maurice Carème n’avait pas encore sévi.

La mémoire est un muscle. Si on veut avoir de la mémoire, il faut – et il suffit – de l’entraîner. Vous ne comptez pas, j’espère, monter l’haltère d’un quintal du premier coup, comme ça. Vous vous doutez qu’il y faudra de l’entraînement et beaucoup de patience, on commence petit, puis on monte la charge peu à peu, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois. Il n’y a pas d’autre façon de faire. Ces champions de tennis que nous admirons tant, les Federer, Nadal, et la Reine Maria, en ont-ils tapé des balles, pendant des heures, des années! Et ces pianistes qui nous enchantent et dont nous envions la fluidité et la maîtrise, en ont-ils fait des gammes dès leur prime enfance, et les exercices du Hanon.

Mais il y avait ce bon La Fontaine, on apprenait par cœur une de ses fables chaque semaine, on la récitait, puis on en apprenait d’autres, d’abord pour la maitresse, puis gratuitement, rien que pour le plaisir. On ne fait plus cela, et les enfants n’ont plus de mémoire. C’est exactement ce qu’il faut pour la société d’aujourd’hui. Il nous faut former des non-citoyens amnésiques pour une société esclave de la tyrannie du court terme, rouillée d’individualisme (Goulard Monti p41), et où les sondages des bateleurs ont remplacé la Démocratie du « un homme, une voix ».

Et puis, la Belle Camille l’avait très précocement observé, il y avait la morale. Les enfants raffolent de morales, ils en inventent volontiers dont ils agrémentent les histoires qu’ils écrivent, et dont ils commentent leurs dessins. Plus proches que nous des origines, ce sont des êtres moraux. La morale est l’épouse du moral, l’un ne va pas sans l’autre, bras dessus, bras dessous. C’est tout le bien que nous fait La Fontaine. Sans oublier Esope, Ménandre, La Bruyère et François VI, Duc de la Rochefoucault.

Ce rêve qui déborde, si on veut bien le laisser faire, infiltre nos vies diurnes, se répand dans nos activités, imagine et poétise nos faits et gestes, embellit nos interactions sociales. Il fait passer un fil rouge entre les êtres, y compris dans nos relations avec les animaux.

Mais chez la plupart des gens, il ne déborde pas. Quand je demande aux personnes adultes qui viennent me consulter si elles rêvent, la réponse est invariable et désespérante. Parfois même ils n’ont plus même le souvenir d’avoir jamais rêvé, y compris dans leur enfance. J’ai une technique: je leur explique comment fonctionne le sommeil, et à quoi sert le rêve, on mixe agréablement la recherche neuro-physiologique la plus contemporaine et la Traumdeutung freudienne, avec un petit détour tout de même par la Psychopathologie de la Vie Quotidienne. Ils me disent: mais je ne rêverai jamais, Docteur! Je leur donne pour exercice simplement de donner consigne à leur cerveau de s’intéresser aux rêves. Pas eux, leur cerveau, ils n’ont pas à s’en occuper, c’est comme pour l’apprentissage des langues. C’est long, il faut un peu de patience, mais pour les hommes de bonne volonté, ça ne rate pas: après un temps variable, arrive un premier rêve, « oh docteur c’est rien du tout, c’est trop simple, ça ne vous intéressera pas, juste je faisais mon marché…. » « Dites toujours… ». Et la machine est lancée. Si on souffle sur la petite braise qui couvait sous la cendre, le feu va reprendre. On s’aperçoit avec délice que le rêve est d’une extraordinaire fécondité, qu’il est capable de nous nourrir à profusion, qu’il nous fait vivre, qu’il nous guérit, nous soigne et prévient nos maladies. Et que si on reste en contact avec lui, on ne manquera plus jamais de rien.

Mais tout le monde ne vient pas me consulter.

Ceux qui ne le font pas ont grand tort.

Vous voyez, au passage, qu’on peut être psychanalyste et inventer des PCC, Psychothérapies Cognitives et Comportementales (dites bizarrement « thérapies brèves »). PCC, « pour copie conforme ». Qui peut le plus, peut le moins.

Les gens ne le font pas parce qu’ils ne savent pas, ou plutôt ne savent que trop bien où ça pourrait les mener. Pour la plupart, cependant, ils ont rêvé étant enfants, mais cela s’est tari en grandissant, ça s’est desséché.

Comme la lecture.

On lit beaucoup étant enfant, du moins ceux qui n’en ont pas été dégoûtés par les instituteurs. On lit beaucoup adolescent, sauf les toxicos qui sont légion (SMS, tweets, Facebook, écrans de toutes sortes, fringues, binge drinking, shit, coke, Marques & Co, piercing, tatouages, tags imbéciles et laids, tabac surtout, le plus toxique des toxiques 70000 morts par an en France, 20 fois plus que les accidents de la route!).

Adulte on ne lit plus.

Plus de journaux c’est entendu, sauf The Economist, bien sûr, pour le plaisir malsain d’entendre les anglais dire du mal de nous (ont-ils jamais fait autre chose?).

D’abord les journaux sont toujours en grève, et se plaignent ensuite de la désaffection des lecteurs pour la presse écrite. Ensuite parce qu’ils mentent, le pompon c’est le Quotidien du Médecin, qui ne paraît plus que deux fois par semaine, hors vacances scolaires. Puis parce qu’il est moins voyant, au bureau, de lire les « news » sur internet que de déployer le journal, sauf si on est le Boss bien sûr, et alors on le fait avec délectation. Et parce que les nouvelles sur internet sont d’une indigence qui convient bien à notre société de nouveaux pauvres.

Enfin à cause des fautes d’orthographe, des fautes de français, spécialités du Monde: « intriqués« , barbarisme (qui mériterait un coup de trique), pour « imbriqués » – au secours, reviens Jules Grévisse (un Belge)! -, à cause des tics de langage, on dit maintenant, il faut dire: « éléments de langage » ou « de discours ». Récemment vous remarquerez que « séquence » tend à remplacer « format » au premier rang des automatismes. Le pire, reste tout de même l’ignoble « opus« : il suffit qu’un obscur rappeur d’une banlieue glauque « sorte » un CD rebeu boum-boum-boum, pour que la presse bienpensante – en est-il d’autre? – s’extasie sur « sondernier opus« ! Et puis il y a le fameux, l’odieux, l’impérissable, l’indétrônable, « gravé dans lemarbre« ….

Les adultes ne lisent plus que des fascicules techniques, fournis, comme tout le reste –  ordi, tablette, smart phone, bagnole – par le patron. Et des modes d’emploi. À lire à la maison bien sûr, si possible au lit, ce qui ne favorise pas la galipette. Ça tombe bien, puisque le sperme des hommes occidentaux comporte de moins en moins de spermatozoïdes, et ceux-ci de plus en plus anormaux. La réduction au SMIC sexuel favoriserait-elle la créativité de l’entreprise?

Sous prétexte d’étude des « éléments du discours » nos têtes blondes ont droit à un enseignement truffé de figures de rhétorique putative, de linguistique approximative, de grammaire générative – revenez Arnaud et Nicolle, ils sont devenus fous! – d’épistémologie douteuse, je parle des bons cas, il y a toujours pire, par des enseignants qui n’y comprennent sans doute pas grand-chose eux-mêmes.

À ceci près que l’objectif est clair, c’est là-dessus que portera la note: enseigner aux enfants comment lire un mode d’emploi.

Ils ne feront plus que cela désormais.

Sauf que les modes d’emploi (machines à laver, centrales vapeur, robots culinaires) sont illisibles, écrits tout petit, corps 3, en 27 langues, traduits du coréen par des automates informatiques ignorants des langues d’arrivée, conçus par des illettrés et produisant à la chaîne des résultats affligeants, souvent risibles. Et que la plupart des machines logicielles se passent heureusement de mode d’emploi, puisque d’un emploi totalement intuitif, passé depuis longtemps, grâce à Mac, dans la culture courante de notre temps.

À l’école, on leur apprend donc à ne pas lire. Cela sert surtout à tarir l’imaginaire et à en finir avec le rêve, la rêverie, le songe.

La vie contemporaine est une longue nuit sans rêves.

Nous lisions en seconde la littérature du XIX° Siècle. Soirées, récrés, colles bienfaisantes, vacances, passées entourés de bouquins, allant de l’un à l’autre, musardant d’un auteur l’autre dans les sentiers de la littérature, marchant à travers champs, organisant des rencontres de fantaisie et d’affinités entre nos grands auteurs préférés.

Ma fille, quarante-trois ans, a lu Flaubert en préparant son bac. Ensuite, à la génération suivante, on a dû se contenter d’y présenter Madame Bovary, puis, à la génération d’après, un chapitre au choix (le plus court), et, aujourd’hui, seulement une petite fiche pompée sur Wikipédia, mais pas une ligne du roman. Fin de Flaubert.

Un de mes patients, en première, grand surdoué, trois ans d’avance, violon soliste de grand talent, pianiste remarquable (les Études Transcendantales, pas ce qu’il y a de plus facile), et en classe de composition au Conservatoire, avait fini dans un lycée public de banlieue en raison de son « indiscipline » liée au moins pour partie et depuis sa toute petite enfance à un TDHA à grand peine contenu par le Méthylphénidate. Le professeur de français, toujours absent, jamais remplacé, n’ayant jamais été effleuré par l’idée qu’il aurait pu présenter à ses élèves quelque amende honorable que ce soit, leur avait donné la liste des textes, à présenter au bac, seulement à la mi-mai. Il faut dire que la plupart s’en foutaient sans doute, le mal ayant été déjà fait depuis le primaire par ses prédécesseurs.

De très nombreuses recherches sociologiques démontrent toutefois que, contrairement à ce que pensent les enseignants (cf « Dans la Maison », film prétentieux et affligeant, où l’on voit un acteur pourtant excellent au départ, gâcher pathétiquement (2) son talent sous nos yeux par une prétention et une affèterie aujourd’hui poussées jusqu’à la caricature), les enfants et adolescents écrivent, et même écrivent énormément. Des poèmes, bien sûr, mais aussi des nouvelles, des romans, courts, 50-60 pages, pas toujours de la meilleure qualité, mais romans tout de même, des listes, des listes de courses, d’envies, de mots découverts ou insolites, des recettes de cuisines, des proverbes, des journaux intimes, des confidences souvent laissées bien en évidence pour que les parents les lisent, des lettres, on a même découvert une adolescente qui avait une douzaine de correspondants, dont deux ou trois de réels et les autres, imaginaires, les premiers ne suffisant pas à étancher sa soif épistolaire. Et même des rêves… L’écriture est débordante.

Comme le rêve. Comme la conversation.

L’espèce est langagière, l’époque est bavarde.

Mais enseignants et parents font contre-sens sur ce dernier terme

Mélanie, aussi blonde et lumineuse que son prénom ne l’indique pas, redouble sa sixième dans un excellent collège privé, un de ceux où l’on fait encore un peu attention aux enfants – génitif partitif – suivez mon regard vers ceux où on ne le fait pas, qui sont malheureusement souvent et les plus célèbres et les plus courus.

Foncièrement honnête et joyeuse, elle reconnaît bien volontiers n’avoir pas fait grand-chose l’an passé. Elle n’est nullement contrite d’avoir à redoubler. Au demeurant, elle est de l’extrême fin d’année, elle n’a donc pas vraiment pris de retard. Sans travailler davantage, c’est à dire en continuant à ne pas faire grand-chose, elle est désormais dans les meilleures de sa classe. Là où elle avait 13 l’année dernière, elle a 17 cette année – pourquoi l’a-t-on donc fait redoubler? – elle n’est pas première, non, tout de même, Docteur, ça ferait vulgaire.

Sa mère, crispée, amère, sombre, à force de ne rien (vouloir) comprendre, et ça ne date pas d’hier, freine la vie des quatre fers, serre la vis, les boulons, les freins, les fesses, et les cordons de la bourse. Mélanie n’en a cure, c’est ainsi que l’esprit vient aux filles: Encore un peu de temps et elle lira l’Ecole des Femmes. Le petit chat est déjà mort.

En attendant, Mélanie bavarde. Pardon, elle converse.

On l’a mise au fond de la classe, dans le coin, près de la fenêtre et du radiateur. Les radiateurs sont toujours près des fenêtres. Entourée de copains charmants. Son voisin immédiat passe le plus clair de ses cours à visionner des vidéos – c’est comme cela qu’on dit, plutôt que « regarder des films », sans avoir peur du pléonasme, mais comme on ne fait plus de latin, on ne sait plus les racines, d’ailleurs les Romains le pratiquaient aussi – et autres clips sur son iPhone.

Elle s’adosse. La prof de maths dit souvent: « Mélanie, est-il indispensable que tu tiennes le mur? »

Mélanie envoie des boulettes. Cela vaut mieux que d’en commettre. Mais pas des boulettes en papier mâché comme j’en lançais à son âge.

J’avoue adorer les boulettes, j’en lance encore, en mie de pain, au restaurant. Lors de mon installation dans le 16° Arrondissement, j’ai contribué vigoureusement, je le confesse, à la réhabilitation de la boule puante, dont j’avais constaté avec affliction non seulement l’abandon coupable, mais jusqu’à l’oubli et l’ignorance dans la jeune génération.

Qu’il était doux le temps de l’autobus à plateforme – « le 84 part en vacances » – qui me menait à Montaigne quand j’étais moi-même en sixième, puis plus tard à la fac, du moins dans les rares périodes fastes où je pouvais m’acheter des tickets, tirer sur ma bouffarde sous le regard débonnaire du contrôleur, sa moulinette sur le ventre, puis détacher discrètement la chaînette et d’un bond souple sauter entre les deux stations, en veillant toutefois à ne pas atterrir sur un molard. Aujourd’hui que les bus sont fermés, la boule puante s’impose, écrasée juste avant de descendre et que les portes automatiques ne se referment, pour se venger de la RATP plateformicide.

Mais les boulettes de Mélanie, c’est une toute autre affaire. Les enseignants, on se demande vraiment par quelle aberration de l’esprit, ont assigné à Dorothée, sa « première meilleure amie », son amie de cœur, elles se connaissent depuis la petite maternelle, une place au premier rang, dans la diagonale du fou, tout à l’opposé de la salle de classe. Vous avez dit boulettes? Toujours aller, réflexe, dans les détails où gisent, selon les religions, et la religion qu’on s’en fait, Dieu, mais aussi – ensemble ou en alternance? – le Diable. Dorothée, qui redouble également, c’est à se demander laquelle a attendu l’autre, lance aussi des boulettes, mais elle n’a ni le talent, ni la précision balistique de Mélanie: L’un de ses projectiles, puissamment centrifugé, a fait mouche sur l’occiput de la prof de français, un autre a effectué un soft landing très réussi sur le bureau de la dite, qui, curiosité impérieuse ou résurgence inespérée de l’amour de la littérature, eût l’idée lumineuse de déplier la boulette, et la récompense d’y découvrir un petit poulet….

« Mais enfin, Docteur », me dit Mélanie sur le ton de l’évidence, « une heure de cours, c’est long, il faut bien que l’on communique ». Qu’il est beau ce « que l’on », qui nous épargne le sinistre: « faut qu’on »! Jeune fille bien élevée, décidément délicieuse. Puer egregia indole ouegregiae indolis, disait notre grammaire latine.

La com´, mon Dieu, la com´! Elle envahit tout, comme les tags (à ne pas confond avec les graphs, s’il vous plaît), c’est un cancer, ou plutôt c’est une des formes cliniques du cancer, une de ses causes, une de ses étiologies dominantes, une de ses formes les plus malignes, agressive, dangereuse, terriblement mortifère. Cela fait belle lurette qu’on ne communique plus rien du tout, ni à quiconque. On communique sur (de même ne vient-on plus à Paris, mais surParis, en hélicoptère sans doute). Niveau informationnel voisin de zéro: « téou, et toi ça va, et moi ça va, et toi ça va, et moi ça va »… Comme à la télé. Qu’ils ne regardent plus, ou presque.

Les profs paraissent s’y être résignés depuis longtemps, contraints et forcés qu’ils sont de tenter d’enseigner, lorsqu’ils tentent encore, dans un brouhaha indescriptible. Arriver plus tôt, trainer un max à la sortie, les récrés, les couloirs et escaliers n’y suffisent plus, il faut que le bavardage déborde sur le temps de classe, jusqu’à l’occuper complètement. Aussi le bavardage n’est-il plus sanctionné, ou rarement.

Au pire ils bavassent, rejoignant le niveau zéro de la Com´ des adultes, au mieux ils conversent, sur la médiane, ils bavardent.

Ils sont comme des abeilles, ils vivent en essaims, au bourdonnement continu. Ça leur est nécessaire, c’est vital pour eux. Leur survie est en jeu. Ils sont bombardés en permanence, jour et nuit, de toute la rumeur du monde. Les satellites militaires lisent le sol avec une précision inférieure à vingt centimètres. L’information mondialisée détecte le moindre des drames. Il suffit qu’un rebelle soit tué aux fins fonds de la Syrie, qu’un attentat suicide fasse deux morts et douze blessés quelque part en Irak, qu’une voiture piégée saute quelque part au Pakistan ou au Mali, pour que l’info fasse le tour du monde en temps réel. Dans un sens quel progrès, finies les guerres à soixante millions de morts anonymes (sur deux milliards et demi), vive le temps des guerres à deux mille morts (sur plus de sept milliards). D’accord, c’est encore bien trop, insupportable. D’autant plus que pour chaque mort, chaque blessé, on sait en temps réel, le nom, la profession, les circonstances exactes, les raisons et les causes, les tenants et les aboutissants.

Je ne cesse de le rabâcher aux parents. 170 guerres en moyenne par an sur cette planète. N’en rajoutons pas, par pitié, ne faisons pas la guerre à nos enfants, sous aucun prétexte, même pas pour des devoirs non faits, des colles à répétition, des mauvaises notes, trop d’ordi, un peu de shit. D’ailleurs quel gouvernement s’aventurerait-il à faire placarder des affiches de mobilisation générale, nach Berlin. Ce ne sont pas les Taliban qui ont mis fin à la guerre soviétique en Afghanistan, mais les babouchkas russes, ce ne sont pas eux non plus qui mettront fin à la guerre de la coalition US, mais les moms américaines.

Abreuvés à jet continu de nouvelles dont certaines sont bonnes, mais dont la plupart sont épouvantables, ils se défendent par la manducation collective. Chaque événement, du plus important au plus bénin, du plus mondial au plus local – think global, act local -, de l’amourette qui se noue dans la classe sous leurs yeux à l’ouragan Sandy, de l’accoutrement ridicule de la prof d’anglais au tsunami nippon, en passant par l’élection présidentielle, la fin du monde, la dissert de philo, Adèle, Skyfall, et Depardieu qui ne se sent plus pisser, et devrait faire soigner sa prostate, tout est jaugé, jugé, digéré, métabolisé par l’essaim, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. C’est une merveilleuse machine d’intelligence collective et de démocratie directe. La révolution, ils l’ont déjà faite. Les printemps colorés ou parfumés ne feront qu’en découler.

Encore une fois c’est très sérieux: c’est de leur survie dont il s’agit.

Vous les parents, réfléchissez bien avant de leur donner leur premier téléphone. Vous ne pourrez plus revenir en arrière. Une fois donné, pas question de le leur retirer: donner, c’est donner, reprendre, c’est voler. Et sûrement pas sur l’argument d’une punition. Le téléphone est ce qui les relie à l’essaim, qui leur permet de rester en contact en permanence, et donc de rester en vie. Plus de téléphone et c’est la mort civile. Sans téléphone, sans connexion avec leurs copains, c’est comme s’ils n’existaient plus. Déconnecté je meurs.

Demandez-leur plutôt de vous remettre leur portable éteint sur votre table de nuit à disons 22 heures. Conciliants, ils vous le remettront… mais sans la carte SIM, qui aura été entretemps insérée dans un vieux coucou de secours (fourni par un copain: à quoi servent les téléphones volés?), lequel, dans le slip ou la petite culotte, vibrera toute la nuit. Si vous exigez la carte SIM, rassurez-vous, il y en a une autre. Rompez le combat, encore une guerre inutile et perdue d’avance.

Si le songe, somnium, est proche du sommeil, somnus, le réveil est proche du rêve. Dans le rêve, l’esprit se réveille et vit de sa vie propre, libérée des contraintes et des limitations de l’état de veille, mais il lui faut, pour cela que le corps dorme assez profondément. C’est tout le contraire dans le somnambulisme, l’esprit étant alors profondément endormi, le corps peut s’éveiller et agir de manière entièrement automatique, de façon souvent si surprenante, presque miraculeuse, par la souplesse des gestes, l’habileté à esquiver les obstacles, l’adaptation à l’environnement matériel. Contrairement à ce que les gens croient, ceux qui « parlent en dormant » ne rêvent pas, leur larynx se met à fonctionner de façon automatique, c’est un somnambulisme partiel, même si les paroles prononcées peuvent paraître avoir du sens. Il est souvent amusant, pour qui couche à côté, d’essayer d’entamer la conversation, il y a une sorte d’effet d’entraînement, mais cela ne va pas bien loin, la vie de l’esprit est en repos et le sens absent.

J’ai vu un petit garçon de tout juste six ans, qui, dans le premier mois de son CP, s’était levé en pleine nuit, était sorti de l’appartement, et était allé sonner à la porte de son ancienne école maternelle qu’il avait quittée deux mois plus tôt, avant les grandes vacances. La gardienne avait eu le bon goût de se réveiller, d’ouvrir à ce petit bonhomme en pyjama, et de le reconnaître. Réveillé avec douceur, il pût donner son nom et son adresse. Il fut raccompagné chez lui, où ses parents, qui dormaient profondément, ne s’étaient aperçu de rien, et en furent quittes pour une belle frousse rétrospective.

Inutile de s’inquiéter, puisque dans ce genre de cas, il n’y a, tant qu’on respecte l’état somnambulique, pas d’accident. La sagesse populaire le sait depuis des temps immémoriaux, on ne réveille pas un somnambule, surtout s’il se balade sur les toits. La plupart du temps le somnambulisme ne revêt pas des formes aussi spectaculaires, on se réveille, ou on vous trouve, dormant par terre dans un coin de la chambre, ou dans la baignoire.

Le diagnostic différentiel est évidemment certaines épilepsies partielles dites procursives, sur lesquelles nous reviendrons quelque jour. À contrario, l’on peut très aisément, lorsqu’on dort à coté, reconnaître le rêveur, en ceci que le corps endormi, pendant les phases de sommeil paradoxal, est animé de petits mouvements fins et rapides, des doigts, des paupières, du visage, et de secousses des membres de plus grande amplitude.

Il y a des âges pour le somnambulisme, ce sont les périodes de développement rapide, pendant lesquelles corps et esprit ne se développent pas à la même vitesse, et où l’ensemble se trouve tiraillé par des rythmes différents, ce sont les âges de transition. Mais il y a aussi, pour favoriser les phénomènes somnambuliques, ces moments où nous nous trouvons plongés dans des environnements insolites ou extrêmes, inhabituels, inconfortables ou étranges.

On peut se demander si les latins distinguaient de la même façon que nous le sommeil et le rêve. Si longtemps avant la révolution freudienne et celle de la neurobiologie, qui vont évidemment de pair, le Songe n’était-il pas avant tout une sorte d’haruspice spontané, que l’on décryptait au réveil pour y lire l’avenir, comme on crût lire, et que fort heureusement on lût, dans les craquelures des carapaces de tortues, les précurseurs des pictogrammes ancêtres des caractères chinois d’aujourd’hui, et comme Don Winnicott sût lire dans les squiggles les interactions des inconscients de l’analyste et de son (petit, mais pas seulement) patient.

Encore de nos jours, les rares choses qui, à propos du rêve, semblent retenir l’attention de nos contemporains, sont le rêve prémonitoire, le rêve répétitif, et le retour, le simple rappel, dans le rêve, des activités de la journée immédiatement précédente.

Avec la Belle Camille, nous avons eu de longues discussions pour recenser les morales dans les Fables de La Fontaine et leur place dans le poème.

La Fontaine place souvent en effet la morale à la fin: « Fit-il pas mieux que de se plaindre? » (Le Renard et les Raisins), parfois dédoublée: « Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre » puis « Quiconque est loup agisse en loup/ c’est le plus certain de beaucoup » (Le Loup devenu Berger), mais presque plus souvent, comme dans l’exemple de la Belle Camille, au début: « La raison du plus fort est toujours la meilleure, nous l’allons montrer tout à l’heure » (Le Loup et l’Agneau), « On a souvent besoin d’un plus petit que soi » (Le Lion et le Rat), mais elle peut être aussi dédoublée, une part au début « Travaillez, prenez de la peine, c’est le fond qui manque le moins » et une part à la fin « D’argent point de trouvé. Mais le père fut sage, de leur montrer avant sa mort, que le travail est un trésor » (Le Laboureur et ses enfants), voire glissée au cours même de la fable: « Mon bon Monsieur, apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. la leçon vaut bien un fromage sans doute ». Ou double à raison de chacune des articulations de la fable: « Selon que vous serez puissant ou misérable » se rapporte au jugement léonin, quand l’origine de la cause jugée relève de la dissolution des mœurs « Un mal qui répand la terreur, mal que le Ciel en sa fureur, inventa pour punir les crimes de la terre, la Peste, puisqu’il faut l’appeler par son nom, capable de remplir en un jour l’Achéron, faisait aux animaux la guerre… » (Les animaux malades de la Peste).

Et la Belle Camille de montrer à l’occasion un rare talent d’analyste littéraire, et grâce à ses livres, sa mémoire, et son « insomnie » une connaissance encyclopédique, exceptionnelle pour ses sept ans d’âge, de l’œuvre de La Fontaine, des Fables bien sûr, pas les Contes, coquins, ce sera pour plus tard, il faut veiller à la pudeur des demoiselles.

N’importe. Il faudrait avoir lu les fables d’Esope, ou mieux en avoir traduites quelques-unes du grec ancien, pour se rendre compte du travail considérable accompli par ce paresseux de La Fontaine. Là où l’original est bref et sec, souvent confus, obscur, d’interprétation difficile et doté d’une morale ambigüe, la version de notre poète brille de mille feux tout en restant sobre, pas un mot de trop, chaque mot pesé au trébuchet subtil d’une langue souveraine, chaque mot assorti en fonction de sa couleur, de sa sonorité, monté comme une gemme précieuse dans le bijou d’allitérations qui font de la fable une composition musicale. On n’a jamais fini de se les réciter, de les déclamer, de les dérouler dans notre parole intérieure. Comme une partition que l’on peut  jouer et rejouer, et y découvrir sans cesse de nouvelles nuances, des finesses que nous n’avions pas vues. Encore aujourd’hui pour mon pur plaisir, j’en apprends une de temps en temps, rien que pour me la réciter (bonne prévention de l’Alzeimer). Je me suis amusé récemment à un commentaire du Loup devenu Berger en forme de conte parodique de l’industrie financière de notre temps, ce qui m’a permis de revisiter les subtilités de cette fable et d’en découvrir des nouvelles (3). Pourquoi faudrait-il qu’on en prive nos enfants au prétexte qu’il y aurait des poètes plus faciles et plus « modernes ». Démodé La Fontaine?!!

Il n’y a rien de tel que les paresseux pour travailler énormément.

Ce sont les paresseux qui travaillent le plus.

Il n’y a d’ailleurs que les paresseux qui travaillent.

Les autres ne foutent rien.

« Itaque soleo ridere cum me quidam studiosum uocant, qui, si comparer illi, sum desidiosissimus. »

« Aussi me font-ils sourire, ceux qui m’appellent un homme d’étude; comparé à lui, je ne suis qu’un grand paresseux ».

Pline le Jeune, lettre à son ami Baebius Macer, Livre III, 5, 19, Ed. Guillaume Budé p. 79, en parlant de son oncle Pline l’Ancien,dont Baebius, empli d’admiration, l’avait prié de lui procurer une bibliographie exhaustive afin qu’il puisse en acquérir les ouvrages.

Desidia, c’est la paresse, la flânerie, cet état délicieux, proche du rêve éveillé, et de ces états parasomniaques, dans les marges du réveil (hypnopompiques) ou de l’endormissement (hypnagogiques), ou se libèrent des phénomènes étranges, hallucinations auditives, sensations de lévitation, où le corps paraît paralysé, nous semble flotter au-dessus du plan du lit, pendant que l’esprit rêve encore ou déjà, ces états qui ont autrefois été si finement analysés par Gelb et Goldstein, puis repris par Sartre dans son merveilleux petit livre, L’Imaginaire, que je tiens personnellement pour son chef-d’œuvre (4).

Desidia (5), c’est la paresse, certes, mais pas n’importe laquelle, la paresse active, toujours en éveil, et toujours à la frontière du sommeil et du rêve, la songerie qui fait l’essentiel de la vie oisive et studieuse, des vacances passées à lire, à réfléchir, à écrire, à peindre, à écouter le vent dans les arbres adossé à leur tronc, à contempler dans l’air du soir le vol sans fin des martinets

L’oisiveté paresseuse tout occupée de la vie de l’esprit. C’est une activité vitale pour notre pauvre monde d’aujourd’hui. Je le répète en boucle aux parents qui viennent me consulter. Nos enfants n’ont pas tant besoin de parents qui interviennent à tout bout de champ, qui les gonflent et qui les saoulent, mais de parents qui observent et qui pensent. Qui laissent faire et n’en disent pas trop. Desidiodissimi. Et qui donnent l’exemple.

Il suffit de relire cette autre lettre de Pline le Jeune, où il décrit à un ami très cher sa propriété de bord de mer, la distance raisonnable de Rome permettant de s’isoler tout en pouvant y aller et en revenir sans la fatigue d’un long voyage, le chemin de terre, confortable au cavalier, qui y mène une fois quittée la Grand Route, et qui assure indépendance, solitude et protection, la disposition des pièces, leur orientation favorable, leurs dimensions mesurées, la chambre fraîche, le promenoir qui permet de contempler la mer à l’abri en cas de mauvais temps, son bureau où il peut travailler au calme mais non totalement coupé du monde et de sa maison, il peut ainsi entendre le bruit étouffé du service et savoir à quoi s’affairent ses domestiques.

Et il y décrit ses activités quotidiennes de « grand paresseux », songer, rêver, penser, lire, poursuivre l’étude des auteurs anciens, écrire, et rester en contact épistolaire permanent avec ses amis et le monde. Bref, faire du bien au Monde, et le civiliser.

C’est ce que nous avons de mieux à faire, n’est-ce pas, sinon ce sera la mort de cette civilisation.

De même est-il essentiel, je le leur rappelle sans cesse avec fidélité, que les jeunes filles continuent de danser.

Si elles arrêtaient, le ciel nous tomberait sur la tête. Parents, ne les empêchez pas, c’est leur fonction la plus sainte, et qui nous sauve.

Dans la deuxième partie, « L’Echappée Belle », de son beau livre « Un Bon Fils » paru chez Grasset au premier trimestre de cette année 2014, Pascal Bruckner, qui a juste l’âge de mon petit frère, décrit fort bien, au Chapitre 4, « La Grande Saveur du Dehors », ce choix d’existence desidiosienne, renouvelée de Pline le Jeune, et que je nomme personnellement ces « choix de paresseux » qui m’ont tant été bénéfiques en fécondant toute mon existence.

Je ne résiste pas au plaisir de le citer, pour l’édification de mon lecteur, certes, mais aussi très égoïstement pour me garder ses précieux propos en mémoire. Tellement je m’y retrouve. Qu’il en soit ici remercié.

« À quatorze ans, j’eus le sentiment terrible d’être piégé; ma vie commençait à peine, elle était déjà terminée. Je me mis à écrire pour ne pas être écrit par les miens. J’étais menacé d’un désastre subtil, mais irrévocable, la médiocrité… (p109)

« À l’adolescence, je commençais à écrire pour imiter les auteurs que j’admirais, accélérer ma vie, échapper au lot commun… Je me fis alors un serment absurde: je ne me marierai pas, je n’aurai pas d’enfant, je ne travaillerai jamais. Grâce au ciel, je n’ai tenu que la dernière partie de ce pacte puisque je vis depuis quarante ans de mes livres, ayant évité les servitudes du labeur salarié… (p115-116)

« La bibliothèque est un rempart et une arme, elle me protège du monde et m’offre des arguments pour l’affronter… Les livres ne m’ont jamais déçu, j’en ai lu beaucoup de mauvais mais tant de si bons. Aujourd’hui encore, j’en achète chaque semaine, heureux de leur surabondance, de leur prolifération même si je sais que je n’aurai pas trop de cent vies pour les lire tous. (p123)

Chapitre 5, « Les Grands Éveilleurs »: « J’ai raté l’agrégation de philosophie et le concours d’admission à Normale supérieure, et je m’en félicite… On nous avait tant répété que les concours allaient disparaître que j’ai bâclé les épreuves. Je mesure maintenant ma chance d’avoir échappé au cursus de mes camarades. Normalien ou agrégé, j’aurais dû endurer l’indifférence d’élèves goguenards, gravir les échelons de la carrière, me conformer pour plaire à mes supérieurs. J’ai enseigné mais plus tard et dans d’autres conditions. Ce que j’ai gagné en liberté, je l’ai perdu en sécurité. J’en paie le tribut, il est parfois lourd… (p140)

« Il me fallut me débrouiller seul, faire le saut dans l’inconnu avec l’angoisse qui en découle. Je décidai, pari déraisonnable, de vivre de ma plume: je survivais surtout de… petits boulots… À vingt-six ans, je dénichai par hasard un poste de rédacteur dans une compagnie d’assurances. Le premier matin, alors que je me rendais au bureau, j’aperçus mon reflet dans une vitrine et ce que je vis m’épouvanta: un jeune gratte-papier, sa serviette à la main, bientôt pris dans la spirale métro-boulot-dodo comme on disait alors et je tournai casaque. Plutôt me serrer la ceinture que déchoir. Pendant des années… je connaîtrai une sorte de précarité heureuse parce qu’adonnée au luxe suprême, la vie de l’esprit et le temps libre… (p142)

« J’exerçais le métier que j’avais choisi, j’avais à ma disposition les plus hautes œuvres de la culture universelle, ne subissais aucun horaire. J’appartenais à l’aristocratie des loisirs studieux… » (p143)

« J’étais passionné, insouciant, confiant dans ma bonne étoile. Écrire à toujours été inséparable pour moi d’un art de vivre: du style avant tout, une esthétique de l’existence, la jouissance des petites choses, l’espérance des grandes. Ne renoncer à rien… ce fut mon pari dès l’adolescence, celui d’une fidélité à une certaine tradition française. J’ai eu de la chance… (p144)

« Les livres m’ont sauvé. Du désespoir, de la bêtise, de la lâcheté, de l’ennui. Les grands textes nous hissent au-dessus de nous-mêmes, nous élargissent aux dimensions d’une république de l’esprit… Les systèmes de pensée ont ceci de fascinant qu’ils donnent corps aux petites idées absurdes qui nous traversent tous: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, sommes-nous seuls au monde, que nous est-il permis d’espérer? J’aime la volupté en philosophie et la philosophie en voluptueux. Je ne conçois pas le commerce des idées sans une dimension poétique et charnelle…

« Combien en ai-je côtoyé, de ces professionnels du concept, qui ne peuvent beurrer une tartine sans citer Nietzsche ou Spinoza, blanchis sous le harnais, aussi agrégés que désagrégés, qui arrivent à la retraite, amers, ayant pris leurs élèves en grippe et rêvant trop tard d’un destin plus vaste?… (p145)

« Les livres les ont nourris, les livres les ont tués. Le merveilleux métier de professeur meurt dans le ressassement s’il n’est inspiré en permanence par une sorte de vibration missionnaire, s’il n’est pas l’art de capter les âmes, de soulever les cœurs. J’admire les grands érudits, les aventuriers de l’esprit. Mais j’aime plus encore les penseurs défroqués qui peuvent déployer un raisonnement brillant et se montrer par ailleurs bons vivants, capables de se moquer d’eux-mêmes, de rire de la comédie sociale… » (p146)

« Je n’ai jamais achevé la Phénoménologie de l’Esprit, ni Être et Temps (6) je les ai laissés en suspens, au beau milieu de la traversée mais je connais le dénouement. Heureux dans un cas, tragique dans l’autre. Je les reprendrai un jour, avec prudence: une intuition me dit que certains livres ne doivent pas être finis sous peine d’entraîner la disparition du lecteur. Pure superstition, j’en conviens. J’entretiens un rapport particulier avec certains chef-d’œuvre enlisés que j’ai envie d’avoir lus pour ne plus y revenir. Je les entame, je les hume, je les abandonne avec remords, les reprends avec ennui. Même si je les ai terminés, il me semble les avoir ratés et que je devrais recommencer à zéro… J’ai ouvert la plupart des romans majeurs de la littérature mondiale sans oser les parcourir de bout en bout. De peur de m’anéantir moi-même. » (p147)

« Ce qui fait un artiste, c’est l’endurance, la volonté de persévérer, en dépit du doute, des désaveux. J’exerce une profession proche de la réclusion volontaire. Écrire, c’est s’enfermer. Le bureau est une prison qui nous ouvre les portes de la liberté. Enfant, j’adorais les retraites dans les monastères, les longues heures de méditation et de prière qui avaient pour fonction d’intensifier le silence. Maintenant je porte la Trappe en moi, j’ai ma cellule à la maison, je me cloître toute la journée et ne sors que le soir retrouver mes contemporains. Si j’ai dénoué une difficulté, terminé une page, je m’estime le plus chanceux des hommes. Je me lève le matin en écoutant des cantates de Bach, la seule preuve convaincante de l’existence de Dieu, a-t-on dit avec justesse. Lové dans ma thébaïde, travaillant en musique, dans la chaude proximité des milliers de volumes qui me cernent, je me sens incroyablement privilégié. De même qu’un auteur se claquemure pour écrire, il rêve de voir ses livres dispersés… Un ouvrage est fait pour être lu, oublié et transmis, selon les lois du hasard. Nous créons incarcérés, nous n’existons qu’éparpillés » (p194-5).

Léo Ferré: « Je suis un fainéant qui travaille tout le temps ».

Lorsque j’étais enfant, j’étais fasciné par une image de nos livres d’Histoire de France, montrant, au chapitre concernant les Rois Fainéants, le monarque confortablement installé dans un char à bœufs, vautré sur de riches et confortables coussins, tenant un hanap à la main et entouré de jolies dames à hennins, tandis que les chevaliers de son escorte caracolaient tout autour du convoi et que, sur les côtés de la route bordée de rangées de chênes majestueux, serfs et paysans en sarrau le saluaient chapeau bas.

Je me disais in petto: « tu vois bien, mon garçon, toi que les parents traitent à longueur de temps de fainéant, tu vois bien que tout espoir n’est pas perdu: un jour tu seras roi de France!

Ce qui n’empêchait pas les mêmes parents, à la moindre vétille, de darder vers ma petite personne un index vengeur: « tu finiras sur l’échafaud! »

Ce qui n’est bien sûr nullement incompatible, l’Histoire l’a bien montré.

Mais qui, maintenant que trois quart de siècle se sont écoulés, me plonge dans un abîme de réflexions et même en un doute tenace sur les fins dernières de l’homme. La Veuve ayant été depuis longtemps remisée au Mobilier National et le dernier Bourreau républicain ayant été autorisé à faire valoir ses droits à la retraite des vieux travailleurs méritants, et en en étant probablement mort depuis, de quoi vais-je donc pouvoir mourir désormais?

Ce n’est pas que j’y tienne spécialement. Mourir ne fait absolument pas partie de mes projets, ayant suffisamment de travail pour les cinquante prochaines années, mais tout de même, tôt ou tard, il faudra bien s’y mettre.

Mais comment? Je songe à écrire au Garde des Sceaux, pour demander la permission de procéder autrement, à moins qu’il n’autorise exceptionnellement et par faveur insigne, au vu de mes états de services, que l’on ressorte des réserves la trancheuse à Guillot. Pour qu’enfin je puisse en finir, sans l’outrage d’avoir fait mentir mes parents. Mais j’attendrai un peu si vous permettez: Je ne voudrais pas avoir à demander ce service à Mme Taubira.

En attendant, flânons. La flânerie, cette sorte de rêverie déambulante (Rousseau). Il est notable que Pascal Bruckner, dans les passages cités plus haut, ne parle jamais du travail, sauf pour dire sa félicité d’avoir échappé au « labeur salarié ». Il parle de métier, « j’exerçais le métier que j’avais choisi ». Il ne dit jamais de ce qu’il fait que c’est un travail.

C’est exactement ce que j’éprouve, j’exerce un métier, un des plus beaux du monde, que je ne vis pas comme un travail au sens où l’on parle du « monde du travail », de la « force de travail ». Et pourtant, comme pour l’écrivain, le peintre, le musicien, l’artisan amoureux de son ouvrage, c’est beaucoup de travail, c’est même la seule activité qui mérite d’être appelée travail. (7)

J’ai toujours été fasciné par la vie et l’œuvre, indissociables, de Konrad Lorentz. Il faut la raconter pour donner des idées à nos jeunes. Le petit Konrad, desidiosissimus s’il en fût, ne voulait pas aller à l’école. Heureusement, il n’y avait pas à l’époque de pédo-psychiatre chez qui le trainer afin qu’il remédiât à sa phobie scolaire. Ses parents, fort riches, habitaient une grande propriété aux environs de Zurich, entourée d’un parc immense avec des bois, un étang, probablement une basse-cour, peut-être une ferme, comme cela se faisait à l’époque, avec des animaux. Voyant l’intérêt que le petit garçon portait à ceux-ci, une tante bien inspirée, sa marraine, lui offrit un animal de compagnie, je ne sais plus lequel, mais assez atypique, peut être un agneau, un cygne, ou un paon, dans l’espoir que cela lui donnerait le courage, et l’envie, d’aller à l’école. Mais rien n’y fit. Les parents eurent l’intelligence de ne le pas contraindre, ni le morigéner.

Les proches, les amis de la famille, commencèrent à lui offrir des animaux de compagnie, des plus variés, de telle sorte que le parc familial prit peu à peu la forme d’un petit zoo personnel, dans lequel le jeune Konrad, tel un poisson dans l’eau, évoluait avec bonheur, marquant un développement très sensible de sa vive intelligence, de ses dons d’observation et de communication.

C’est ainsi que se construisit celui dont on dira plus tard qu’il parlait aux animaux. Inlassablement, il les observait, se documentait, tâchait à entrer en communication avec eux, notait ses observations et remarques sous forme de petites monographies, puis commença à écrire des articles dans des revues spécialisées.

À observer ainsi les animaux, chez lui, dans son environnement propre, en s’impliquant directement auprès d’eux et en essayant de comprendre les ressorts de leurs comportements, peut être sans d’ailleurs s’en rendre bien compte, Konrad Lorentz jetait les bases d’une science nouvelle, qu’il inventait à mesure, la science du comportement animal.

Ainsi naquit l’Ethologie.

Puis vint la grande aventure des oies cendrées. Étude méthodique, documentée et relevée avec le plus grand soin, des oies cendrées de leur naissance à l’âge adulte, amours, reproduction, comportements en groupe, relation mère-enfants, rien n’était laissé en friche. Ce travail prenant de l’ampleur, il fallut bientôt des aides pour le jeune spécialiste. Des stagiaires furent détachées de l’université voisine, chacune se voyant confier l’observation jour après jour d’une couvée, avec à charge d’en suivre le développement jusqu’à l’âge adulte, et la responsabilité de ne pas abandonner ce travail en cours de route, sous peine de voir la couvée dépérir du fait de l’abandon.

Ainsi, ce n’est pas Konrad qui alla à l’université mais l’université qui se déplaça chez lui pour la création d’une chaire dédiée à la nouvelle discipline. Si tu ne vas pas à Lagardère, Lagardère ira-t-a-toi.

Belle histoire que je n’embellis qu’à peine, pour les besoins de la démonstration, et qu’on retrouvera dans le merveilleux petit livre de Lorentz « Tous les chats, tous les chiens ».

Il faut, me disait un peintre américain installé à Paris, se rendre à son atelier tous les jours, « même si c’est pour ne rien faire, pour simplement rêver, ou même, parfois, seulement pour pleurer ». Certains y vont à heures fixes, avec des horaires de travail, un rythme de bureaucrate, tant il est difficile de se mettre en route, et forte l’inertie. D’autres ont d’autres ruses. Un de mes amis a disposé son atelier entre sa chambre à coucher et sa cuisine : il est bien obligé d’y passer. Manet flânait beaucoup, vie de dilettante mondain, et charmant: il faisait une apparition à son atelier, en frac et huit-reflets, pour torcher un chef-d’œuvre, une huître, un couteau, deux pommes, enlevé, jeté, ce qui supposait une révolution technique et une révolution dans le statut du peintre et le statut de l’art.

Ce travail énorme, celui des Lorentz, Manet, Bruckner, La Fontaine, Proust et tant d’autres, chercheurs, mathématiciens, inventeurs, ne va pas sans une forte dose de flânerie, de rêverie, de desidia, qui mobilise le meilleur des capacités de la personne, celles qui sont les plus rares et les plus personnelles.

Il ne faut pas se raconter des histoires. Les métiers de demain, ceux que nos enfants exerceront s’ils ont de la chance et s’ils s’en donnent les moyens, ne sont pas encore inventés, pas plus que les matériaux, les objets et le techniques qui feront notre quotidien, mais ce qui est sûr c’est qu’ils devront mobiliser la totalité des capacités et des valeurs de chacun, et peut être majoritairement les plus personnelles, les plus intimes, l’inventivité, la créativité, l’imagination, le sens esthétique, le goût, la poésie, la justesse, la capacité de faire des rapprochements, des raccourcis entre notions et domaines apparemment sans liens communs.

Il leur faudra avoir préalablement beaucoup rêvé, beaucoup flâné, beaucoup usé de ce que la directrice d’une école précieuse de mon quartier (NDO), appelle si joliment « du temps de paresseux ». Et continuer à le faire.

Et méditer l’épitaphe du Fabuliste, qu’il avait pris la sage précaution – on n’est jamais si bien servi que par soi-même – de rédiger de sa propre plume:

« Jean s’en alla comme il était venu,

« Mangeant son fonds après son revenu;

« Croyant le bien chose peu nécessaire.

« Quant à son temps, bien sçût le dispenser

« Deux parts en fit, dont il voulait passer

« L’une à dormir, et l’autre à ne rien faire. »

Lorsque j’étais en troisième, dans un internat privé catholique plus qu’austère, au fin fond du Segréen, et dont je ne revenais chez les parents qu’à Noël, j’eus pour professeur d’humanités, comme l’on disait encore à l’époque (Français-Latin-Grec, latin à haute dose, huit heures de cours par semaine), un ecclésiastique point trop féroce qui avait coutume de dire « À partir de quarante ans, nous sommes de vieilles badernes ». Je me souviendrai toujours de son conseil, assez surprenant à vrai dire dans le contexte: « Rêvez, nous disait-il, rêvez. Profitez de votre adolescence pour rêver. La vie de toutes façons ne satisfera qu’une très petite partie de vos rêves, aussi bien, plus vous rêverez et plus cette part qu’il vous sera donné de réaliser sera consistante. »

N’est-ce pas le plus précieux conseil que nous pourrions donner aujourd’hui à nos enfants, comme d’ailleurs à leurs parents.

Merci à toi, Bienheureuse Belle Camille!!

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1 – Britannicus, 389-90

2 – Il s’est rattrapé depuis, dans « Alceste à bicyclette », en poussant le maniérisme au baroque.

3 – Voir sur ce blog « Carré d’Agneau »

4 – Résultat des matinées passées avec Daniel Lagache, à aller étudier les grands fous à l’Asile de Ville-Evrard, en attendant la matelote d’anguille. Lire sur ce blog « Henri Ey ».

5 – Le latin fait la nuance: pígritia, c’est la haine du travail, négligence des choses qu’on devrait faire, inertia, c’est la passivité, proche de languor ou de torpor. La paresse noble dont il est ici question, est délibérée, desidiae se dedere, on s’y adonne avec délice, il n’est pas seulement question de repos, quiescere, c’est un repos actif, on se repose en faisant autre chose, tout le contraire de nihil agere.

6 – Comme c’est rassurant! Un philosophe qui avoue ne pas être venu à bout de Sommes réputées indispensables. C’est le propre des grands savants. À la fin de son Introduction à sa Somme précisément et nullement assommanteLe Capitalisme au XXI° siècle,  Thomas Piketty explique pourquoi, enseignant à Boston à 22 ans, il revient à Paris à 25: « l’une des raisons importantes derrière ce choix est directement pertinente ici. Certes, tout le monde était très intelligent, et je conserve de nombreux amis au sein de cet univers. Mais il y avait quelque chose d’étrange: j’étais bien placé pour savoir que je ne connaissais rien du tout aux problèmes économiques du monde (ma thèse se composait de quelques théorèmes mathématiques relativement abstraits) et pourtant la profession m’aimait bien ». Une thèse de mathématiques, ouf, à 22 ans! Je commençais à me faire des complexes. Mais les mathématiciens peuvent aller vite, ou le doivent, Médaille Field oblige…

7 – Il faudra bien, à ce propos, revenir sur le concept de Capital Humain, auquel je trouve que, dans son beau livre, cité ci-dessus, Thomas Piketty fait un sort un peu rapide.