PETITS A-CÔTÉS D’UNE GRANDE CLINIQUE
12 juin 2017
ANNETTE
12 juin 2017

DRAPEAUX

J’ai fini par faire l’acquisition de drapeaux. Cela faisait plus de vingt-cinq ans que je ne l’avais pas fait. La dernière fois, c’était pour les trois très hauts mâts que j’avais fait dresser devant l’allée d’entrée de la propriété de Kerhart, en Presqu’île de Rhuys, où nous avions installé la maison de vacances des Familles Thérapeutiques, un Paradis Terrestre destiné aux enfants, parmi les plus esquintés et les plus malades qui puissent être: un drapeau français, un drapeau européen, et un drapeau de la Bretagne. A l’époque, c’était fierté bien sûr, mais aussi présentation aux enfants, ainsi qu’aux parents thérapeutiques d’ailleurs, des emblèmes les plus propres à contribuer à la (re)construction de leur identité.

Mais c’est vrai que j’ai toujours aimé les drapeaux. Je suis un enfant de la Guerre, et aussi un enfant de l’Empire, les taches violettes sur toute la surface du globe, où l’on nous enseignait que tous les hommes, quelle que soit leur couleur de peau, étaient frères dans les valeurs de la République. L’Occupation, les combats, la France divisée, les parents, quasi inconnus, maintenus au loin, je pouvais au moins rêver devant les couleurs flottant au vent.

Le drapeau de la France, que j’ai toujours trouvé si beau, avec ses couleurs franches, nettes, sans appel, que l’on ressortait pour les grandes fêtes, la Fête-Dieu, Ste Jeanne d’Arc, le 15 Août, mais aussi les processions des rogations.

Mais il y avait aussi le drapeau de la Vendée, aux deux cœurs enlacés et couronnés. Et un peu plus tard, lorsque j’assisterai de ma fenêtre au départ des soldats allemands en débandade bientôt suivis par les américains impeccables et joyeux, tellement surprenants du fait qu’au lieu de chanter comme le faisaient les français, ils sifflaient leurs airs de marche, avec une justesse extrême. Et que les officiers mangeaient avec leurs hommes. J’ai donc aussi une ferveur pour le drapeau américain.

Au moment des attentats du 13 novembre à Paris, j’ai eu tout à coup envie de drapeaux. Rien à voir avec l’injonction de pavoiser à l’occasion de la journée de deuil national qui ne viendra qu’après. Ce vendredi soir, mon épouse et mon fils sont à la campagne et, comme je consulte tout le samedi, je ne les rejoindrai que demain soir vers 22h. J’en profite souvent pour aller au cinéma en profitant de la dernière séance. Mais ce soir-là je reste dans mon bureau à faire des papiers ou à penser en écoutant, sur medici-tv un concert de musique classique sur le grand écran de mon ordinateur. Mon fils m’appellera vers 3h pour me dire « es-tu au courant de ce qui se passe? ».

Le Figaro titre « Le Chagrin et la Colère ». Pour moi c’est la colère. Je suis fou de rage. Après coup j’apprendrai qu’un de mes beaux-frères a pleuré toute la nuit, qu’un autre a hurlé toute la nuit. J’ai été, pour ma part, envahi de rage froide et de détermination: C’est la guerre.

Le samedi matin, deux sortes de SMS: ceux, rares, me disant « Docteur, vu les événements et les recommandations du Préfet de Police, nous préférons annuler la séance de notre fils », et ceux, bien plus nombreux me demandant « Docteur, malgré les attentats, assurez-vous votre consultation aujourd’hui? », auxquels je réponds: « Chère Madame, je suis vivant, debout, et en guerre ».

Je vais mettre du temps à mûrir mon désir de drapeaux. Cela faisait tellement longtemps, le monde a tellement changé, on ne sait même plus comment faire. Tout de même je fais le tour des fabricants sur internet. La plupart des productions me paraissent médiocres, carrément moches. Je suis surpris par le montant dérisoire des prix. Je finis par dénicher une entreprise dans l’Isère qui parait faire mieux que les autres. Je téléphone. Cela parait très compliqué. On me propose très gentiment de me faire parvenir un devis par mail, il me faudra le signer et le renvoyer, et ce pour un montant d’environ 90€. Je ne reçois rien, je laisse passer un jour et je rappelle. L’on est toujours aussi aimable, on promet de s’en occuper sur l’heure, « dès que ma collègue qui s’occupe de ça aura raccroché ». Il me faudra attendre le lendemain soir.

Je rappelle pour confirmer ma commande de trois drapeaux, un français, un européen et un américain, avec trois hampes en vrai bois (et non en plastique) surmontées de piques en cuivre. Avant de renvoyer par mail le devis accepté et mon règlement par virement, un dernier scrupule me fait demander au Monsieur, probablement le propriétaire de l’entreprise, très aimable au bout du fil, s’il pense que ses piques en cuivre seront assez solides pour supporter qu’on y embroche la tête de Mme Taubira sitôt qu’on la lui aura coupée. Il me fournit très volontiers sa garantie dans un éclat de rire où l’on pourrait déceler une once d’assentiment.

Entre-temps, arrive la journée, décrétée par Hollande, de deuil national, avec l’invitation à pavoiser. Nous n’avons toujours rien et je me fais une raison. Mon épouse me fait toutefois la surprise de m’offrir un drapeau – assez moche – mais un drapeau que je me propose d’installer le lendemain matin dans mon Cabinet.

Elle l’a déniché un peu par hasard au kiosque à journaux de la Grand-Place à Boulogne. 9€, le marché noir serait-il déjà en route? Après quelques mètres, son drapeau roulé sous le bras, elle est arrêtée par une dame d’un certain âge, bien mise, pas le genre économiquement faible, qui l’interpelle: « Madame, vous n’avez pas peur de vous promener avec ça sous le bras ». Réponse: « Madame, je suis française, je ne vois pas pourquoi j’aurais honte du drapeau de mon pays ». Il n’empêche, l’incident en dit long.

Le lendemain, je travaille toute la journée avec mon pauvre drapeau derrière moi, mais très honoré. Personne ne paraîtra le voir, ni ne me fera la remarque. Seule une dame d’une quarantaine d’années m’aura, au moment où, en arrivant, je pose mon vélib’, vers 7h30 donc, interrogé pour savoir où je l’avais acheté.

Je remarque que la proposition de pavoiser faite à la population semble avoir fait long feu. A part le dépôt de la RATP, seulement trois petits drapeaux sur la rue Michel-Ange, et encore, l’un est constitué, d’ailleurs assez élégamment, de trois écharpes bleue, blanche et rouge, nouées l’une à côté de l’autre à la rambarde de la fenêtre. À Auteuil, guère davantage. La concierge, sur le pied de guerre dès potron-minet m’indique les quelques drapeaux de la rue, généralement dans les étages élevés. Les étages dits « bourgeois » ne pavoisent guère. Pourquoi pavoiserait-on pour Hollande? Peu de drapeaux, beaucoup d’ordures, les riches produisent beaucoup de déchets, les camions-poubelles font trois rondes chaque matin. Et le PPP, le partenariat public-privé Police-Fourrière carbure à plein régime.

On me dira que le centre de Paris et en particulier les arrondissements où ont eu lieu les attentats arboreraient beaucoup plus de drapeaux. J’en doute un peu. On se réfugie sans doute derrière les annonces médiatiques selon lesquelles les drapeaux sont en rupture de stock et les fabriques débordées, mais ravies de ce surcroît de chiffre d’affaires.

On verra toutefois des pavois plus désinvoltes, trois sous-tifs au balcon (!), trois chaises en terrasse, et même trois petites culottes bleu-blanc-rouge de l’effet le plus charmant, manière de hisser les Couleurs sans vouloir paraître céder à l’invitation présidentielle, mais au contraire de se les réapproprier dans une décontraction de bon aloi, évoquant la façon familière, bon enfant, casual et cependant respectueuse dont nos cousins américains en usent avec leur propre drapeau.

Ce même jour, et pendant que je consulte, mon épouse trouve à acheter un second drapeau plus grand, un peu confuse qu’elle était de mon petit drapeau. Ce second drapeau ira sur notre balcon faire concurrence à la literie que la voisine d’en face expose avec agressivité jusqu’à deux heures de l’après-midi au mépris des règles de co-propriété (« Et vous entendez bien, les voisins, je vous emmerde! »).

Information prise, mon épouse a trouvé ce second drapeau… dans le magasin de farces et attrapes du quartier. Là encore, cela ne peut que nous entraîner dans un abîme de réflexions et de découragement: jusqu’où donc est tombé le respect dû à notre emblème national? Les gens, nos concitoyens, n’ont-ils donc plus aucune considération pour notre drapeau, pour notre nation, pour notre pays?

Cela ne fait que conforter ma décision, dont je m’aperçois qu’elle mijotait dans mon esprit depuis longtemps, de consulter désormais avec, derrière moi, le drapeau français, auquel j’adjoindrai le drapeau européen et le drapeau américain.

Nous avons tous constaté, aux Etats-Unis, même et surtout dans les coins les plus reculés, l’omniprésence du drapeau américain, sur le moindre fast-food, la moindre laverie automatique, la moindre station service, et bien entendu derrière le fauteuil de chacun de nos interlocuteurs, à chacun de nos rendez-vous. Ceux qui ne connaissent pas physiquement les USA le savent bien eux aussi, ne serait-ce qu’à regarder des films américains.

Je me souviens de m’être trouvé, le jour de la rentrée des classes, chez un de mes amis français installé depuis quelques années aux États-Unis. Je me joignis bien volontiers à lui pour aller rechercher sa petite fille, dont c’était le premier jour d’école. A la question de ce qu’elle avait appris ce jour-là à l’école, la petiote, toute fière, nous annonça qu’elle avait appris… à dire bonjour. Et de nous montrer comment il fallait faire pour saluer comme « une vraie américaine ».

Dans un pays où tout le monde débarque en permanence en provenance de tous les coins du globe, l’apprentissage des rituels de civilité, avec leur inévitable normalisation ou ritualisation, fait partie des réquisits minimaux, avant même la maîtrise de la langue, pour pouvoir s’intégrer et intégrer le rêve américain.

Nos cousins américains sont extrêmement tolérants en matière de langage, ils acceptent très gentiment que nous ne parlions pas très bien leur langue, mais ils sont à bon droit sévères sur le respect des signes qui traduisent le désir d’intégration. Le respect des codes formels de présentation, les règles démocratiques de préséance (on ne carotte pas son tour), l’aide aux autres, on salue à la cantonade, on tient la porte, on cède son siège, on aide spontanément à porter les paquets, à desservir la table, on garde le sourire et on fait des jokes. On arrive pile a l’heure à ses rendez-vous, et pas question d’invoquer un quelconque embouteillage ou la mort de votre père: cinq minutes de retard et vous êtes fired, considéré comme non fiable, impropre au business. Arriver trop tôt, c’est être soupçonné de venir se chauffer ou profiter de la Clim’, ou avoir du temps à perdre.

Mon fils me critique parce que je « n’utilise pas les auxiliaires » et n’apprécie pas que je fasse des jokes. Les américains me pardonnent volontiers les premiers au bénéfice des seconds.

Les professeurs d’anglais (qui dira un jour tout le mal qu’il faut penser des professeurs d’anglais?) m’ont emmerdé toute mon enfance avec des listes interminables de verbes irréguliers. En vivant aux USA, j’ai rapidement compris qu’il n’y en avait qu’un de réellement utile, to get: quand on ne sait pas, on met to get et ça passe. Et qu’importe le mauvais accent (la règle hélas pour les français de ma génération, et encore, quand ils parlent anglais), l’important est de prendre la parole: « Merci beaucoup, Cher Pierre, énonce la Chairwoman d’un sourire de rêve, merci pour votre si passionnante intervention, et merci aussi pour votre délicieux (« terrific ») accent français dont nous raffolons tous et toutes. » En revanche, pas d’indulgence, ou seulement très temporaire, pour qui ne se plie pas aux signes d’intégration, de désir d’intégration.

Et parmi ceux-ci, le drapeau.

D’où le choc lorsqu’on constate, à l’occasion de circonstances dramatiques que notre drapeau à nous, notre magnifique drapeau bleu-blanc-rouge, en est réduit à être un ça, et vendu dans les magasins de farces et attrapes.

Pourquoi cela? Tout se passe comme si nous avions honte de notre drapeau, c’est à dire honte de nous, honte de notre pays.

Alors que celui-ci est un des plus beaux pays du monde, l’un de ceux où persiste, dans ce monde en ruines, couvert de détritus et de décombres, l’une des plus délicieuses douceurs de vivre. Avec à peine 0,8% de la population mondiale, zéro pétrole et pratiquement pas de ressources souterraines, nous restons la 6° (et encore! nous venons d’être doublés de justesse par nos cousins anglais, mais nous allons les doubler à nouveau très bientôt) puissance mondiale. Le PIB de l’Ile de France est égal à celui de tout le continent africain, celui du quartier de la Défense est supérieur à celui de la Grèce, on ne cesserait d’énumérer nos entreprises de pointe, nos labos de recherche, le Campus d’Orsay-Gif, notre école de mathématiques, nos PME, notre population, sa santé, son art de vivre, sa culture, la richesse de nos paysages, la beauté de nos terres cultivées par deux millénaires de paysans et qui donnent deux récoltes par an, nourrissant toujours plus d’hommes en consommant toujours moins d’énergie, d’engrais et de pesticides. Et nous ne parlons pas ici des femmes, les plus belles du monde. Nous nous plaignons de tout, mais parce que nous ne voyons pas ce qui se passe ailleurs, parfois mieux certes, mais si souvent combien pire. Les français ont beaucoup de chance. L’un des pire signes de leur déréliction est cette manie qu’ils ont de se doter de gouvernants insipides, négligents, incapables de vision à long terme, et dénués de tout courage.

Quiconque débarque aux Etats-Unis ne peut se tromper: Il est bien en Amérique et c’est le bonheur. Partout autour de lui, où que porte son regard, il y a le drapeau américain.

Quiconque débarque en France, en provenance de Syrie, par exemple, c’est furieusement à la mode par les temps qui courent, peut ne pas savoir seulement où il est. Quelque part en Europe? Mais où donc précisément? Pas de drapeaux pour le renseigner. La signalisation de l’espace public devrait commencer par là. Des drapeaux pour indiquer que nous sommes en France. Ce serait la plus élémentaire courtoisie à l’égard de ceux qui viennent dans notre pays.

La réalité, c’est que cela fait tellement de temps que nous ne (nous) montrons plus notre drapeau que nous ne savons plus, ni n’osons plus le faire. Et que le risque est grand que beaucoup parmi nous ne sachent même plus ce que ça veut dire, jusqu’à ignorer, ou, pourquoi-pas, avoir oublié même qu’il existe un drapeau français.

Peut-être qu’une des raisons est que nous sommes un peuple épouvantablement formaliste. Le drapeau, c’est pour « les grandes occasions ». Quand j’étais interne, c’était toujours moi que la Salle de Garde désignait pour aller, avec le Directeur de l’Hôpital et les responsables syndicaux,  déposer la gerbe rituelle, les 11 Novembre et 8 Mai, au petit matin, sur le Monument aux Morts de l’Hôpital. Depuis je ne manque jamais la cérémonie du petit village bourguignon où j’ai posé mes dieux lares. Toujours le drapeau est de la partie. Mais qui peut le voir? Le reste du temps le drapeau est roulé quelque part dans le bureau du maire, c’est un drapeau un peu chamarré, à franges dorées, précieux, à ne manier qu’avec précautions. Il est d’ailleurs assez lourd, avec une forte prise au vent qui le rend parfois difficile à manier dans cette région de plateaux.

Le drapeau américain, parce qu’il est partout, peut-être même parce qu’il serait un produit de grande consommation, est plus léger, plus maniable, moins intimidant, plus casual, il se prête plus à la fantaisie, au jeu, à l’improvisation, on s’en sert volontiers pour se draper, les jolies filles s’en font une jupe, un châle, un foulard. C’est un drapeau familier que l’on peut côtoyer sans avoir peur de lui manquer de respect. Le respect qu’on lui porte se manifeste précisément par cette familiarité, cette présence bon enfant qu’il a aux côtés des citoyens. On ne l’oublie jamais, il est de toutes les fêtes, on on emmène toujours un avec soi. Et comme par hasard il se trouve là pile poil à Iwo Jima, même s’il a fallu rejouer la scène, ou à l’alunissage d’Apollo.

Le nôtre, il faut toujours le chercher, il est confié à quelqu’un en particulier, huile ou lampiste, on le ressort soigneusement plié, comme un linge sacré réservé aux offices.

Et pourtant, on l’a vu, il ne coûte pas cher. Son prix est dérisoire, presqu’insultant. Il devrait être partout, et pourtant il n’en est rien.

Sur Broadway, tous les cinq mètres vous pouvez acheter un drapeau américain. En France, il faut le chercher. Le plus beau des drapeaux pour le plus beau des pays reste caché.

C’est de cela que nous devrions avoir honte.

Pas d’être nous, pas de ce que nous sommes.

C’est cette honte de nous qui fait le lit des fanatiques de la repentance, de tous ces savonaroles qui le couteau sous la gorge veulent à tout prix nous faire avouer que nous sommes coupables, que nous nous sentons horriblement coupables de la Collaboration, de la Shoah, de la Traite Négrière, de la Colonisation, de l’exploitation des ressources du Tiers Monde et plus généralement de la Planète. Coupables de respirer, de vivre, de rire, de manger et de boire, de travailler quand d’autres n’ont pas de travail, de manger quand d’autres, tant d’autres il est vrai, meurent de faim, de vivre en paix – relative et oh combien contingente – dans un monde à feu et à sang.

L’autre jour, en sortant du dernier James Bond avec ma femme, mon fils de 15 ans et un de ses copains, je me demandais qu’elle pouvait être l’impression de ces deux jeunes gars qui d’un côté voient sur l’écran des pans entiers de Londres et de Dubaï démolis sous les actions conjuguées, mais que l’on espère terminales, du Spectre et de 007′, de l’autre ne voient sur leurs écrans de télé que visions de fin du monde de villes détruites, de pays réduits à l’état de décombres, de friches résiduelles après le passage des hordes barbares des Huns du XXI° Siècle, avec ces femmes en noir, ombres furtives traversant comme des rats des restes de rues avec une bassine d’eau à la main, et ces enfants dépenaillés jouant avec des chiens errants entre des champs de mines, je me demandais que peuvent-ils penser alors qu’il sortent du cinéma dans les rues éclairées et animées de Boulogne, où se trouve pour eux le réel, n’ont-ils pas l’impression d’évoluer plutôt dans un décor de théâtre, dans une réalité opulente mais factice?

Ressortir notre drapeau, c’est aussi ressortir notre fierté et notre joie d’être français, c’est commencer à dire à toutes les Taubira que non, décidément non, non seulement nous ne nous sentons pas coupables, mais que nous ne sommes pas coupables. Qu’il faut en finir avec la déréliction qui fait la part belle à ceux qui se constituent un fonds de commerce politique (et financier) de l’accusation des autres. Et dire une bonne fois pour toutes que le passé appartient au passé (ce qui ne vaut pas négation de l’Histoire), que l’avenir n’appartient qu’à Dieu (ou ce qu’il vous plaira de mettre à la place) et qu’il ne nous reste que le présent, celui-là même que visaient les salopards qui ont tiré sur la foule au Bataclan et sur les terrasses des bistrots du quartier.

Nous ne sommes pas un peuple raciste. Nous racontons certes des histoires belges, mais nos voisins d’outre Quiévrain ne se privent pas de raconter des histoires nous tournant en ridicule, bien plus drôles que les nôtres. Seuls nos amis juifs racontent des histoires juives, et avec quel talent, nous nous en abstenons pour ne pas blesser. Nous disons des blagues mais ça ne va pas plus loin et au moindre signe de gêne nous nous rétractons de bonne grâce et avec mille excuses. Nous avons heureusement (qui donc nous soignerait?) une des plus importantes populations juives du monde et 10% de notre population est d’origine arabo-musulmane. On dit que l’intégration est un échec dans ce pays. Faux. Il suffit de regarder l’organigramme de nos entreprises, en particulier des start-ups, ou de nos hôpitaux, les patronymes dits « de souche » y sont très largement minoritaires. Les mariages mixtes sont extrêmement nombreux et tendent sans doute à être eux aussi majoritaires. Il suffit de prendre le métro, de se balader dans les rues ou d’aller à la plage pour constater que, certes avec du retard par rapport aux Etats-Unis, notre population se métisse de plus en plus. Et je vous invite à observer la consultation d’un médecin pédo-psychiatre du 16° arrondissement de Paris.

J’ai été élevé dans une famille des dreyfusards de la première heure, où la discrimination quelle qu’elle soit était un impensé radical, tout simplement elle n’existait pas, n’était pas possible, pas plus que n’eût été pensable d’oser regarder sa montre pendant le service lorsque nous étions externes des hôpitaux, les heures n’existaient pas, on ne pouvait donc pas les compter, on faisait simplement son service, qu’il dusse durer 12, 18, 24, ou 48 heures d’affilée. D’ailleurs les « demoiselles bleues » faisaient de même, toujours impeccables et toujours avec le sourire.

La vie est généreuse avec nous, alors soyons généreux avec elle. C’est la moindre des choses.

Cette affaire de drapeau honteux cache tout de même quelque chose qu’il faudra bien un jour avoir le courage d’affronter et de discuter en place publique, car nous n’allons pas pouvoir désormais bien longtemps prétendre survivre avec ce cancer qui nous colle à la peau. Depuis soixante-dix ans nous vivons ou essayons de vivre sur un mensonge d’Etat qui nous étouffe et nous pourrit la vie. En effet, nous nous accrochons désespérément, on ne sait pas bien pourquoi d’ailleurs, à ce mensonge qui voudrait que nous ayons été parmi les vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale. Rien n’est plus faux. Cette guerre, malgré le courage de certains parmi nos soldats et la résistance basique, viscérale, parce qu’il faut bien vivre et que l’instinct y pousse, cette guerre, en réalité, et si nous voulons être tout à fait honnêtes, nous l’avons bel et bien perdue. Parce que la France, le territoire français, et peut-être, si l’on veut bien être indulgents, un peu aussi à cause de notre culture, mais sûrement aussi surtout parce que l’Occident ne pouvait laisser le Nazisme s’emparer du monde, nous avons été sauvés par les puissances alliées et libérés. Mais ce n’est pas nous qui avons gagné cette guerre. Ceux qui l’ont gagnée ce sont les américains, les anglais avec les canadiens, les australiens, les néo-zélandais et tous les autres, et surtout les russes, quelles qu’aient été leurs motivations, mais il n’y a pas après tout à mégoter sur les plus nobles. Notre prétendue victoire n’est qu’une fiction échafaudée par De Gaulle et que les autres leaders occidentaux ont bien voulu accepter, sans doute considérant qu’après tout nous étions bien peu de choses. Fiction sans doute pour la bonne cause, venant de la part d’un homme indiscutablement dévoué à son pays, mais fiction quand même, et dont le fait de ne pas l’avoir dénoncée l’a transformée en un mensonge mortifère dont les résultats se voient clairement aujourd’hui.

Un des effets de ce mensonge d’Etat est d’infiltrer le mensonge dans toute la société, d’où la perte massive de crédibilité des « élites » et en particulier des hommes politiques et des membres des différents gouvernements, qu’ils soient de droite ou de gauche. Ils apparaissent à la population pour ce qu’ils sont, comme des pantins sans consistance, des fantoches ballotés au gré des événements, des pauvres types perdus dans un monde qu’ils ne comprennent pas et sur lequel ils n’ont aucune prise. Ils sont acculés au semblant, à l’esbroufe, à être le jouet des médias qui ne valent pas mieux qu’eux et entretiennent avec eux des rapports incestueux ou maffieux, à suivre, subir, se donner l’illusion de susciter des sondages qui évidemment ne leur disent que ce qu’ils veulent entendre et les entretiennent dans leur nullité. Ils sont donc condamnés, pour survivre en politique et, puisqu’ils ne savent rien faire d’autre, conserver à tout prix leur poste et leur emploi, à perpétuer le mensonge. Ils sont élus, dites-vous. Mais parce que les gens n’ont pas le choix, n’essaient même plus d’élire le moins mauvais, s’abstiennent ou votent au pif, se débarrassent de leur devoir civique, et eux-mêmes s’entretiennent dans le mensonge. Tout le monde se tient par la barbichette et personne n’ose démonter ce mensonge d’Etat, qui n’est pourtant qu’un secret de polichinelle.

Cela aboutit à une société de concussion, de compromission, de corruption, où finalement, à l’image des gouvernants et suivant leur exemple, tout le monde ment et truque, une société d’incompétence, de malfaçons et de malversations. La société Cahuzac.

Et quand j’entends nos amis néerlandais parler « d’un travail de français », j’ai honte.

De ce mensonge primordial découle la dramatique perte de respect dont parle très bien François Fillon dans un livre, « Faire », qui l’honore et qui, semble-t-il, trouve une succès de librairie inattendu pour quelqu’un réputé manquer de charisme, succès qui témoigne peut être, du moins je l’espère, d’un renouveau.

Il faut absolument, si nous voulons revivre, cesser de falsifier notre Histoire. Les allemands l’ont fait. Ils ont travaillé tous, très durement, pour accepter ce qui leur était arrivé, pour regarder en face cette période terrible de leur Histoire où ils ont été nazis collectivement, même pour ceux qui ont résisté et n’ont pas adhéré au régime hitlérien. Il leur a fallu accepter le fait qu’ils avaient été génocidaires, qu’ils avaient créé des camps de concentration, qu’ils avaient torturé, commis des meurtres de masse et toutes sortes d’actes monstrueux et insoutenables. Et qu’après avoir été maîtres de l’Europe, ils avaient été finalement vaincus et que cela, ça avait été bon pour le monde libre et donc bon pour eux. Il leur a fallu admettre qu’ils avaient déliré, et qu’il fallait qu’ils fussent vaincus et leur pays pratiquement démoli pour que le monde cesse de souffrir à cause de ce délire et qu’eux-mêmes puissent en être guéris, libérés.

Ils ont fait ce travail, admirable, émouvant de courage et de ténacité. Et ils ont pu revivre, repartir en avant, rebâtir une nation suffisamment forte et confiante pour réintégrer l’Allemagne de l’Est dans les conditions avantageuses que l’on sait, et faire les réformes économiques et sociales indispensables pour vivre dans le monde globalisé qui s’installait et y prendre une place prépondérante. Tout, que l’on songe à ce qu’il faut de confiance et de liberté intérieure pour développer l’apprentissage, l’alternance, la négociation du temps de travail directement dans l’entreprise, les coalitions de gouvernement efficaces, l’accueil des réfugiés, tout nécessite cette condition préalable, dirimante, d’une Histoire claire pour tous, sans non-dits, sans cadavres dans les placards, et où les hontes ont été guéries par le regard lucide sur ce qui s’est réellement passé.

Les jérémiades des bons apôtres de la repentance (des autres, bien sûr) ne font qu’entraver ce travail nécessaire, indispensable.

Réfléchissons à ce que signifie l’Histoire en tant que discipline et pourquoi nous essayons d’en enseigner des rudiments à nos enfants des écoles. Tout être, – et encore plus les tout jeunes êtres qui viennent de débarquer sur la planète – tout être a besoin de repères pour soi, de façon à ne pas se perdre, à s’orienter si possible convenablement pour faire son chemin dans sa vie. On enseigne la Géographie pour donner aux enfants une idée de l’espace, du monde tel qu’il est à ce moment donné où ils viennent à la vie. La géographie, c’est l’espace, l’étendue, un modèle collectif, je dirais républicain, qui permette à l’enfant, peu à peu, d’élaborer une réponse personnelle à la question vitale « où suis-je ». L’Histoire, c’est le temps, c’est là encore la République qui se met en quatre pour donner à ses enfants un exemple global de réponse à la question que chacun doit se poser pour survivre: quand est-ce que je suis, en quels temps je vis, qu’y a-t-il eu avant, puis-je essayer de prévoir (lire le livre récent de Jacques Attali sur la question) ce qui va arriver, comment puis-je guider ma vie, faire les bons choix. Le temps, l’espace, les coordonnées de l’espace en quatre dimensions. On peut rajouter les sciences naturelles avec une étude du corps humain et de son fonctionnement, pour répondre aux questions, comment suis-je fait, que me faut-il faire pour entretenir en bon état de marche le plus longtemps possible l’appareil corporel et psychique qui est ma seule vraie propriété et si précieuse à ce titre pour porter ma vie et porter ma pensée et mon action dans ce monde-ci.

Voici les questions fondamentales: le temps, l’espace. A y répondre toutes les disciplines classiques de la culture générale enseignée (théoriquement!?) dans les écoles de la République concourent: l’algèbre est la représentation linéaire des figures géométriques qui sont la représentation spatiale du calcul algébrique. La littérature nous parle du temps et de l’Histoire. La Physique et l’Education Physique nous parlent de l’espace, abstrait et concret, où nous mouvoir et où habiter. Et l’étude des auteurs anciens nous parle du présent.

On peut réformer tant qu’on veut l’EN, et on s’en prive pas, chaque ministre qui passe fait sa réforme en espérant que ça sera la bonne. On peut changer les programmes tant qu’on veut. On peut former les maîtres, tancer les parents, modifier les cartes scolaires, changer les rythmes scolaires. Tout cela est parfaitement inutile, gaspillage d’énergie et (peut-être?) de talents.

Tant qu’on n’a pas fourni de repères clairs, d’amers remarquables et les outils indispensables, nos enfants n’apprendront que par automatisme (par cœur serait déjà pas mal, si le cœur y était), pour faire plaisir, par peur de la punition, par anticipation, assez stérile et vaine, « d’un bon métier plus tard » pouët-pouët, mais sans rien comprendre. Ou pour justifier leur présence dans cette immense garderie qu’est l’école, devenue obligatoire pour que les mères puissent travailler, la paupérisation générale, qu’on ne perçoit que dans la longue durée, ayant tellement amputé le salaire des pères qu’il faut aller chercher un second salaire, donc caser à tout prix les enfants. Cela « ne sert à rien » est leur leit-motiv. Pourquoi on nous fait faire de l’Histoire, Docteur, ça ne sert à rien, ils sont tous morts. Quant à la Géographie… la plupart de nos adolescents sont égarés dans les points cardinaux. Où pars-tu en vacances cet été? Dans le Sud. Le sud du Sahel, l’Amérique du Sud, l’Australie, le Pôle Sud? Le Sud. Je demande de montrer. Le doigt pointe le Nord ou l’Est (Frau Angela? Tovaritch Vladimir Vladimirovitch?). Et je ne parle pas des bacs mention TB au cerveau bourré de génétique mais qui ignorent les gestes élémentaires pour désinfecter une plaie banale.

Si l’on falsifie l’Histoire, comme, on le voit bien, tout se tient, eh bien, tout s’effondre, nos enfants ne peuvent plus, ne savent plus, se tenir dans l’ordre du Monde, les plus favorisés tiennent encore sur les automatismes de leurs parents ou de leurs écoles d’excellence, les moins favorisés sont illettrés, incultes, inéducables, inemployables et retournent à la barbarie. Des ilotes. Mais cela s’est déjà vu lors de l’effondrement des grandes civilisations, la gréco-romaine en particulier, ce qui devrait nous parler.

L’Histoire, c’est la colonne vertébrale d’une nation. On le voit bien dès qu’un groupe humain se dote de l’écriture. Si l’Histoire est fausse tout ne peut qu’aller de travers. Pas de respect pour rien, ni pour le pays, ni pour ses lois, ni pour la science, ni pour les autres, ni pour soi-même. Et c’est la chienlit, pour conclure comme Mario Cipolla.

Le drapeau, c’est l’Histoire et la Géographie, surtout le nôtre, avec ses trois couleurs. Simple, mais redoutablement efficace: Le bleu du Roi, le blanc de l’Eglise, le rouge de la Révolution, tout est dit. Celui des Etats-Unis n’est pas en reste, Guerre d’Indépendance, Guerre de Sécession, et les cinquante Etats fédérés.

Et le drapeau flotte au vent, il n’est pas cantonné à la page des drapeaux du Petit Larousse, il est physiquement visible, il balise l’espace. Surtout aux USA, alors pourquoi pas chez nous?

Parce que nous sommes un si vieux pays que nous pensons que tout ça va de soi et que nous n’avons plus aucun effort à faire pour notre pays, notre terre, nos équipements de base. Chaque français se comporte comme un propriétaire incurique et négligent, un sale gosse mal élevé qui peut se permettre de tout saloper sans vergogne, comptant sur la Mère Patrie pour nettoyer les dégâts. Aux USA, un papier gras par terre, un mégot par la portière et ce peut être la prison. Ici, nous déléguons d’un vote paresseux à des politiciens mochards et en général de tout petit niveau.

L’Histoire, heureusement, est par essence révisionniste. Chaque fois qu’un nouveau monument, document, événement, apparaît ou est exhumé, les historiens sont obligés de revoir le copie et de refaire l’Histoire pour intégrer la nouveauté fut-elle très ancienne demeurée enfouie sous les décombres du temps. Beau métier.

Cela devrait nous donner la possibilité d’en finir avec cet épouvantable mensonge d’Etat qui est devenu le mensonge de tous et qui se transmet passivement â nos enfants sans aucun doute critique et les pourrit à leur tour. Ce ne devrait pas être si difficile, n’avons-nous pas l’une des plus célèbres et talentueuse école d’historiens de la planète? Ce serait certes pénible, non intellectuellement mais émotionnellement, susceptible d’atteindre chacun d’entre nous au vif de son âme et de sa culture, aux tréfonds de ce qu’il croit. Mais tant que nous n’aurons pas fait ce travail – qui doit être collectif mais être accompli par chacun d’entre nous, ce qui demandera que nous nous soutenions affectueusement les uns les autres – cette période de notre Histoire demeurera « ces jours sombres » dont menace sans arrêt le retour, menace largement instrumentalisée par les politiques, les médias, et « les gens bien » se targuant de former l’intelligentsia.

Si nous le faisons, au contraire, ce travail, nous en finirons avec « ces jours sombres » et ceux qui en manipulent à leur profit le rappel. Nos jours s’éclairciront, notre temps se fera plus léger. Nous n’aurons plus peur, acceptant d’avoir tout perdu, même l’honneur, sauvé de justesse, – et encore est-ce bien sûr? – par quelques poignées de courageux et de rebelles, une trentaine de milliers peut-être, acceptant d’avoir été sauvés par nos alliés quand nous étions au fond de la honte et du désespoir.

Nous pourrons enfin souffler, en ordre avec nous-mêmes, et à nouveau nous redresser pour nous tenir dans l’ordre du monde, les pieds ancrés dans notre terre et la tête dans le ciel bleu.

Tout le monde le sait. Il faut savoir endurer des échecs, l’important, c’est la capacité à rebondir. Pour nos amis américains, l’échec est certes désagréable, mais ce n’est ni la mort, ni la honte, ils regardent surtout la capacité qu’on a de redémarrer. Chacun a son lot de deuils, de ratés, d’épreuves. Mais on sait bien qu’il faut savoir réaliser ses pertes, que cela vaut mieux que de les trainer interminablement derrière soi parce qu’on n’ose pas les reconnaître et tirer le trait final de la balance des profits et pertes. Mais qu’on est tellement plus léger après et disponible pour de nouvelles aventures. Qui paye ses dettes s’enrichit. Le bon sens ancestral nous le rappelle, même si David Graeber s’est donné beaucoup de mal, et sans doute aussi beaucoup de plaisir, à nous pondre un énorme pavé démontrant que la dette est nécessaire, qu’elle n’a pas nécessairement à être remboursée, qu’elle est une carburant des sociétés depuis qu’il y a des sociétés et un lubrifiant pour leurs rouages.

Il n’empêche que notre dette vis à vis de l’Histoire nous rend fragiles, vulnérables, et faibles. En remboursant la leur, nos voisins allemands se sont mis en position de force, et sont en passe de gagner la guerre, une guerre de plus, la guerre économique, celle de l’intégration réussie dans le monde globalisé.

La forclusion collective, inconsciemment acceptée par chacun d’entre nous, de cette partie de notre Histoire, qui, encore une fois, n’est pas sombre de la défaite mais sombre de son occultation, conduit à la Servitude Volontaire.

On le voit bien aujourd’hui que la victoire du FN de Madame Le Pen (et le sourire de jubilation carnassière de Sarkozy se voyant déjà répéter en 2017 le coup de Chirac en 2002) nous mène tout droit à une fascisation de la France qui fera s’éloigner de nous nos plus solides voisins et nos meilleurs alliés.

C’est pourquoi j’ai décidé d’installer derrière moi, dans mon bureau, solidairement les trois drapeaux, de la France, de l’Europe et des Etats-Unis. Manque l’Union Jack, on ne peut pas tout faire, mais l’esprit y est: Honni soit qui mal y pense!