GLENN GOULD
12 juin 2017
LE BONHEUR DU METIER
12 juin 2017

ENGUEULADE

Freud dit qu’il y a trois métiers impossibles, gouverner, éduquer et soigner. Ce sont des métiers où l’on se fait engueuler.

Je me souviens de Raymond Barre en campagne électorale. La scène se passe à Lyon. Rond de corps et d’esprit, affable et d’une courtoisie sans faille, il serre des pinces sur un marché. On aperçoit à l’autre extrémité de la place un groupe compact de costauds du syndicat, l’air peu amène. L’entourage du Ministre, ses gardes du corps, tentent discrètement de le guider ailleurs, vers la sortie. Mais lui se dégage et se dirige résolument vers le groupe en leur disant: « Bon, et maintenant, on y va, allons nous faire engueuler, après tout on est là pour ça. Il faut savoir se faire engueuler »

Aujourd’hui, c’est mon tour. Cette MMS (Médecin de Santé Scolaire) me fait des reproches au téléphone. Ce petit garçon, surdoué, n’a pas pu tenir, lors de la rentrée en sixième l’année dernière dans un lycée réputé du centre de Paris. Il a pourtant fait des efforts pour supporter le groupe, les élèves (parmi lesquels il a conservé tout de même quelques amis qu’il voit encore aujourd’hui), les moqueries, le brouhaha, les profs et le système. Il a tenu quelques semaines malgré une appréhension et une angoisse croissantes, puis, de guerre lasse, il a baissé les bras, et il a décroché. Rien à faire pour qu’il y retourne. Pourtant j’ai l’habitude de prendre en charge de tels problèmes, et souvent on s’en sort bien: psychothérapie, accompagnement des parents, coordination étroite et quotidienne avec les enseignants, via l’infirmière et, précisément la (ce sont quasi toutes des femmes, dévouées, compétentes et charmantes) MSS, si précieuse parce que ma porte d’entrée privilégiée dans l’école (elle est médecin comme moi, on se comprend, mais, elle, elle fait partie de l’institution), guidance téléphonique de l’enfant, presqu’à l’heure près en particulier sur le chemin de école, dans ses tentatives d’y aller.

Après de vains essais, avec l’accord de tous, on l’inscrit au CNED. Fils d’enseignante, il fait une très bonne année. Il n’est pas désocialisé. Il joue au basket en club, fait du théâtre, voit des amis, est très entouré par les amis de sa mère: comme souvent les précoces, il préfère la compagnie des adultes, sur qui il pompe.

Déménagement, il change de collège pour la rentrée de cinquième. On fait un projet de rescolarisation, d’ailleurs pas très fin: on lui propose de reprendre uniquement les cours de sport pour commencer. Le prof principal (PP), comme par hasard, est le prof d’EPS. Donc on l’y colle. Mais sans penser que la gym est souvent une occasion de moqueries: il faut se déloquer, parfois se mettre à poil, pour la piscine, et c’est l’âge de toutes les pudeurs.

Ça ne marche pas, il renonce à nouveau. D’où le coup de fil vengeur de la nouvelle MSS qui a hérité du dossier. « Je vous accorde la réinscription au CNED pour la cinquième, mais ça ne peut plus durer, deux ans ça suffit (s-e: vous avez un an pour régler le problème, c’est votre dernière chance, qu’est-ce que vous foutez, on veut du résultat) ». Et, plus surprenant, « après, on ne prendra plus en charge ». Je comprend qu’après, il faudra payer, et que l’école républicaine n’est plus gratuite si la « pathologie » persiste. On privatise. Mais s’agit-il de « pathologie » justement?

Suit une tirade étonnante, première fois que j’entends ça. Mais peut-être dit-elle tout haut ce que beaucoup de ses collègues pensent tout bas, peut-être est-ce la pensée (nouvelle?) de l’Institution sur ce problème: « Oui, vous comprenez, la phobie scolaire a bon dos, nous en voyons de plus en plus, trop c’est trop (inflation dont seraient coupables les psys, les parents et les enfants?), et il y en a beaucoup aussi à l’étranger, (donc) tout n’est pas dû à l’école française, vous savez, à l’EN, à des instits idiotes, aux maîtresses incompétentes, au système… »

Il faut bien qu’on engueule quelqu’un, j’en ai vu d’autres, ce n’est pas la première fois, oh là là, que je me fais engueuler pour mes petits clients qui chahutent, bavardent, sabotent le boulot, se foutent des profs, sèchent, anti-sèchent, dorment, écoutent leur i-pod le fil passé dans la manche, envoient des SMS. J’ai moi même passé beaucoup de temps à la porte, en colle, ou au fond de la classe, d’où un niveau de dessin considéré habituellement comme mieux qu’honorable.

J’ai appris ensuite que cette consœur avait copieusement engueulé les parents du garçon, devant lui et sans lui adresser la parole, « c’est tout juste si elle savait mon nom, en lisant mon dossier ». Bon, elle n’est pas représentative de la profession, on a le droit d’avoir des humeurs, et on ne peut pas tout réussir.

Je lui dis que je ne suis pas un fakir, mais un modeste médecin exerçant à Auteuil, que je n’ai pas de camion grue télécommandé pour aller quérir ce garçon chez lui et le déposer délicatement dans sa classe. Et de lui demander suavement s’il se pouvait qu’elle eût, elle, un tel engin (bravo pour l’allitération, mais ne vaut-il pas mieux avoir un bel engin qu’une belle angine?). Et que propose-t-elle, après tout?

Je lui représente en outre que je n’ai jamais parlé, à propos de cet enfant, de phobie scolaire, même s’il y a des éléments du diagnostic. Je me méfie terriblement, comme beaucoup de mes collègues (en particulier les plus anciens qui ont pu bénéficier d’une solide formation psychanalytique sur une solide formation psychiatrique, merci Henri Ey, merci Roger Misès, merci Jacques Lacan, et tant d’autres, et… merci Mme Klein), je me méfie des étiquettes, des notions toutes faites, des pensées prédigérées, des cases standards qui emprisonnent, des mots valise qui ne veulent rien dire (ah, la « concentration » qui m’évoque à chaque fois le bouillon kub et le café lyophilisé!), des définitions qui ne définissent rien et couvrent l’ignorance (tous les dys-). Et la DSM (III, IV, V) de nos cousins d’Amérique qui n’aiment rien tant que mettre les gens dans leurs ordinateurs.

Rien ne remplacera jamais le travail de fond qui consiste à chercher à comprendre, avec l’aide de l’enfant, de ses parents, et de tous autres, comment les choses se passent précisément pour cet enfant-ci, comment ça se goupille dans sa tête à lui, dans son cœur et dans son histoire, et quel sens ça prend pour lui. Pour cela les étiquettes ne servent à rien, y renoncer (sauf papiers officiels, à remplir pour la bonne cause), c’est déjà se mettre en route.

Nicolas Journet, dans une présentation (Sciences Humaines n° 254 Décembre 2013 p.10), du travail de Philippe Mazereau et al. « Phobie scolaire ou peur d’apprendre? » Nouvelle Revue de l’adaptation et de la scolarisation, n°62 Juillet 2013, signale bien qu’en la matière (ici comme ailleurs), « le choix des mots » n’est pas anodin. En France, comme à l’étranger, face à la croissance du phénomène, nous nous méfions du terme « phobie scolaire » dont l’inflation renvoie peut-être, en effet, à « une demande croissante de diagnostic « phobique » de la part des parents, plus que des médecins ». Demande qu’on retrouve d’ailleurs dans d’autres domaines, pour se couvrir (grâce au certificat médical) vis à vis de l’institution scolaire, avoir quelque chose à tendre au prof ou au directeur, mais aussi se rassurer devant un phénomène que l’on ne comprend pas, qui les dépasse, et qui atteint leur enfant, et à travers celui-ci leurs propres angoisses à eux, leurs espérances, leur souci de conformité et d’ordre, leur représentation d’être des « bons parents » devant le regard des autres et le leur propre.

On sait bien d’ailleurs que le diagnostic de phobie se croise souvent de la phobie du diagnostic. C’est là que pointe la peur d’apprendre à propos de laquelle, jadis, Ève a tranché de façon décisive et cruciale, nous faisant flanquer à la porte de l’Eden, pour avoir pactisé avec le diable sans avoir pris, la pauvrette, une assez longue cuiller (Freud disait, en débarquant à NYC:  » S’ils savaient que je leur apporte la peste! »). Peur qui ressurgit devant chacun de nous à tous les détours.

On parle donc de « refus », de « rupture », de « décrochage », laissant ouverte au cas par cas la recherche des causalités et des moyens de remédiation. Je dois avouer que je suis moins d’accord avec la conclusion de Journet: « S’il n’existe pas de description consensuelle de la phobie scolaire, le diagnostic est déductible du traitement que l’on applique: s’il y a prise en charge psychologique et scolarisation à la maison, alors c’est bien une phobie scolaire, et non un autre trouble, qu’il soit de séparation ou lié à la crise adolescente ».

D’abord disons que les deux choses, prise en charge psychologique et scolarisation à domicile ne sont pas nécessairement liées: on peut « avoir la vérole et un bureau de tabac », dit l’adage médical.

Ensuite parce que la « déductibilité » ne me parait pas avérée dans ce cas de figure (elle peut l’être dans d’autres, par exemple pour ce que j’appelle le « test à la Ritaline » dans le THADA): On peut entamer un travail psychothérapeutique à l’occasion d’une « phobie » ou d’un « décrochage », d’une « rupture » scolaires, comme dans bien d’autres occasions et pour des objectifs bien plus larges que de répondre à l’immédiateté et « l’urgence » d’un trouble actuel: Le problème scolaire n’est qu’un symptôme, à traiter comme tel sinon on a peu de chance d’en sortir.

Cela demande évidemment du temps, le temps de la thérapie, qui est un temps biologique, et qui n’est pas le même que le temps scolaire, lequel est un temps administratif, un temps d’état civil (attention, je ne parle pas du temps de l’apprentissage et de l’assimilation métabolique des savoirs). D’où la nécessité de compromis.

Pour pouvoir parler de phobie, encore faudrait-il pouvoir repérer dans le tableau clinique présenté par cet enfant-ci une symptomatologie qui se référerait au cadre classique de la névrose du même nom (cf. Le Petit Hans de Freud), ce qui est parfois le cas, certes, mais pas toujours, loin s’en faut.

Et personne, contrairement à ce que semble penser véhémentement la MSS qui prend le soin de m’engueuler, personne, je crois, ne songerait, en invoquant l’hypothèse d’une inadaptation du système scolaire, à s’en prendre aux enseignants, même s’il en existe de stupides, malveillants ou incompétents, comme dans toutes les professions.

Cette augmentation considérable qu’on observe aujourd’hui des « décrochages » scolaires qu’elle qu’en soit la forme, semble à relier au même phénomène que l’on observe de plus en plus en plus souvent chez les adultes à l’endroit du travail.

Le travail de production est en train de muter, le travail d’apprendre aussi. Nous changeons de civilisation, nous passons de la seconde révolution industrielle à la troisième. La différence est que les adultes, qui ont dû se laisser formater pour se plier aux emplois de la civilisation industrielle, sont souvent devenus moins malléables, moins évolutifs, tout en croyant l’être mais ne l’étant au mieux qu’à système inchangé. Le changement leur tombe dessus sans crier gare. Ils ont de la peine à s’en dépatouiller.

Les enfants sont, eux, déjà dans leur futur, leur refus a plutôt un sens d’anticipation: ils ont déjà compris la fin de l’école telle que nous l’avons connue et la connaissons encore. Allez donc leur dire qu’ils ont tort. Ce sont d’ailleurs souvent les mieux doués d’entre eux qui sont dans cette dynamique.

En 68, Lacan appelait déjà à « écouter cette puissance de refus ».