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FAUX-CULS AND CO – ÉLECTROCHOC ET PEINE DE MORT

Ce mardi 29 avril 2014, au Pénitencier de Huntsville, Oklahoma, l’exécution capitale de Clayton Lockett tourne mal. Suite à une injection foireuse, Lockett n’arrive pas à mourir sans faire d’histoires. Un chieur. De 18h23 à 19h06 il n’en finit pas d’expirer, se manifeste par des soubresauts inutiles, gueule.. Au vrai, il subit une agonie terrible, ou qui semble telle aux observateurs médusés, y compris les gars de la Pénitentiaire ou ce qui en tient lieu, et les officiels autorisés à assister à l’exécution ou requis de le faire. Tout cela est dûment enregistré, comme seuls les américains savent le faire. Un grand scandale. Les ONG spécialisées dans l’opposition à la peine de mort (ça nous fait tout drôle, depuis le temps), et qui assistent aux exécutions, montent au créneau avec leur virulence habituelle mais bienvenue. L’affaire remonte jusqu’à la Cour Suprême. Ça c’est la démocratie (ça nous fait tout drôle…)

Remarquez, Clayton Lockett l’a bien cherché. C’est là qu’on voit que c’est – plutôt, maintenant, c’était – un vrai chieur: il aurait pu choisir une autre méthode d’exécution, il avait le droit. Il pouvait choisir le peloton (One Lockett, One Bullet). Belle image de chaise exprès conçue pour la chose, photo dans Paris-Match, entourée de deux piles des sacs de sable, probablement pour le cas où l’un des membres du peloton d’exécution tirerait de travers, soit qu’il soit trop ému, soit qu’il s’agisse d’un grand névrosé, qu’est-ce qu’il fiche là, soit que ce soit un grand maladroit qui, au mépris du Second Amendement, n’a pas appris à tirer. Toujours est-il qu’aujourd’hui on est fusillé assis, plus confortable, et totalement sanglé des fois qu’on aurait envie de se tirer (soi-même), alors qu’on est dans une pièce bouclée et noire de monde, des huiles et des lampistes. Il est loin, l’homme aux yeux de braise et à la tignasse noire de corbeau, au pantalon jaune et à la chemise blanche du Tres de Mayo de Goya: fusillé certes, mais libre et sans entraves. Mais c’est l’Amérique. Ils nous ont refilé la précaution. Nous en avons fait un principe. Nous sommes des gens à principes. C’est très con, et même très constitutionnel, mais c’est comme ça.

D’après l’article du monde.fr (30/04/14, mise à jour 24/07/14, Source: Death Penalty Information Center), « Lockett, 38 ans, avait été condamné à mort en 2000 pour le viol et le meurtre d’une jeune femme, qu’il avait enlevée, frappée et enterrée vivante. Malgré plusieurs appels de cette décision, sa mise à mort a(vait) été fixée au mardi 29 avril. A 18h23 (1h23 à Paris), le premier produit a été administré au prisonnier, déclaré « inconscient » à 18h33. On lui a alors injecté les deux autres produits prévus… Trois minutes plus tard, le condamné s’est mis à bouger, respirant très fort, serrant les dents et tentant de relever la tête. Des témoins indiquent, selon le New York Times, que l’homme a pu prononcer des mots… Le condamné est finalement mort d’une crise cardiaque à 19h06″.

« La première injection, supposée rendre le prisonnier inconscient, contenait un sédatif appelé midazolam. Les deux injections létales réalisées ensuite contenaient du bromure de vécuronium, un agent paralysant qui coupe la respiration, puis du chlorure de potassium, qui stoppe les battements du cœur. Le New York Times précise que, sans l’effet prévu du sédatif, l’injection des deux autres produits provoque une suffocation et des douleurs atroces ».

Rien de bien mystérieux dans tout cela. Ce devrait être à la portée de n’importe quel étudiant en médecine passée la quatrième année, ou, dans le temps où j’étais moi-même étudiant, d’un Externe des Hôpitaux même débutant.

La procédure est simplissime: on administre en premier, par voie intraveineuse, un anesthésique, ici appelé à tort « sédatif », dans le but d’endormir le condamné, on dit ici « rendre inconscient », puis on administre un curarisant qui provoque une paralysie musculaire globale, en même temps qu’un composé de potassium provoquant l’arrêt cardiaque.

Au Chlorure de Potassium près, puisque dans ce cas il ne s’agit pas de tuer le patient mais de lui administrer une thérapeutique, c’est là le même protocole que l’on utilise dans la prémédication de l’ECT, ou Electro-convulsivo-thérapie, terme ronflant pour Électrochoc. Ou plutôt que l’on utilisait, puisque cette thérapeutique est passablement passée de mode, même si elle semble faire retour aujourd’hui.

L’injection d’un anesthésique d’induction, à effet quasi immédiat et de durée brève, quelques minutes, donc d’élimination rapide, permet d’endormir le patient juste le temps de lui appliquer le choc électrique. Puis l’injection dans la foulée d’un curarisant là aussi d’effet rapide et bref permet de mettre la musculature au repos de façon que les convulsions provoquées par le choc électrique, très puissantes, ne provoquent aucune lésion de l’appareil musculo-squelettique (fractures, luxations, ruptures tendineuses, déchirures musculaires). Le choc électrique est appliqué immédiatement, le patient convulse et se réveille rapidement, après une brève phase de confusion légère. Il peut être fatigué une heure ou deux, mais dans bien des cas, il peut repartir chez lui, le traitement se faisant en ambulatoire, sans hospitalisation.

Pas de quoi en faire une pendule. Lorsque nous étions internes, nous étions requis d’assurer les gardes à la Clinique de Nogent, chez le Docteur Eliacheff. Le dimanche matin, à tour de rôle, nous assurions en plus le remplacement du médecin attaché, un basque absolument charmant mais au patronyme interminable, qui était chargé des électrochocs pendant la semaine.

Nous assurions ainsi vingt à trente électrochocs dans la matinée, de façon routinière mais absolument sûre et sécurisante, d’ailleurs sans aide infirmière, on se débrouillait seuls: « Votre sismo, Madame UnTel… » Nous préparions nos deux seringues, une canule de Mayo pour éviter les lésions dentaires, les deux injections à la file, le choc, et nous passions au patient suivant tout en surveillant du coin de l’œil le précédent. Nous passions de chambre en chambre avec notre petite table roulante sur laquelle trônait le classique sismothère des Docteurs Lapipe et Rondepierre, (alias LaPierre et RondePipe!) accompagné d’un plateau avec les ampoules de produits, et tout ce qui était nécessaire pour pratiquer les injections intraveineuses qu’habiles piqueurs nous pratiquions en direct, sans poser de cathéter. Il devait bien y avoir à portée de main un masque d’anesthésie et une bouteille d’oxygène…

En quelques cinq ou six ans de ce régime, je n’ai jamais eu le moindre incident, ni connu le moindre incident chez mes collègues. Au point que j’en étais venu à considérer la sismothérapie comme une technique très sûre, pratiquement sans effets secondaires néfastes, et que je disais volontiers à mes camarades que, s’ils me voyaient faire un accès mélancolique grave, ils veuillent bien me faire quelques électrochocs plutôt que de me mettre sous antidépresseurs, ceux dont nous disposions à l’époque, les premiers sortis, étant encore très rudimentaires et assez violents.

Les raisons du succès résidaient dans une technique impeccable et surtout bien comprise, un contexte institutionnel paisible, non conflictuel, où la sismothérapie était considérée par le personnel comme familière et allant de soi, et, de la part des opérateurs, c’est-à-dire nous, jeunes internes – toutefois déjà chevronnés, en dernière année de médecine et en cours de thèse, après deux concours difficiles, et, au moins pour ma part une belle ancienneté de pratique et d’expérience en chirurgie, réanimation et remplacements de médecins généralistes en milieu rural comme dans les bidonvilles des pourtours de Paris – de notre part donc, une parfaite décontraction, aucune angoisse, un savoir-faire parfaitement maîtrisé et assumé, j’irai presque jusqu’à dire le plaisir d’exercer une activité manifestement utile et bénéfique aux patients de la Clinique. En effet, il était de pratique courante de voir arriver des malades au plus profond de crises mélancoliques sévères, au bord du suicide, et de les voir revivre en une semaine et trois séances de sismothérapie, ce qu’étaient bien loin de réaliser les antidépresseurs.

Sous ses dehors rogues et autoritaires – les séances de négociations salariales donnaient lieu à du grand spectacle plutôt comique, et dans ces temps de grande abondance économique, finalement d’une courtoisie de bon aloi – le Docteur Eliacheff, qui était, faut-il le rappeler, parmi les plus grands de son époque, de la même génération que les Henri Ey, Jacques Lacan ou Georges Daumezon (dit, affectueusement, « gros nounous »), avait réalisé ce tour de force de construire un établissement de soin de droit privé qui, sans disposer d’un cadre très luxueux comme d’autres cliniques de quartiers plus riches, assurait à une clientèle peut-être plus modeste des soins de grandes qualité et sûreté dans une ambiance familiale et bon enfant.

Mon délicieux collègue, Marcel Czermak, promis à une carrière magnifique, avait eu ce mot charmant pour désigner ce « petit boulot » (au demeurant assez bien payé) qu’on se refilait, comme bien d’autres, entre internes: « Electrochef chez Eliachoc ». Le calembour ne l’a pas tué. Heureusement! Et les électrochocs n’ont tué personne.

C’est au cours d’une de ces gardes, ma jeune et ravissante fiancée, Nicole, m’ayant fait la surprise de louer un poste de télé et de venir l’installer dans ma chambre de garde, que je pourrai assister aux premiers pas de Neil Armstrong sur la lune. Et c’est moi qui, au cours d’une autre nuit de garde, assisterai à la mort du bon Docteur Eliacheff.

Puis l’électrochoc a disparu du paysage, peut-être un effet de la révolution de mai 68. L’idéologie a repris le dessus. De nombreuses années après, dans les années ’90, j’assisterai, un peu effaré, à quelques tentatives de réutiliser l’électro-convulsivo-thérapie, vite abandonnées, semble-t-il. Évidemment, j’étais alors au bord de la retraite des hôpitaux, considéré comme has-been, et je n’avais plus droit à la parole. Quand on vient me chercher dans mon bureau, il est déjà trop tard, le coup est parti, et mal parti. J’ai donc pu, impuissant, observer une scène dantesque du même ordre que celle que les témoins ont pu décrire lors de l’exécution du malheureux Clayton Lockett à la prison de Huntsville, Oklahoma.

Pour cette réintroduction de l’ECT, décidée en réunion plénière de l’équipe soignante (facilement cinquante personnes), personne ne veut être en reste, tout le monde veut y assister, même, et surtout les opposants, qui sont nombreux, au nom des Droits de l’Homme, de la lutte contre les dictatures, du combat contre Pinochet et autres, et d’autres motivations plus incidentes et plus cachées, luttes de pouvoir institutionnelles, politiques syndicales sourdes, noyautage du Parti par les trostko-boukariniens ou les lambertistes, que sais-je encore.

Le voyeurisme morbide est à couper au couteau, tout un chacun se presse et joue des coudes pour être aux premières loges, l’affluence croit de minute en minute, le brouhaha aussi, et ce qui devait arriver arriva: Au patron soucieux de ne pas rater son affaire et tout occupé du décorum qui sied à une telle démonstration de savoir, l’une des infirmières, probablement bouleversée par l’émotion, tend la seringue de curare avant celle de l’anesthésique. Le malade est paralysé, sa musculature l’abandonne avant, sous le choc, de se se tendre à tout rompre, la respiration se bloque, il étouffe dans les râles, sa souffrance, une sorte de « Lock-in (Lockett?) syndrom » avant l’heure, est d’autant plus épouvantable qu’il est en pleine conscience mais ne peut pas savoir ce qui lui arrive.

L’affolement est à son comble. On s’aperçoit qu’on a oublié de prévoir une bouteille d’oxygène, et que n’ayant pas glissé dès le début une canule de Mayo entre les arcades dentaires du patient, le trismus l’interdit désormais, gênant les manœuvres de secours. L’injection de barbiturique a été malheureusement trop tardive et a empiré les choses au lieu de les calmer. Comme l’Institution ne cède jamais et que le Pouvoir s’acharne, on applique tout de même l’électrochoc. C’est un désastre qui, je le crains, demeurera gravé dans les mémoires et condamnera pour longtemps l’ECT aux poubelles de l’Histoire. J’ai toutefois vu passer tout récemment quelques articles sur l’électrochoc, sans trop savoir si cela va mener à quelque chose.

Il est pourtant facile de comprendre qu’en aucun cas le dérivé du curare ne doit être administré sans anesthésique, et au grand jamais avant celui-ci. Sinon, l’on provoque ce qui a été observé ici, comme à Huntsville, un état de paralysie totale chez un sujet conscient, donc l’une des pires épreuves qu’il soit possible de vivre et d’infliger à un être humain. Un authentique acte de torture.

Il faut donc dans tous les cas que le sujet soit endormi et inconscient avant de lui appliquer le produit curarisant puis, dans le cas de l’injection létale l’administration du sel de potassium qui va le tuer, ou bien, dans le cas de la sismothérapie, le choc électrique qui va le guérir.

Si l’on compare la scène que nous venons de décrire avec ce que j’ai dit de notre pratique de l’ECT chez Eliacheff, on voit bien les biais qui ont entraîné le désastre: la perte de connaissances et de savoir-faire qui résulte de l’abandon de la pratique pendant tant d’années, le fait que l’opérateur n’avait sans doute jamais pratiqué d’électrochoc lui-même, et s’était contenté d’un savoir livresque, le chahut institutionnel, trop de monde inutile tout autour qui n’a rien à y faire, l’absence d’organisation de l’équipe et de protocole rigoureux, l’absence de flexibilité entraînant incapacité à s’adapter aux circonstances imprévues, l’Ubris du pouvoir abandonnant de façon imprudente la part la plus essentielle de l’acte à des petites mains inexpérimentées, surtout la méconnaissance du ressort de la technique permettant de comprendre pourquoi on fait les choses dans quel ordre, pourquoi on injecte tel produit en premier, puis tel autre. Face à cela, la tranquillité avec laquelle nous opérions à Nogent, seuls, sans personne pour nous parasiter ou nous distraire de la tâche, une technique parfaitement rodée, réduite à l’essentiel, dans le calme d’un entente institutionnelle totale et d’un consensus de l’ensemble de l’équipe médicale et infirmière sur l’utilité, le caractère bénéfique du traitement pour certains patients et l’innocuité de la méthode, ce côté arte povera qui souvent garantit que plus c’est simple, plus c’est efficace et d’ailleurs élégant. L’angoisse, la peur, sont éliminées, d’où l’efficacité d’une technique paisible. On retrouve cela chez les vieux artisans amoureux de leur métier, et ils sont très nombreux en France. Pourquoi ne pas faire fond davantage sur eux? Est-il indispensable de vendre nos forêts aux Chinois qui les font transporter chez eux par avions cargo, puis nous les réexpédient hors de prix sous la forme de mobilier Ikea, quand nos menuisiers-ébénistes, dont le talent et le savoir-faire sont immenses, pourraient y trouver de quoi alimenter leurs ateliers et leurs carnets de commande, vivre décemment de leur métier, et nous former des apprentis?

Le drame qui s’est produit au pénitencier de Huntsville, Oklahoma, le 29 Avril 2014, est tout à fait du même ordre. Il est démonstratif. Certes les produits ont été injectés dans le bon ordre. Mais le premier produit injecté, étiqueté « sédatif », le midazolam était manifestement sous-dosé, ayant échoué à endormir suffisamment le condamné. L’injection a eu lieu à 18h23 heure locale, et le prisonnier a été déclaré « inconscient » à 18h33, soit exactement dix minutes plus tard. C’est à ce moment-là que sont injectés les deux autres produits, le dérivé curarisant, bromure de vécuronium, et le produit létal, le chlorure de potassium. Trois minutes après, le condamné « se met à bouger, respirant très fort, serrant les dents et tentant de relever la tête ». Ce qui prouve bien qu’il n’était pas complètement endormi et que la décision de le déclarer « inconscient » était prématurée ou basée sur des indices cliniques insuffisants.

Le midazolam, commercialisé en France sous le nom d’Hypnovel, est une benzodiazépine, donc de la même espèce chimique que les tranquillisants utilisés si banalement par des centaines de millions de gens à travers le monde, en particulier nos compatriotes, souvent accusés par leurs gouvernants, dont on connaît le dévouement et la lucidité (ah quel bon gouvernement nous ferions s’il n’y avait pas les français!), d’abuser des produits psychotropes dans un but de confort personnel. Néanmoins il n’est pas classé parmi les produits utilisés en neuro-psychiatrie, mais parmi ceux utilisés en anesthésie-réanimation, au chapitre « prémédication, hypnotiques, sédatifs », rubrique « benzodiazépines ».

Ce n’est donc pas un anesthésique à proprement parler. Il est utilisé pour réaliser une sédation vigile au cours de procédures diagnostiques ou thérapeutiques, en prémédication avant l’induction d’une anesthésie, ou comme appoint dans un cocktail anesthésique-analgésique.

L’article du monde.fr nous fournit une précieuse information:

« Mother Jones rapporte que le mélange utilisé mardi n’avait été utilisé qu’une seule fois, en Floride, en 2013, et avec des doses cinq fois plus importantes. L’Etat d’Oklahoma, voulant rester discret sur la provenance de ces produits, n’aurait pas gardé trace de la transaction liée à leur achat. »

« Interrogés sur le sujet, les responsables de la prison de Huntsville ont affirmé que tous les produits injectés à Clayton Lockett n’avaient pas atteint la date de péremption, et avaient été obtenus légalement auprès de pharmacies licenciées, validées par l’Etat fédéral. Toutefois l’Administration n’a pas dévoilé la provenance exacte des médicaments barbituriques employés. »

La traduction est évidemment très approximative (il faut sans doute lire: « aucun des produits.. n’avait atteint la date de péremption »), pour l’instant il n’avait pas été question de barbituriques, dont certains sont, ou étaient encore il y a peu, utilisés en pratique courante comme d’authentiques anesthésiants. Mais le formalisme est respecté ce qui est essentiel lorsqu’il est question d’ouvrir le parapluie: les produits utilisés n’étaient pas périmés, ils n’avaient pas été acquis de façon frauduleuse, mais dans des officines ayant pignon sur rue, dûment autorisées par l’Etat fédéral, dirigées par des pharmaciens diplômés,

L’information intéressante est qu’il s’agissait de la seconde utilisation du midazolam pour une exécution capitale, et la première en Oklahoma. La précédente ayant eu lieu en Floride, un an auparavant, mais à une dose cinq fois plus élevée.

L’expérience du personnel du pénitencier d’Huntsville en matière d’exécutions capitales par injection, en particulier pour l’usage du midazolam, était donc, semble-t-il, plus qu’imparfaite, manquant de pratique et sans doute uniquement livresque. Il ne suffit pas d’avoir lu le compte rendu opératoire des collègues de Floride, ni d’avoir lu la notice du médoc, ni d’avoir fait un brin de causette avec la déléguée, assurément charmante, du labo qui le fabrique.

Sans expérience et sans une pratique régulière, on finit par perdre la main, on ne sait plus bien, on hésite, on s’angoisse, il y a toujours un petit malin qui passe par là, Monsieur Jesaistout, pour vous filer le tuyau pourri, et c’est la cata! La monumentale connerie.

Mauvaise pioche pour Lockett. Où l’on voit que non seulement c’était un chieur, mais que c’était aussi un maladroit, ou un ignorant, ou qu’il n’avait pas un brin de jugeote. On ne va pas accoucher dans une clinique où l’on fait trois accouchements par an: c’est aller au casse-pipe, tenter le diable. On accouche, malgré l’inconfort, dans une maternité où l’on ne fait que cela, à la chaîne, à longueur d’année. Tant pis pour Lockett, pas de regret, il aurait pu réfléchir un peu: on ne va pas se faire exécuter dans un pénitencier où l’on ne fait qu’une exécution de temps en temps et où on ne sait pas manier les produits. Au point de confondre benzodiazépines et barbituriques, à moins que ce soit le journaliste, ou le journal, qui confonde, mais, après tout, cela ne change pas grand-chose sur le fond.

On espère qu’au moins les petits gars de l’Oklahoma sont meilleurs pour le peloton d’exécution ou pour la chaise. C’est à regretter le bon vieux temps de la corde, du goudron et des plumes. Le shérif du plus crotté des cantons se débrouillait bien mieux.

Il doit bien y avoir, tout de même, aux Etats-Unis un canard du genre de l’Obs pour publier régulièrement un marronnier sur le classement des pénitenciers ou des États en matière d’exécutions capitales.

C’est un peu lamentable, je vous l’accorde, mais ce n’est pas sans intérêt: l’Etat d’Oklahoma serait donc fauché au point de ne pas pouvoir s’offrir suffisamment de midazolam pour exécuter correctement ses condamnés à mort? Pourquoi ce mégotage minable pour quelques ampoules d’un produit courant? L’Oklahoma va-t-il se résoudre à faire comme la glorieuse République Populaire de Chine, ou comme Bachar el Assad, et faire payer à la famille la balle ayant servi à la mise à mort?

L’Hypnovel (midazolam) est commercialisé en France à destination exclusive du milieu hospitalier en ampoules de 1, 5 et 10cc, pour administration intraveineuse, exceptionnellement intramusculaire, ou, surtout chez l’enfant, par voie rectale. La fiche de chez Roche a été mise à jour fin 2015. D’autres fiches techniques font état d’un arrêt de commercialisation. Le prix n’est jamais indiqué, probablement parce qu’il est négocié directement entre labo et hôpitaux. Il ne doit pas être très élevé. Le prix aux USA est probablement inférieur au prix en France où la Sécurité Sociale est réputée bonne fille. C’est assez dire à quel prix l’Etat d’Oklahoma évalue le condamné à mort moyen

De toutes façons, on ne comprend pas bien: Lorsqu’il s’agit de procéder à un électrochoc, on comprend qu’il faille utiliser un produit anesthésique d’action rapide (on n’a pas que ça à faire, et ce n’est pas le moment de faire des ronds de jambes), et surtout de durée brève afin que le patient se réveille le plus vite possible après le choc de façon à limiter les complications, et donc les emmerdements.

Mais dans le cas d’une exécution capitale? Tout le monde sait ce qu’il vient faire là, y compris le condamné. Celui-ci a été condamné à mort. Sauf erreur judiciaire ou procès truqué, il a sans doute commis quelque crime horrible. Tous les recours ont été épuisés, les avocats ont tiré sur la corde au maximum et maximisé correctement leurs profits, il n’y a plus une thune à extraire. La condamnation a été confirmée, éventuellement par la Cour Suprême. La date a été reportée, encore une minute Monsieur le Bourreau, puis fixée sans contestation possible désormais. Il n’y a plus à chier, quand faut y aller, faut y aller. Tout le monde sait qu’on est là pour tuer quelqu’un, tous réunis comme une grande bande de chouettes copains.

Alors pourquoi diable aller utiliser un sédatif bisounours et non un vrai produit d’anesthésie, de ceux qu’on utilise pour les grosses interventions chirurgicales prévues pour durer plusieurs heures. Mourir, c’est quand même une grosse opération, non?

Qu’est-ce que cela peut faire si l’anesthésie est profonde et qu’elle dure des heures puisque de toutes façons le bonhomme sera mort. Lequel s’en fout d’ailleurs complètement: quand on est mort on se fout d’être dans un coma vigile ou un coma profond. Et on se contrefout du produit utilisé.

Bon, c’est le problème de l’incompétence des matons. Certes.

Personne n’ira imaginer, soupçon horrible, qu’il puisse s’agir d’obtenir que le condamné demeure suffisamment conscient pour assister à sa propre exécution, qu’il se sente partir, qu’il soit puni d’une double peine, la mort et l’agonie. Qui pourrait penser qu’il puisse s’agir, aux USA en plein XXI° siècle, d’une politique délibérée? Même s’il peut exister des motivations inconscientes et sourdes qui paraissent aboutir au même résultat. Pour Lockett, en tous cas, c’était assez réussi, finalement. Et c’est ça qui a scandalisé. A juste titre.

D’ailleurs, cela semble n’avoir trompé personne, et les condamnés à mort de l’Oklahoma, et d’autres États, inquiets de devoir, lors de leur propre exécution, mourir dans d’atroces souffrances, prohibées par le 8° amendement, ont déposé une plainte collective pour savoir avec exactitude qu’elle sorte de produits devaient être utilisés.

Certes.

Mais – sommes nous bêtes! – on continue à ne pas comprendre: Parce que tout de même, devant les conséquences désastreuses prévisibles en termes d’image, et de classement dans le palmarès de l’Obs local, on ne regarde pas à la dépense. On ne va pas nous faire croire que l’Etat d’Oklahoma n’a pas les moyens de se payer une vacation d’anesthésiste diplômé pour venir flanquer ce type dans le coma le temps qu’on le zigouille un bon coup.

Même si l’anesthésiste ne veut pas assister à l’exécution parce qu’il est pris de scrupules religieux ou que sa conscience objecte, son contrat peut spécifier qu’il sera payé pour poser un cathéter, installer une perfusion, puis injecter l’anesthésique. Suite de quoi, selon la formule consacrée, il sera autorisé à regagner son service et pourra s’éclipser discrètement. N’ayant rien vu, je vous jure. Je n’y étais pas. Judas, va!

Le personnel du pénitencier aura alors tout le loisir de pousser dans la tubulure de la perf’ les produits ad hoc – dans ce cas le curare est presque un luxe – ce qui est à la portée de n’importe quel débile. Même l’asepsie cesse d’être un problème majeur. Le type passe l’arme à gauche, Okay, signatures du PV, et hop, les gars, il est temps de passer à l’apéro. Tiens, d’ailleurs, il est tout juste 19h.

On peut profiter de l’apéro pour discuter.

– Maintenant qu’il est mort…

– Vous en êtes sûrs?

– Bah, on s’en fout, le PV est signé, on ne va pas revenir là-dessus

– …. On peut bien le dire, ce Lockett était vraiment le chieur total. Quelle idée de faire tant de bordel pour mourir avec une dose plutôt que cinq, ça fait vraiment une grosse différence de prix?

– Non, mais il avait raison si tu regardes bien. L’Amérique tient sur la consommation, et même sur la consommation à crédit: il exige de consommer une dernière fois en mourant, comme un vrai américain, c’est un peu normal, non?

– Oui, mais c’est pas une raison pour faire tant de chahut…

– C’est vrai, mais tout de même, même toi, foutu con, tu peux comprendre ça, c’est pourtant élémentaire: Clamser bêtement, à bas prix, en faisant faire des éconocroques au gouvernement, il n’y a que les maudits français pour accepter ça, those fucking frog eaters, même les russes, damned bastards, le disent, tiens, « si tu ne voles pas l’Etat, tu voles ta famille »!

– Its the economy, stupid! Et puis l’Amérique, c’est la pub, ça marche sur la pub, sur l’image, sur le vent, sur le buzz, il faut se faire de la pub même sur son lit de mort, chacun a droit à son quart d’heure de célébrité, pas vrai? Il voulait mourir en vrai américain, de fait c’était un super-héros, God bless America!

– Okay. God bless America! And fuck you!

En fait, qu’est-ce qui se cache derrière tout ça?

L’article du monde.fr cité pose une question: Comment les produits administrés sont-ils choisis?

« En 2010, les trente-deux États fédérés, sur 50, qui appliquent la peine de mort (en réalité, d’après l’infographie annexée, 20 seulement, 12 États n’appliquant pas la peine de mort bien qu’elle soit toujours théoriquement en vigueur selon la loi), ont connu une révolution. Alors que l’injection létale est désormais la méthode employée pour exécuter tous les condamnés – bien que certains États offrent un deuxième choix au condamné – le sédatif utilisé pour ces exécutions, le thiopental sodique, a commencé à manquer. Le seul fabriquant à avoir reçu l’approbation de l’Agence américaine du médicament, Hospira, annonce d’abord en septembre 2010 une rupture de stock. Puis en janvier 2011, l’entreprise explique en fait fermer la production ».

Une révolution? Bigre…

C’est vrai que, comme pour les yoghourts, la date de péremption est surveillée, d’autant plus rigoureusement quand il s’agit de médicaments utilisés pour administrer la peine de mort. Il n’est donc sans doute pas trop possible de constituer des stocks importants, d’autant que l’industrie fonctionne depuis longtemps maintenant sur le « just in time », s’efforçant donc au zéro stock afin de diminuer au maximum les immobilisations financières. Le thiopental sodique, contrairement au midazolam, est un anesthésique authentique, qui n’est peut-être plus utilisé en chirurgie, parce qu’il y a des produits plus récents et que le développement énorme de la chirurgie ambulatoire pousse sans doute à employer des anesthésiques à durée brève, en administration continue, en perfusion, que l’on peut stopper à tout moment dès la fin de l’intervention de façon à obtenir un réveil rapide et à diminuer le temps passé à encombrer la salle de réveil.

A ce titre, mon Maitre Georges Thommeret, à Laënnec, était un précurseur lorsqu’il exigeait que, même après une chirurgie lourde (pneumonectomie par exemple), l’opéré se lève seul de la table d’opération et regagne son lit en marchant, avec un minimum d’antalgiques en post-opératoire, pour qu’il puisse évacuer ses glaires en crachant et limiter ainsi les complications de surinfection. Cela supposait une Kiné préopératoire pour apprendre au malade à cracher (traditionnellement seul l’ouvrier crache, la femme, l’enfant et le bourgeois ne crachent pas, il faut donc le leur apprendre). Et l’utilisation en seconde partie de l’intervention d’un anesthésique volatil à durée brève, gazeux, avec malheureusement un risque explosif. Le bistouri électrique était donc banni de ce second temps opératoire, et réservé exclusivement au premier temps, ce qui signifiait que l’hémostase, méticuleuse (ces interventions lourdes étant déjà suffisamment gourmandes en transfusions sanguines, et sur ce point l’ordre du Patron était de ne pas lésiner), devait être impérativement complétée à la fin de ce premier temps, sinon il faudrait faire par ligatures, ce qui est plus aléatoire, une ligature peut parfois céder, et surtout très long ce qui allongerait inconsidérément la durée de l’intervention, donc ses risques. Le second résultat a donc été l’apparition des pompes à perfusion pour doser au plus juste les anesthésiques longs employés lors du premier temps. J’ai donc vu de mes propres yeux ces premières pompes artisanales bricolées par l’anesthésiste du service, un génie de la bidouille (c’est précisément ce qui est amusant dans l’anesthésie-réanimation).

Si les labos de produits pharmaceutiques voient leurs marges s’éroder exagérément, ils cessent la production pour se consacrer à des productions plus rentables. Cela pousse à l’innovation, mais aussi souvent à supprimer des vieux médicaments très utiles, très efficaces et très économiques.

« Face à cette pénurie, les États ont donc été contraints de trouver d’autres produits. La plupart des États, dont l’Oklahoma, se sont alors tournés vers le pentobarbital, produit notamment par la firme danoise Lundbeck, seul laboratoire européen à accepter l’exportation du produit vers les Etats-Unis »

« S’il sert habituellement pour euthanasier les animaux, ce produit, administré en surdose, remplace le « cocktail de la mort » composé de trois injections. Mais face à la pression des détracteurs de la peine de mort, l’entreprise annonce, en juillet 2011, ne plus vouloir que son produit soit utilisé pour l’exécution de prisonnier outre-Atlantique » (du fait de la rigueur, qui confine souvent à la rigidité, de nos cousins américains, pas question de faire passer les condamnés pour des animaux à euthanasier, ce que des petits malins auraient tenté en Europe, très grand scandale à la clé, voir l’affaire Volkswagen).

« Face à cette nouvelle menace de pénurie, les États ont essayé d’autres produits. C’est notamment le cas du Missouri qui s’est procuré du propofol – l’anesthésiant qui a entraîné la mort de Mickaël Jackson (autre condamné célèbre, c’est moi qui galège, la peopolisation n’est jamais bien loin!) – pour ses exécutions. Mais le gouverneur a été contraint de renoncer à ce produit en octobre, faute de preuve de l’efficacité de l’injection ». Or le propofol est semble-t-il couramment utilisé comme anesthésique en chirurgie.

« La plupart des États décident alors d’avoir recours à des sociétés de préparation en pharmacie dont les produits ne sont pas agréés par l’Agence fédérale de contrôle des médicaments, la toute puissante FDA. Dès octobre 2012, ces officines, qui ne sont pas de vrais laboratoires, délivrent des anesthésiants qui ne sont pas contrôlés au niveau national. Une opacité qui fait d’autant plus polémique qu’au même moment l’une d’entre elles est pointée du doigt pour des problèmes d’hygiène à l’origine d’une épidémie de méningite faisant plus de soixante morts dans vingt États. »

« Une pénurie qui provoque des batailles judiciaires ». Ou: Au rendez-vous des faux-culs.

« La provenance des barbituriques pour les exécutions devient dès lors une réelle source de controverse dans le pays. Inquiets de l’origine des produits censés leur donner la mort, trois condamnés portent plainte en octobre 2013 contre l’Etat du Texas, et les autorités se voient contraintes de faire la lumière sur l’affaire. Le nom de l’officine est révélé, alors que son responsable avait requis l’anonymat. En réaction, il exige une restitution des produits achetés par l’Etat  texan, en vain. »

« La plainte déposée par des condamnés au Texas est rejetée par la Cour Suprême et l’un d’entre eux est exécuté le 10 octobre, date de la journée mondiale contre la peine de mort ».

« Dans le cas de Clayton Lockett, le condamné avait obtenu en mars le report de son exécution, dont la procédure ne prévoyait pas initialement d’anesthésiant pour les injections intraveineuses. L’Etat d’Oklahoma avait ensuite réussi à s’approvisionner et à changer la procédure. Après avoir suspendu indéfiniment cette exécution, le temps de résoudre la controverse, la Cour Suprême de l’Oklahoma avait estimé que les deux hommes « n’avaient pas plus le droit aux informations qu’ils demandaient que s’ils étaient exécutés sur la chaise électrique ». Ils avaient alors épuisé tous les recours ».

L’affaire remontera jusqu’à la Cour Suprême des Etats-Unis (voir le monde.fr du 29/06/14):

« La Cour Suprême des Etats-Unis a jugé constitutionnelle, lundi 29 juin (soit deux mois jour pour jour après l’exécution de Lockett, c’est moi qui souligne), la méthode d’exécution par injection létale contenant du midazolam, un anxiolytique censé endormir le condamné avant son exécution »

« Les neuf juges, qui ont voté à cinq contre quatre, avaient été saisis par quatre condamnés à mort de l’Etat de l’Oklahoma où le mélange mortel utilisé dans les prisons contenait ce produit. Les experts assurent que ce produit ne peut garantir l’endormissement avant l’injection d’un paralysant. Mais les juges ont estimé que les plaignants n’avaient pas montré « un quelconque risque substantiel de souffrances » si le midazolam était utilisé. »

« De fait, la plus haute juridiction du pays a jugé cette méthode d’exécution conforme au 8° amendement, qui interdit les souffrances « cruelles et inhabituelles ». Plusieurs condamnés à mort exécutés avec ce même produit ont connu des agonies terribles en 2014, notamment dans l’Oklahoma et dans l’Arizona ».

« Le débat au sein de la plus haute juridiction judiciaire américaine a tourné autour de la légalité de l’injection létale en général, approuvée il y a sept ans par cette même Cour, et l’avenir de la peine capitale aux Etats-Unis. Les juges Stephen Breyer et Ruth Ginsburg, considérés comme libéraux, ont même posé la question: « Est-ce que la peine de mort elle-même est constitutionnelle? » En réponse, le juge conservateur Antonin Scalia a lancé dans la salle d’audience « qu’à la différence du mariage gay la peine de mort est approuvée par la Constitution ». Depuis sa décision en 2008, la Cour Suprême n’avait pas abordé la question de la peine de mort. Depuis, 19 États sur 50 et la capitale Washington DC ont aboli la peine de mort sur 29 qui ne l’utilisent plus. Mais plusieurs États attendaient cette décision pour reprendre leurs exécutions ».

On le voit bien, ces gens-là se foutent de notre gueule. Qui donc ira accorder une once de crédit à toutes ces sornettes. Il s’agit de guéguerres picrocholines où s’affrontent, à coup de millions de dollars, les syndicats des condamnés à mort, les syndicats de matons, les syndicats d’avocats des condamnés à mort, les syndicats des avocats des matons, les lobbyistes auprès de la Cour Suprême des tenants et des opposants à la peine de mort. Des histoires de corneculs.

Tout le monde s’en fout et tout le monde se fout de la question clé: souhaite-t-on ou non maintenir la peine de mort, et sa subsidiaire, si oui sommes-nous prêts à l’appliquer?

Si on n’est pas capables d’appliquer la peine de mort, cela sert à quoi de la maintenir?

Ce n’est pas une question de produit, les experts ne disent rien d’autre que ce que tout le monde sait déjà et peut déduire de la seule formule chimique ou dénomination scientifique. Ce n’est pas une molécule appropriée pour générer dans tous les cas un sommeil anesthésique suffisamment profond, durable et stable, pour fiabiliser l’injection des produits létaux, donc assurer une mise à mort certaine, sans accident, honorable pour le condamné dont le propos n’est peut-être pas de se donner en spectacle au moment de mourir, et confortable pour l’opérateur dont le boulot est déjà suffisamment pénible comme ça pour qu’on n’en rajoute pas avec du ratage ridicule et navrant.

À qui fera-t-on croire qu’un grand pays comme les Etats-Unis, n’est pas capable de fabriquer des produits aussi simples que le midazolam ou le penthotal, et qu’ils sont obligés de les importer d’Europe? Cela dépasserait les compétences de leur industrie chimique? Ne s’agit-il pas plutôt d’une stratégie de défausse permettant d’éviter surtout de parler de la peine de mort, et de pouvoir accuser les européens de ne pas se comporter en bons petits camarades, en particulier ces salopards de maudits français toujours disponibles pour le rôle de traîtres qui ne livrent pas les produits à temps ou alors des produits truandés. On se souvient de cette époque où les américains refusaient d’acheter de l’acier français parce qu’ils s’étaient aperçus, vrai ou faux, mais peut-être bien vrai après tout, que les tonnes d’acier français ne pesaient pas exactement une tonne. Pas fameux pour des gens censés conserver, au Pavillon des Poids et Mesures de Sèvres, les échantillons destinés à faire autorité, internationalement, en matière d’étalonnage.

Un autre reportage fait dire au porte-parole du « médecin chargé de superviser l’exécution » (car il y en a un, est-ce rassurant?): « nous pensons qu’une veine a éclaté et que les drogues n’ont pas fait le travail escompté ». Lamentable. Excuse débile. Ils n’avaient qu’à poser un cathéter. Ou plus simplement apprendre à faire des intraveineuses, ce qui est vraiment très facile, et s’entraîner à ne pas les rater. Ou se trouver un bon piqueur. Dans toutes les équipes, il y a un bon piqueur ou une bonne piqueuse. Chacun en a fait l’expérience: quand l’infirmière n’y arrive pas, on réquisitionne l’anesthésiste qui passe par là, dans le couloir, et qui trouve la veine même dans un bras impossible. Il a d’ailleurs intérêt à trouver sinon il change de métier. Sous les huées.

Personnellement, même si je n’étais pas anesthésiste (mais ayant fait beaucoup de Réa pour gagner ma vie et payer mes études), j’étais un super-piqueur, un champion, ça me faisait marrer. J’ai viré ensuite à la psychiatrie, mais, même après tant d’années, il ne me faudrait pas longtemps pour reprendre ma main.

Il est difficile d’admettre que même dans un bled reculé d’un État américain, on ne puisse pas trouver quelqu’un qui, sans être un champion, sache faire une intraveineuse sans la rater. Le coup de la veine qui pète, ça ne prend pas. Pas crédible.

Pour bien piquer, il faut certes de la technique, du savoir-faire, mais il faut aussi du désir. L’envie que ça marche. Si on est sûr de son désir, tout devient facile, efficace, élégant. Et relax. On y revient toujours: au moment de frapper la balle, il faut le vouloir pour de vrai, sans barguigner, qu’elle fuse le long de la ligne pour aller tout là-bas, dans l’extrême coin du court rebondir loin vers l’extérieur. C’est à cela qu’on reconnaît les grands champions. Le Désir.

Le vrai problème en fin de compte est très simple, mais pour le reconnaître il faudrait un minimum d’honnêteté et faire taire un peu les intérêts partisans médiocres. Le vrai problème, c’est celui de l’ambivalence. C’est l’ambivalence qui est à la source de la tentative lamentablement ratée de réintroduire l’électrochoc comme de l’exécution merdique du nommé Lockett.

En fait ces gens n’avaient pas vraiment envie, ils n’étaient pas complètement convaincus, ils n’y croyaient pas franchement. Trop d’angoisse, trop de culpabilité inconsciente, non reconnues, refoulées. Trop de doute aussi, en plus du manque de connaissances, de la carence de savoir, et surtout l’absence d’une compréhension profonde jusque dans les détails de la suite des gestes à accomplir, de leur finalité, de la façon dont ils s’enchaînent les uns les autres et de leur raison d’être dans la série.

Alors on hésite, par trouille on s’entoure d’un maximum de précautions inutiles et de personnages superfétatoires, huiles ou lampistes disposés là pour faire nombre et qui, sous couvert de garanties assurantielles illusoires, ne font qu’encombrer, ou polluer la situation en apportant leur lot de confusions et de gaffes.

C’est la voie royale où s’engouffre la connerie.

Je ne suis pas certain que l’on pourrait refaire aujourd’hui des sismothérapies comme on les faisait chez Eliacheff. La réglementation a certainement foisonné depuis de façon exorbitante et l’opérateur se verrait vraisemblablement imposer un inspecteur de la DDASS, un autre de la HAS, un représentant du Conseil de l’Ordre, un encore du Comité National d’Ethique, et tout un aréopage de conseillers vertueux et ministres intègres. Tous évidemment, incapables d’apporter une aide quelconque, n’ayant jamais rien fait de leur vie, jamais fait même une modeste intraveineuse. Mais fort capables de nuire. La Précaution – souvent Inutile, si l’on en croit Marivaux – est passée par là: élevée en principe, elle est devenue constitutionnelle.

Dans de telles situations, il est urgent de renoncer et la seule conduite à tenir s’impose à l’évidence: Courage, fuyons.

Il semble très clair que les exécutions foireuses d’Oklahoma et d’ailleurs ne sont que le résultat, lamentable on en convient, de l’ambivalence de nos cousins américains vis à vis de la peine de mort. Il faudrait pouvoir l’appliquer, donc, par récurrence, pouvoir la décider, sans paraître en être l’inspirateur, le législateur, l’ordonnateur, l’exécuteur, bref, qu’il puisse y avoir peine de mort, et, de plus, rigoureusement appliquée, sans y être, je vous jure, pour rien. Mais à partir du moment où il faut se mouiller, il n’y a plus personne, volatilisés les beaux principes. Il ne reste que des faux-culs. Et des faux nez. Le plus présentable de ceux-ci est ce fameux midazolam qui arrange tout le monde. Pendant qu’on bavasse sur le midazolam, on peut à loisir « tourner autour de la légalité de l’injection létale en général », et surtout éviter le sujet de la peine de mort. Il semble que les « maudits français » aient pris un peu d’avance.

Cette injection létale est une bénédiction. Elle a la caution officielle de la Cour Suprême. Plus besoin de se poser la question de ce qu’elle contient, même si ce contenu est absurde. En tant que globalité agréée par « la plus haute juridiction du pays », elle se présente comme un tout, à prendre en bloc ou à laisser. On se demande quel est le foutu (fucking) crétin qui a pu avoir l’idée de proposer un truc pareil. On voit bien l’objectif, ne pas avoir à réfléchir sur la nature de chacun des produits, sur sa place réelle dans le « cocktail », son utilité réelle, donc le mode d’administration. Tout cela est remplacé par une sorte de prescription standard, il n’y a pas à revenir là-dessus, tu l’aimes ou tu la quittes, un package, qui dispense de réfléchir. Moi ou le chaos. Et c’est, il fallait s’y attendre, la chienlit: la connerie en liberté s’engouffre alors dans la brèche béante, frappe, et frappe dur.

Or le midazolam est manifestement inadapté au but recherché. Mais il est inamovible puisque partie intégrante du cocktail lytique officiellement approuvé. Ce n’est peut-être pas la mort du condamné, mais c’est à coup sûr la mort de la pensée. Et c’est précisément à cela qu’il sert.

Il en est de même de la tentative ratée d’électrochoc dont j’ai parlé ci-dessus. Il est clair que ce qui intéresse tous ces faux-culs, ce n’est ni la réhabilitation de l’électrochoc, ni la guérison éventuelle du malade, mais la mise à mort publique du Patron. Dès lors la petite infirmière ignare, que l’on a pris bien soin de ne pas briefer, pourra commettre en toute tranquillité la connerie rédhibitoire de passer en premier la seringue de curare, elle ne sait même pas ce que c’est, encore moins à quoi ça peut servir. De toute façon elle sera innocentée par le syndicat. Passe-moi la rhubarbe et je te passerai le séné.

Tout cela mettait en scène l’ambivalence générale vis à vis des électrochocs autant que le soin mis par chacun à la refouler dans l’inconscient individuel et collectif, ce qui ne pouvait qu’aboutir à appliquer une décharge électrique sur un sujet qui lui était demeuré (le seul) conscient et qui, sans doute, n’était pas particulièrement disposé à penser que c’était une très bonne idée.

L’intérêt de cet incident, dont heureusement le patient en question a pu se sortir sans dommage majeur autre qu’une expérience détestable, un bien mauvais souvenir et probablement une assez mauvaise opinion de la médecine, c’est d’éclairer d’une lumière assez vive la façon dont la peine de mort est traitée outre Atlantique.

On peut en tirer en effet quelques enseignements précieux.

D’abord sur la puissance du soft power des USA. Quand le gouvernement chinois fait exécuter d’un seul coup quatre cent social-traîtres, ennemis du peuple ou voyous économiques, tout le monde s’en fout, à commencer par les Chinois eux-mêmes. Mais qu’un complet crétin foire une intraveineuse dans un bled perdu de l’Oklahoma, dans un des trous-du-cul de l’Amérique (l’Amérique est une assez vaste contrée pour s’autoriser une anatomie particulière et donc la possibilité d’avoir plusieurs trous-du-cul), le monde entier est au courant et les dépêches font le tour de la planète titrant sur « le fiasco de l’exécution capitale dans l’Oklahoma ». Autrement dit, quand l’Amérique foire son coup, ça sert encore l’Amérique. Tout fait ventre. L’échec se transmute en succès, tout le monde en parle, et pendant qu’on critique, l’image hollywoodienne se répand. Et c’est pour ça qu’on t’aime, l’Amérique.

Mais aussi que nous autres ne sommes pas si mauvais que cela. Cela fait belle lurette en effet que nous avons réglé son sort à la peine de mort. On le regrette parfois devant des crimes si odieux qu’ils soulèvent le cœur de tous et chacun, ou devant des massacres terroristes qui horrifient chacun et tous. Mais c’est notre honneur. On ne comprend guère qu’un aussi grand pays puisse être encore empêtré dans cette histoire de peine de mort, sinon en raison de son attachement, dévot, au 1° amendement, à la sacro-sainte National Riffle Association et au port d’armes pour tous. Ou à des caractéristiques culturelles qui induisent peut-être la fréquence des crimes en série, et des serial-killers, qui ont au moins l’avantage d’inspirer des films souvent excellents.

Mais le principal enseignement à tirer, à mon avis, de cette affaire, c’est que nous, les occidentaux, ne sommes plus capables de tuer. Si même nos amis américains, qui ne sont pas particulièrement timides, ni timorés, qui ont montré abondamment par le passé, tant sur les plages de Normandie pour venir nous sauver que sur les îlots pourris de la mer du Japon pendant la Guerre du Pacifique, qu’ils ne manquaient pas d’allant et qu’ils avaient des couilles au cul, n’arrivent plus à exécuter une misérable peine capitale, c’est peut-être tout de même un sérieux avertissement.

Déjà, depuis pas mal de temps, nous répugnons profondément à l’idée d’aller nous faire tuer sur un champ de bataille et même d’envoyer nos petits gars au casse-pipe. Le dernier grand machin d’héroïsme stupide a sans doute été Dien Bien Phu, où nous nous sommes entêtés bêtement sous le commandement de généraux extrêmement brillants, courageux, charismatiques, des types capables d’entraîner leurs hommes avec du panache, mais qui se sont acharnés jusqu’au dernier moment à faire venir des renforts aéroportés évidemment condamnés d’avance à se faire hacher menu, puisque la célèbre cuvette était complètement bouclée et était devenue pire que Verdun.

Puis les américains ont montré le chemin au Vietnam: pas possible de maintenir des troupes sur un front quelconque sans généralisation de la dope, sinon les types ont trop la trouille et refusent d’avancer. Les babouchkas russes ont poursuivi le mouvement et mis fin aux opérations en Afghanistan en gueulant comme des putois et en refusant d’envoyer leurs garçons risquer de se faire tuer pour une cause perdue d’avance et considérée par elles comme douteuse de ce seul fait.

La suite a montré que malgré un équipement du feu de Dieu, nous perdions systématiquement toutes les guerres faute de pouvoir engager des troupes au sol. Ça coûte trop cher en bombardements, en couverture aérienne, en protection des bidasses, en logistique, puisque pour un combattant, il faut au moins une trentaine de types installés sur place pour non seulement les hôpitaux de campagne suréquipés comme au pays, mais des supermarchés, des salles de sport, des cinémas, des chaînes de télé, des magasins de fringues, des boîtes de nuit, des putes, des psys, des curés de toutes les religions, des revendeurs de came…

On ne peut plus faire que des interventions très ponctuelles et brèves, et encore, bien validées d’avance par les parlements, l’ONU, les autorités civiles et religieuses, les alliés, les ONG diverses et variées. Même pour envoyer, cela a été la tendance récente, des blacks, des pauvres, des mercenaires étrangers – grassement payés comme tous les intérimaires, c’est d’ailleurs comme cela que l’on procédait autrefois, le grand roi et ses suisses, l’empereur et ses troupes enrôlées plus ou moins de force dans les pays nouvellement conquis. Nos hôpitaux, puisqu’il n’y a plus de médecin et que les 35 heures les a dégoûtés de travailler en sont eux aussi réduits à faire des ponts d’or à des vacataires – cela devient quasi impossible, même avec une promesse de naturalisation, un casse-tête pour les RH, un casse-tête pour un casse-pipe.

Même les interventions purement aériennes, auxquelles nous sommes obligés de nous cantonner, deviennent impossibles. Ce n’est pas tant le risque de casse, bien sûr un F16 coûte son prix, mais finalement ça se remplace, et ça fait marcher l’industrie, c’est bon pour le PIB. Non, le problème c’est le pilote qui se fait cueillir, traîner devant les caméras du groupuscule islamique puis décapiter, gros scandale, sans compter que la formation d’un pilote de chasse, ça coûte la peau des fesses.

De plus, on s’en aperçoit avec la Syrie, comme tout le monde fait pareil, l’espace aérien grouille de monde, les américains, les français, les anglais, les israéliens, et les turcs et les russes qui s’y mettent, ça embouteille grave avec le risque de chiffonner de la tôle et de froisser les susceptibilités diplomatiques.

Donc on envoie des drones. Moins risqué pour les hommes, moins coûteux en matos. Peut-être. Mais le problème de la mort se pose encore plus, du fait que le pilote du drone ne risque physiquement plus rien. Mais il voit la mort de l’autre comme s’il y était. Et là, on se met à ne plus supporter non plus.

Good Kill, un film de Andrew Niccol, avec Ethan Hawke en rôle-titre, montre bien cet ancien pilote de chasse reconverti en pilote de drone mener des attaques ou interventions contre les talibans d’un poste de commande situé dans une base militaire au Texas. Les cibles sont identifiés dans une autre base militaire distante, située dans un autre État, puis la décision est prise à Langley, siège de la CIA de procéder à une frappe, les coordonnées et l’ordre lui sont transmis par internet, et il déclenche le tir du drone en en visualisant les résultats en temps réel. Le travail est sans doute fastidieux et répétitif, il a la nostalgie de son engagement comme pilote de chasse, sur un appareil réel et des sorties réelles, alors que le seul risque qu’il court désormais est celui d’un accident de la route sur son trajet domicile-travail. Il devient de plus en plus irritable, violent, boit sec et son couple se détériore à vue d’œil, ainsi que ses relations avec ses enfants.

Ce qui est extraordinaire dans ce film, c’est la précision des images. En règle générale, les américains, surtout pour des films de ce genre, s’entourent de tous les experts possibles pour vérifier le moindre détail afin d’obtenir une œuvre totalement crédible et ne pouvant pas être prise en défaut d’invraisemblances.

Le film, daté de 2014, a dû être tourné en 2012-13, sur la base des technologies de l’époque. Les images sont hallucinantes, le pilote peut, sur son écran, voir les traits des visages, les moindres gestes, lire presque les mots sur les lèvres des gens, il peut assister en direct au viol, dans sa cour, d’une mère de famille par un barbu qui fait irruption, pose calmement son arme, se défait tranquillement, fait sa petite affaire avant de se rhabiller et de sortir comme il était venu. Choqué, notre pilote, quelques jours après, flinguera à distance et sans autorisation de sa hiérarchie le barbu en question, se mettant hors la loi, ce qui aboutira à sa révocation et son retour à la condition civile, ce qui soulagera enfin sa culpabilité.

On a quelque difficulté à imaginer où en est la technique trois ans plus tard, et peut-être – l’hystérie sécuritaire dissimulant bien mal la folie du contrôle généralisé – qu’elle puisse être appliquée à chacun d’entre nous.

Mais surtout cette guerre à distance, le fait de tuer, en vrai et en temps réel, quelqu’un qui est situé à vingt mille kilomètres, mais que l’on voit comme s’il était physiquement à quelques pas de nous, rend le fait de tuer bien plus difficile à supporter que lors d’un combat réel ou l’on risque sa peau.

Or l’adoption, qui est le fait de l’équipe Obama, de cette façon de faire la guerre comme nouveau paradigme, indique certes le souci prépondérant de la sécurité de nos soldats et d’éviter au maximum nos pertes au combat, mais également la difficulté croissante à donner la mort. Tuer sur écran avec un joystick devient rapidement, semble-t-il, un jeu sinistre, un meurtre virtuel qui dépouille l’opérateur de sa qualité de guerrier, et, lui ôtant son prétexte militaire, a vite fait de le renvoyer au statut de tueur en série, d’assassin, de gosse mal élevé accroc aux jeux vidéo, de no-life.

Les nôtres ne veulent pas être tués, mais ont aussi de plus en plus de difficultés à tuer l’adversaire.

Il nous est donc de plus en plus difficile de faire la guerre. Cela me rappelle un petit garçon à qui je demandais ce qu’il voudrait faire lorsqu’il serait grand, et qui m’avait répondu qu’il voulait être militaire, mais qu’il ne voulait pas faire la guerre.

Les islamistes et autres s’imaginent avoir inventé la guerre asymétrique et nous leur en faisons assez volontiers crédit. En fait, la guerre asymétrique est une invention occidentale: C’est notre refus de donner la mort qui crée l’asymétrie. Même si cela prend la forme d’un jeu vidéo où l’adversaire serait virtuel et l’action ludique et réversible.

En face, les autres n’ont aucun scrupule à en profiter et s’engouffrent dans la brèche que nous leur ouvrons. Sans réversibilité possible puisqu’ils sont attendus dans l’au-delà par 70 vierges. En restera-t-il encore, après tout cela, pour Houellebecq?

Si nous ne pouvons plus tuer l’adversaire ni risquer d’être tués, nous ne pouvons plus faire la guerre. Et si nous ne faisons plus la guerre, bientôt nous ne saurons plus la faire et nous serons exterminés.

Voire.

Nous sommes peut-être des dégénérés incapable de se battre et méritant la mort des traîtres. Mais la fin de la guerre peut être aussi le point de départ d’une société sans violence, sans armes, sans guerres. Et sans peine de mort.

C’est une course contre la montre entre deux conceptions du monde, et de l’issue de cette course dépend la survie de la société occidentale. On peut l’aimer ou la détester. On peut critiquer ses défauts, la dope généralisée, le gaspillage monstrueux, la toute-puissance de la thune, l’obsession de l’avoir. On peut aussi la faire évoluer, c’est le sens de la grande transition dans laquelle nous avançons à toute vitesse et qui fait tant peur à tant de gens. Il reste cependant que son pouvoir d’attraction est tel qu’il est possible que la guerre et les autres tueries ne soient plus nécessaires et que nous apprenions à nous en passer.

Toutefois, et l’on sait bien que les romanciers peuvent être plus clairvoyants que les politiques, il est impossible de tenir pour négligeable la vision de l’islam que présentent Houellebecq sur le mode plaisant et Boualem Sansal sur le mode sinistre.

Tant que l’islam n’aura pas fait son aggiornamento, sa puissance de nuisance, telle qu’elle s’est manifestée pendant des siècles, restera intacte, quelles que soient les protestations de bonne volonté des musulmans pieux, pacifistes voire même laïcs. Le Coran, insuffisamment lu, contient certes des versets paisibles et bienveillants, mais aussi tant d’autres porteurs d’un potentiel de violence énorme, appels à la guerre, à la conquête, à la conversion forcée, à la mise en esclavage de l’ennemi, à l’extermination totale, aux châtiments corporels, aux mutilations, à l’abaissement ou l’assujettissement des femmes… Au continuum des textes peuvent correspondre un continuum des interprétations et la tendance à tous les glissements. L’argument selon lequel les chrétiens ont fait autrefois pareil ne peut être accepté, les guerres de conquête, de conversion, les croisades, n’étaient certes pas acceptables, elles ne le sont pas plus aujourd’hui, la loi du talion ne doit plus avoir cours dans aucun endroit de la planète. Il est de la responsabilité des musulmans de rassurer tous les non-musulmans de leur renoncement à la guerre. Pour l’instant ils en sont loin. Ce qui se passe est bien, avant tout, une guerre de religion, entre sunnites et chiites. Les excroissances extrémistes qui se manifestent dans les pays occidentaux, toutes meurtrières et infâmes soient elles, sont relativement minimes par rapport à ce qui se passe dans les pays soumis au joug de l’EI ou menacés de l’être.

Or de tout cela nous avons malheureusement une certaine expérience. Rien de cela n’est bien nouveau pour nous. Bien avant l’apparition de la forme moderne, actuelle, de la terreur islamiste, nous avons eu, en France, un régime politique qui est resté dans les livres d’Histoire, sous le nom de la Terreur. Nous n’avons pas, hélas, de leçons à recevoir dans ce domaine. Pour les guerres de religions, qui sont les plus stupides des guerres si tant est qu’il soit possible d’établir des degrés en la matière, nous avons déjà donné. Il a fallu la Guerre de Trente Ans pour en venir à bout. Mais avant? La Saint Barthélémy, toutes les horreurs, rétrospectivement comment avons-nous pu répandre des fleuves de sang, torturer, mutiler, incendier, dévaster, affamer, nous étriper entre papistes et parpaillots pour des histoires de Sainte Vierge, malgré le respect que je lui dois et l’amour que nous lui portons traditionnellement dans notre famille (La Vierge des Sauvé)?

On ne peut pas empêcher les musulmans de s’y livrer à leur tour. On peut remarquer que c’est bien anachronique, que cela ne fait que traduire le retard dramatique qu’a pris cette civilisation, autrefois si brillante, sur le reste du monde et l’aggraver. Le catholique que je suis ne peut, à voir cela, que s’interroger sur la valeur réelle des religions et de la sienne en particulier: il faut avoir la foi bien accrochée devant le doute horrible qui vient. Et en bon républicain (converti, il est vrai, car issu de la Vendée militaire), se réjouir de la Loi de 1905, de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et de l’incomparable liberté que procure la laïcité.

Les mésaventures que nous avons connues en Afghanistan, en Irak, en Libye, et ailleurs nous ont convaincus de la vanité du projet de vouloir convertir les gens à la démocratie s’ils ne sont pas demandeurs. Dans les terres d’islam, il faudrait d’abord que les populations séparent la politique du religieux. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’en prennent pas le chemin, bien au contraire si l’on en croit l’évolution des Printemps arabes qui avaient nourri un temps quelque espoir. Il semble même qu’alors que la démocratie gagne un peu partout sur la planète, le monde arabe se cabre de plus en plus.

Malgré tout ce qu’on peut en penser, on ne peut éviter d’observer ce qui, riche d’enseignements, se passe en Israël, où les gens sont tout de même aux premières loges, tout faire pour rassurer nos compatriotes juifs et leur permettre de continuer à vivre en paix et en toute tranquillité dans leur pays, le nôtre.

Nous aurons de toute façon à nous protéger, à protéger nos enfants et à protéger notre civilisation qui malgré ses défauts mérite qu’on se décarcasse pour elle, tant elle nous a donné et nous donne encore.

Pour l’heure, vaincre l’Etat Islamique relève de trois actions conjuguées:

Le containment qui a bien réussi pendant la guerre froide, un cordon sanitaire tout autour du territoire, installer durablement des forces coalisées bien équipées de façon à se garantir contre toute extension et tout débordement, en se défendant de toute tentation d’invasion. Mais prêts à frapper très dur et sans hésiter si ça dérape un tant soit peu. A l’intérieur, c’est aux populations de faire leurs propres choix. Les Iraniens, les Syriens, les Irakiens votent, Bachar est un président élu. Nous aussi avons les gouvernements que nous élisons, il faut bien croire, hélas, qu’on les mérite. Et c’est pas top.

Le blocus économique et financier qui doit être l’affaire de tous sans exception. Nos amis américains ont parfaitement raison de sanctionner très durement les entreprises ou les gouvernements qui ont enfreint l’embargo contre l’Iran: en menant sous le manteau leurs petites affaires, ils sabotaient les efforts de tous et retardaient la solution des conflits ce qui n’était certainement pas une bonne chose pour le peuple iranien qui, représentant une des plus vieilles civilisations du monde, mérite plus d’égards (que n’a-t-on dit de notre dette civilisationnelle envers la Grèce? Lire à ce propos aux LLL « La Vérité sur la Dette Grecque »). Lorsque nos sympathiques barbus, en rentrant chez eux après une dure journée passée à égorger leurs semblables, n’y trouveront plus de whisky mais leurs cinq épouses en furie, le rouleau à pâte à la main, parce qu’elle n’auront plus de petites culottes La Perla ou de guépières Victoria’s Secret à se mettre sous leurs burkas, qu’ils ne pourront plus aller se bâfrer dans les palaces occidentaux, ni collectionner les Lamborghinis, l’austérité dévote que, bons tartuffes, ils imposent aux autres leur paraîtra plus savoureuse.

Enfin, l’armée de l’ombre, la guerre souterraine et invisible, infiltration, entrisme, espionnage intensif, piratage à distance, coups de poignards dans le dos, tout cela, nous savons fort bien faire, bien mieux qu’eux. A guerre asymétrique, guerre asymétrique et demie. On sait, on l’a vu, surveiller à distance avec une précision sans cesse croissante, balancer des missiles guidés par l’objectif (on a vu cela lors de la traque de Saddam ou celle de Ben Laden), avec une économie sans cesse croissante des dégâts collatéraux, il est facile finalement de dégommer les têtes à mesure qu’elles dépassent.

C’est un problème de détermination, d’honnêteté et de courage.

Finalement voulons nous ou pas?

On retrouve la question de l’application de la peine de mort: on n’est pas obligés de la décider, on peut décider de l’abolir, nous autres maudits français l’avons bien fait, mais si c’est décidé c’est décidé, la main ne doit plus trembler. Les nombreux cafouillages mis en évidence après les attentats du 13 Novembre à Paris – dire qu’il a fallu cela pour qu’on réfléchisse un peu sérieusement à ce qui s’était passé à Charlie Hebdo – montrent combien la détermination, la vision, la commande politiques font défaut.

Gare à ne pas se réveiller dans le trou du cul du monde.

–     Au fond, quand on y pense…

–     Tu penses toi? Arrêtes ça tout de suite!

–     Ce Lockett, drôle de blaze, un peu prédestiné, tu crois pas?

–     Boucles-la, fucking ass, tu vois pas que tu déranges ces Messieurs-Dames?

–     Et on ne sait même pas si c’était pas un nègre, si ça se trouve…

–     Si ça se trouve…

–     En fait,  il l’est, vérification faite.

–     Etait, triple con. T’es vraiment un gros nul question conjugaison.