GRAPHITY I
12 juin 2017
x, y, z
12 juin 2017

FORFAITS

« Le Pape, combien de divisions? »

Joseph Staline

 

 

 

HdV, level combien?

« Il nous a dit: J’irai, mais je ne dirai rien »

Antoine est là, devant moi, écrasé, tassé sur sa chaise, entre ses deux parents, massifs et courroucés. Brun de peau, plutôt chétif pour ses treize ans, teint grisâtre, lassitude, seuls les yeux noirs qui dardent des étincelles témoignent encore de la vie incarcérée.

Cheveux en bataille. C’est la guerre!

Pas la peine de me faire un dessin.

« Docteur, il ne fait que jouer. »

Je regarde Antoine: « ordi ou console? »

Il répond en marmonnant: « Ordi ».

Vous voyez bien qu’il parle…

Ordi, bien sûr, instrument noble, d’ailleurs c’est celui de la famille, ou plutôt celui des parents, ce qui procure des occasions de conflits bien supérieures.

La console, c’est aux enfants, cadeau de Noël, en accès libre, hors trips furibards de la mère qui cravate les alim, planque les manettes, coupe le courant au disjoncteur. La console, c’est pour quand on est seul, que les copains ne sont pas disponibles (à leurs devoirs, à table, à la douche?), qu’on s’emmerde, ou pour se délasser entre deux sessions de MMJ (massivement multi-joueurs).

Bon, n’en dites pas plus, je vais vous décrire: ils sont cinq ados dans le salon, au plus près de la box, évidemment installée elle-même au plus près de la TV. À vociférer des mots en anglais, surtout des gros (fuck, shit, et j’en passe), à hurler un sabir incompréhensible, fait d’abréviations, de termes abscons, d’expressions toutes faites, de verlan actuel, c’est à dire des mots bêtement inversés, invaginés en doigt de gants, à donf´ comme disait une Secrétaire d’Etat pour faire peuple. Rien à voir avec le verlan authentique. Qui sait encore ce qu’est un louchebem, une bignole?

On n’y comprend rien, c’est énervant, on ne peut que subir ce bruit, ces cris, ces hurlements avec cette main gauche qui pianote sur le clavier avec une dextérité incroyable, inimaginable pour nous qui écrivons à deux doigts, et la main droite sur cette souris bigarrée flashy, super-sophistiquée, à au moins onze boutons sans compter la molette centrale. Qu’il s’est achetée en épargnant sur son argent de poche, marquant bien là tout le dédain qu’il éprouve pour les souris ordinaires, surtout les sans-fil, une vraie souris qui se respecte se doit d’être connectée filaire.

Surtout quand, le samedi ou le dimanche après-midi (le matin il dort), ça dure depuis cinq-six heures. En plus, ça bouffe la quasi-totalité du haut débit, plus moyen de travailler, de répondre à nos e-mails, de s’entendre au téléphone, le réseau déclare forfait

Et pas question d’arrêter en force, en retirant l’ordi par exemple.

J’ai essayé. Il m’a traité de « pauvre merde ». J’ai fait le gros dos. Le surlendemain, j’ai fait remarquer que cela pêchait un peu par l’épithète. Sans être très riches, nous ne sommes cependant pas complètement pauvres. Pouvais-je suggérer un autre adjectif, plus approprié. Toujours s’attacher au mot juste. Ça c’est le style. Et le style, c’est l’Homme. Que dirait-il, par exemple, de « vieille merde » ?

Il m’a obligeamment alors, et patiemment, expliqué où gisait mon erreur. Un MMJ se joue en équipe, équipe souvent rejointe d’occasion (qui fait le larron, et les larrons en foire) ou constituée extemporanément en piochant parmi ceux qui sont en ligne à ce moment-là. Ou en étant invité, parfois en raison d’une (petite) compétence reconnue. Ou encore, exceptionnellement, je n’en suis pas revenu, là c’est l’honneur, d’être agrégé dans l’équipe d’un champion qui se trouve sur le réseau ce jour-là. Respect.

Mais la contrepartie est qu’on ne peut ensuite quitter le jeu sans démolir la partie et la stratégie de l’équipe. On peut alors être considéré comme un traître, un félon, et, à tout le moins, pour manque de fiabilité, voir sa réputation ruinée, et ne plus pouvoir être admis dans le jeu pendant un certain temps. Purgatoire. Quarantaine. Humiliation.

Dure loi des « AFK » (away from keyboard, littéralement loin du clavier).

On ne peut donc pas quitter avant que la partie ne soit terminée. Sauf à passer pour unsocial-traître. Même pas le temps d’aller pisser, ni d’aller bouffer, encore moins de passer à table, ni d’aller à la douche même si c’est l’heure de tout temps décrétée par Madame Mère, et dictée par le sacro-saint planning des soins d’hygiène de l’ensemble de la famille. D’où la provision de paquets de chips, et de cookies à pépites de chocolat (« ultra grosses pépites »).

Et les grognements indistincts quand on tente de lui adresser la parole.

Mais était-ce si différent jadis?

Souvenons-nous de la fameuse lecture de Proust sur la lecture. Et de la réponse du Narrateur, émise en s’extrayant, mais pas trop, juste assez pour pouvoir y replonger au plus vite, des profondeurs enchantées du Capitaine Fracasse, « Non, non, cela ira très bien ainsi » à la domestique, « la bonne Félicie », qui, venant dresser la table pour le déjeuner en famille dans la salle à manger de Combray où l’on s’est réfugié pour jouir du feu de bois et d’un répit de tranquillité pour lire, vous demande: « mais vous n’êtes pas bien installé comme cela, Monsieur, voulez vous que je vous approche une table? » « Non…euh, non…merci ».

« Ferme donc ton livre, nous allons déjeuner… Et dire que c’est dans huit jours Pâques ».

Dans le salon, ils sont cinq, mais il est physiquement seul. Les quatre autres sont chacun respectivement dans le salon de leurs parents. Ça fait cinq salons embouteillés pour des heures à n’en plus finir. Et deux parents – bienheureux les mono-parentaux qui ne subissent cela qu’un week-end sur deux, quoiqu’au prix d’un désastre économique: à deux il faut payer deux salons – deux parents hors d’eux-mêmes, qui n’ont plus qu’à se réfugier à l’autre bout de l’appartement, un casque réducteur de bruit sur les oreilles: aussi cher qu’une console.

Parlons en justement du casque. Il en a mis un, lui aussi, finalement, soucieux – garçon bien élevé et d’une gentillesse à toute épreuve – de ne pas (trop!) déranger. Un micro-casque, sophistiqué, toujours les économies d’argent de poche et les libéralités de la grand-mère (laquelle est toujours aussi une belle-mère, ta mère).

Mais cela n’arrange rien. Il beugle toujours autant, sauf qu’on n’entend plus les beuglements des autres joueurs. Ce n’en est que plus irritant puisqu’on ne perçoit plus les tenants et aboutissant de la … comment dire?… de la conversation, oui, c’est cela, de la conversation.

Cela ne fait pas moins de bruit, d’ailleurs.

Parce qu’ils ne hurlent pas en alternance, mais ensemble, ce qui ne les empêche pas de s’écouter et de très bien se comprendre. C’est probablement ce dont les politiques et les intellos bobos (ne pas confondre, n’insultons pas les Bonobos) se gargarisent avec le vivre-ensemble (Quelle horreur! Au secours, Pline le Jeune!): ce sont des domaines où l’on n’écoute que soi.

Comme ces femmes qui vocifèrent dans la rue dans leur portable (mais y a-t-il quelqu’un au bout de la ligne ou est-ce une singerie de plus pour masquer la solitude?), le portable d’un côté, la laisse du chien crotteur de l’autre, barrant toute la largeur du trottoir. Scènes de la vie quotidienne à Auteuil. Dans un premier temps on se dit chic! on ne va plus entendre que la moitié des conneries. Mais en fait, cela ne fait que perdre le semblant de cohérence que ça pouvait avoir, et ce n’en est que plus insupportable. De cohérence dans la connerie, s’entend. Idem dans le métro.

À Tokyo, où la densité de population est huit fois supérieure, personne ne vous bouscule ni même ne vous effleure dans la rue. Peuple bien éduqué. Personne n’irait téléphoner dans le métro ni dans le train, goujaterie suprême. On envoie des SMS, en permanence et à très vive allure, mais on ne dérange pas ses voisins en beuglant à la cantonade ses petites cuisines et ses plan-culs dérisoires. Ou alors on dort, aidés en cela par cette judicieuse invention, destinée au départ aux sourdingues, d’une petite musique spécifique de chaque station. Il suffit de se conditionner un réflexe pavlovien pour se réveiller pile-poil à temps pour descendre. Rangées de dormeurs…

« Le mariage est une tentative de résoudre à deux des problèmes qu’on n’avait pas quand on était tout seuls ». Je ne sais plus où j’ai trouvé cela, récemment, évidemment je n’ai pas relevé la source, en plus c’est une citation de citation. Pas de quoi être fier. Oui, c’est vrai, c’est un peu hors sujet. Mais je ne peux pas résister. Peut-être dans les notes 2008-2011, dont, pour notre plus grand bonheur, Peter Sloterdijk vient opportunément d’accepter la publication sous le joli titre « Les lignes et les jours », chez Maren Sell.

Donc il faut supporter ce barouf infernal. Voyez-vous comment faire autrement? La guerre est encore plus bruyante, et beaucoup plus meurtrière. Économiquement désastreuse, euthanasie du rentier.

Merci aux inventeurs du casque réducteur de bruit.

Ou alors carrément s’externaliser, ce que personnellement j’aurais plutôt tendance à faire: un coup de velib´et hop, au Louvre. Ou simplement ma tablette, un journal, et une bonne bière à la terrasse du rade d’en face. En attendant que ça se passe.

Précisément, parlons-en, du bistrot. Elles sont là toutes les quatre, belles à tomber, à la terrasse du Fétiche. Quatorze ans, jambes interminables, cheveux blonds soigneusement lissés tombant au milieu du dos, décolletés abyssaux, un remake des services secrets,  période Watergate, genre « gorges profondes ».

Vous avez remarqué, nous vivons une civilisation – merveilleuse – des seins à l’air. On ne va pas s’en plaindre. Mais c’est dire tout de même que, nonobstant les menaces journalistiques, les femmes de ce pays, les plus belles du monde, s’y sentent assez en sécurité (1).

Elles secouent leurs têtes, font virer leurs cheveux. Elles semblent s’entendre à merveille. Ce sont quatre « premières meilleures amies » (incessantes permutations circulaires) peut-être même depuis la toute petite section. Élèves à NDO ou à JBS tout proches.

La tension est néanmoins nettement perceptible. Les mains ne sont pas toujours très belles, mais leurs gestes sont déliés, appris de leurs mères, éduqués non sans une pointe d’affèterie, renouvelée des anges et des madones de Giotto.

On allonge les cous, d’un œil on mesure les jambes, on jauge l’élancement des cuisses fines dont le périmètre est vérifié chaque jour au mètre ruban, on compare les sacs, les chaussures, on glisse, dans un mélange d’envie et de vachardise, un compliment si gentil sur la dernière fripe, ou le dernier accessoire à la mode, acquisition du dernier shopping à Deauville ou à Londres avec maman, pour faire chauffer, voire carboniser, la carte de crédit de papa.

En attendant, comme le disait Leroi-Gourhan, que le dernier homme – évidemment américain, voir mon article « Désert » sur ce blog – ne fasse cuire le dernier rat, sur le dernière touffe d’herbe, avec la dernière goutte de pétrole…

Filles de la seconde moitié du 1°centile (je n’ai pas reconnu Paris Hilton, nettement, elle, dans la première moitié du 1°dix-millime!), soit les plus pauvres des plus riches. La honte. Presque une misère. Nous sommes les 99%.

Narcissisme des petites différences. En fait elles sont toutes étrangement pareilles, permutables, échangeables, peut-être jetables. Ravissantes porte-fringues, produits du marketing de l’offre, cher à l’ami Patrick Ochs. À force de les voir virevolter dans le Village d’Auteuil comme un vol d’étourneaux, on les confond toutes. (2)

Les plus belles sont celles qui viennent me voir.

Parce qu’elles sont aussi les plus intelligentes.

Autour de la minuscule table du bistrot (je refuse obstinément tout repas sur un format A4), elles sont donc là, toutes les quatre au téléphone en même temps.

Au début, je pensais qu’elles n’étaient ensemble que de façon purement formelle, chacune isolée dans sa bulle avec son ou sa correspondant(e) au bout de la ligne virtuelle, au bout dufil sans fil. En fait, elles se parlent en même temps, et expédient, et reçoivent, simultanément avec une virtuosité extraordinaire, photos, SMS, Tweets… Il faut penser qu’au bout de chacune de ces lignes mobiles il y a quatre correspondantes qui elles-mêmes en ont chacune quatre autres en ligne, et ainsi de suite. Les photos et les SMS font le tour de la terre à la vitesse de la lumière, à la vitesse des capitaux virtuels autour de la planète financière.

Ce sont d’ailleurs les mêmes produits: des dérivées de dérivés.

Comme papa, Big Data et trading haute fréquence.

L’ennui naquit un jour de l’uniformité?

Comme Michel Serres, gardons la foi dans le futur de ces Petites Poucettes. Et rien n’interdit d’en profiter pour tenter de répondre à la question pascalienne: Que nous est-il permis d’espérer?

Déclarer forfait? Ou en commettre un? Inanité. Alors que pour quelques centimes de plus – et c’est le bureau de papa qui paie – les forfaits sont aujourd’hui illimités. Criminalité sérielle. Forfaitures interminables.

Accomplir son forfait quotidien, seul emploi perceptible des téléphonistes mobiles de notre temps.

Moyenne actuelle: 83 SMS/24h.

Il paraît qu’en dessous, disent les sociologues, on est introverti, danger, vite un pédopsychiatre!

Qu’on se rassure, mes adolescentes sont plutôt autour de 400, avoués, et sans aucun doute massivement sous déclarés, comme le patrimoine de papa. Sans compter tout le reste.

Une séance de psychothérapie d’une demi-heure avec l’une de ces charmantes jeunes filles, c’est un message toutes les vingt secondes (180 à l’heure). Qu’elles ne peuvent s’empêcher de regarder, et auxquels elles ne peuvent s’empêcher de répondre, malgré la plaque de laiton apposée sur la porte de mon bureau priant qu’on veuille bien éteindre son portable avant d’entrer, avertissement pour analphabètes.

Le moyen de faire autrement?

Je proteste ou j’accepte? Refuser est absurde: accepter, c’est maintenir une ouverture pour le possible.

Quand elles ne s’emparent pas, avant que j’aie pu ébaucher le moindre geste, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, de mon i-pad qui traine là sur le bureau et de se faire une volée de selfies (3) sur décolleté vertigineux, avec pour fond la grande toile du regretté Ben-Ami Koller, qui en aurait été, sans nul doute, enchanté.

J’ai pensé au début que c’était impolitesse, manque d’éducation, voire mépris souverain (comme la dette éponyme) pour le pauvre artisan qui tâcheronne dans son bureau d’Auteuil. Je m’y suis fait. Cela ne les empêche pas d’écouter, ni de me parler. Ça fait partie du travail de l’essaim, de cette énorme masse de jeunes interconnectés en permanence à travers le monde, et qui métabolisent tous ensemble le monde, et ses nouvelles désastreuses dont il les bombarde en continu, ne serait-ce que pour y survivre. Miracle de la démocratie directe, dont le contenu – pour l’instant? – n’est pas toujours très profond ni très sage puisqu’il contient, qu’il a pour mission, précisément, de contenir tous les contenus. Cela fait partie du million de révolutions tranquilles (4). C’est déjà le monde de demain.

D’ailleurs, dès qu’elles arrivent dans mon bureau – un rayon de soleil à chaque fois, dont on a bien besoin pour supporter nos interminables hivers pluvieux du réchauffement climatique – la première chose qu’elles me demandent n’est-il pas: Docteur, puis-je mettre mon portable à recharger? Capito! J’ai bien vite installé à cet effet une prise multiple à portée de main sur mon bureau de façon à ne pas être obligé moi-même de débrancher mes propres chargeurs.

Et de m’emprunter dans la foulée un de mes téléphones pour avertir leur maman qu’elles sont bien arrivée chez le Docteur, et dans une demi-heure pour l’avertir qu’elles quittent le bureau du Docteur (apparemment c’est maman qui le leur demande, redoublant anxieusement la géolocalisation by Google), et pour signaler à leur première meilleure amie qu’elles sont « chez leur psy ».

C’est là qu’en est Antoine, pour l’instant.

« Est-ce grave, Docteur? Est-ce une addiction? Que nous conseillez-vous? Que pouvons-nous faire? »

La consultation de Marmottan? C’est juste pas la peine, hors de question. De toutes-façons trop loin d’Auteuil.

Et, horreur, pas dans le 16. Rédhibitoire.

Ils se sont renseignés sur internet avant de venir, et depuis longtemps. Car ça fait un bail que ça dure. « La vie, Docteur, est devenue un enfer à la maison ».

Je pense à l’addiction. Mes excellents confrères ont certainement écrit une masse de bouquins, certainement brillants, sur le sujet.

On confirme le diagnostic (5), voilà: un diagnostic, c’est simple, ça tient en un mot, c’est rassurant pour le praticien, encore plus rassurant, eh bien voilà ce qui est dit est dit, pour les parents, tu vois bien que j’avais raison, je te l’avais bien dit. On oriente avec un petit courrier, vers un « addictologue » (oui, ça existe, même si mon traitement de texte, d’origine américaine, me souligne le mot en rouge, « aucune proposition »). Et pourquoi pas vers Marmottan, tiens, un peu excentré certes, mais c’est tout de même le beau 16I°, et ils sont très bien vous savez.

Et de botter en touche.

Élégamment.

Sauf que ce n’est pas mon truc, à moi, mais alors pas du tout.

Je sais trop bien d’ailleurs, qu’après une boucle, plus ou moins longue, ça me revient toujours. Comme les sardines. De toutes façons ce sera à moi de m’y coller. Alors pourquoi pas dès maintenant?

Et puis, il y a Antoine, là, devant moi.

Un peu las, certes, mais on sent bien la braise qui couve sous la cendre, il suffit de souffler un peu. Et que lui puisse souffler.

« Lit-il? » « Ah ça oui, Docteur, peut-être un peu moins qu’avant, mais quand même encore beaucoup. Toutes les semaines à la FNAC ».

Pas Flaubert, ni Balzac, sauf si imposé par la prof de Français. Il ne faut tout de même pas rêver. Et d’ailleurs comment le leur reprocher? Qui suis-je pour juger, comme dit le Pape François? Soyons honnêtes, cela nous barbait grave déjà à leur âge.

En vacances, surtout en vacances, on n’avait pas intérêt à se plaindre de s’ennuyer. Ma mère avait une réponse dirimante: « Mais, mon petit garçon, si tu t’ennuies je peux te donner une version latine! » Et il avait toujours, tapie là dans l’ombre de la bibliothèque, la présence, O combien familière, et finalement rassurante, de l’Histoire Romaine de Victor Duruy, en vingt-quatre volumes.

Pas la peine d’énumérer, je vais le faire pour lui. En ce moment tu es peut-être déjà dans Games of Thrones, ou est-ce encore un peu tôt, chaque volume près de 1000 pages. Les Harry Potter sont loin, bien que tu les aies tous relus plusieurs fois, n’est-ce-pas, et tous les volumes des Secrets de l’Epouvanteur, Eragon, Les Royaumes Oubliés, La Geste des Chevaliers Dragons, L’Assassin Royal (7 Tomes au moins, ah, plus dis-tu? tu vois je ne suis pas à jour, merci), Percy Jackson, Hunger Games même si tu l’as d’abord vu en film, les chroniques du Monde Émergé, Bilbô le Hobbit, Le Seigneur des Anneaux, pas facile, moi aussi, je t’avoues, j’ai eu un peu de mal à y entrer, mais après, on n’en sort plus, c’est comme la mer après un coup de mistral. L’Encyclopédie Star Wars, très belle, et celle d’Avatar, sublime. Et les Codex des War Hammers… Ta chambre en est tapissée.

« A-t-il des amis? » « Oui, Docteur, peut-être pas beaucoup, mais tout de même. Certes nous ne les connaissons pas tous… »

« Et que vous semble de ceux que vous connaissez? » « Des garçons bien, sans doute, des enfants bien élevés »… « Et quels retours avez-vous des parents chez qui il lui arrive d’être invité? » « Que des compliments, Docteur, que des compliments: ah que ton fils est charmant, courtois, bien élevé, serviable, et toujours souriant. Quelle différence avec le mien, vraiment, si tu savais, quelle chance tu as! » Donc un JCLA…(6)

« Fait-il du sport? » « Du tennis, oui, deux fois par semaine, et j’arrive parfois à le trainer au golf le dimanche matin, il a un bon put ». J’approuve, en faisant remarquer que ce sont là, en effet, les deux sports où le club-house est fréquenté par les plus belles…

Et, là je me fais suave. D’une onctuosité toute ecclésiastique, « et qu’en est-il de son rendement scolaire?

Toujours aborder la chose, avec les parents, sous l’angle de la rentabilité. (7)

Inutile de lui demander ce qu’il fait dans la vie. La réponse est « Banquier ». Ni à elle. Elle répondra immanquablement « Négociation Immobilière ».

Qu’est-ce que cela, « banquier », peut bien diable vouloir dire? Possède-t-il à titre personnel une grosse banque, genre Rothschild, ou autrefois Pierpont Morgan. Est-il alors le chef de la salle des marchés de BNP-Paribas, dont le bilan est supérieur à celui de la France? Ou le patron du trading des dérivés de produits agricoles pour IntercontinentalExchange.

Ou bien, plutôt, accueille-t-il, avec une gentillesse sans faille, dans quelque agence locale, cette figure incontournable de la littérature financière, la veuve de Carpentras au guichet de la Générale, pilier inconditionnel de la banque universelle qui fait la fierté des politiciens de notre pays?

Banquier, c’est moins reluisant qu’avant la crise dite des subprimes, d’où la pudique ellipse, mais au moins est-il près de la caisse, il voit passer les biffetons.

« Non, Docteur, les résultats n’ont pas tellement baissé, évidemment, ça pourrait être mieux… » Et l’on me montre les derniers bulletins qui, conformément à mes prévisions, ne sont pas si mauvais.

J’épluche à haute voix les notes qui sont données – on est dans un excellent Collège – au centième de point près (soit la précision d’un point de base), avec mention, dans les colonnes voisines, de la moyenne de la classe, de celle du premier, de celle du dernier, et, dans la colonne de gauche, le rappel des moyennes de l’élève au trimestre précédent.

On ne peut pas mieux préparer nos enfants aux futures évaluations annuelles par ce crétin de n + 2 et aux notations qui, à force de Standard, nous tirent tous, gentiment, vers le Poor.

Je commente, sérieux comme un Pape (qui suis-je?), les différentiels d’avec la moyenne de la classe – c’est une très bonne classe, celle des germanistes, donc bourrée d’enfants d’enseignants, d’une très bonne école, pourquoi donc se fait-on du souci? – différentiels qui dépendent essentiellement de si les enseignants, matière par matière, sont jugés sympathiques ou non par Antoine, ce en quoi celui-ci ne déroge nullement, même si son avis peut être différent de celui de ses petits camarades: libre exercice du droit de critique, qui, dis-je à haute voix, l’honore.

La moyenne de la classe est évidemment très élevée. Les notes d’Antoine sont presquecatastrophiques, mais ça c’est le demi-verre vide, on choisit donc de n’en point parler.

Je n’insiste pas sur les performances du premier, qui d’ailleurs, le plus souvent, est unepremière: finalement, à la longue, premier, ça fait un peu vulgaire, n’est-ce pas?

En revanche j’analyse avec le plus grand soin les moyennes du dernier, quelqu’un d’assurément sympathique et cordial, qui a le courage d’assumer crânement cette fonction essentielle au bon fonctionnement d’une classe, même et, peut-être surtout, si elle est d’excellence.

Ah, je vois que tu as 4,37 en technologie ce trimestre, tu avais fait mieux au trimestre précédent, de 11 points de base, soit 4,48. Bien sûr, tes parents excellaient dans cette belle discipline n’est-ce pas – gestes frénétiques de dénégation de la part des deux parents – suis-je bête, la techno n’avait pas encore été inventée, ni la matière, ni la musique.

Mais je note également que le dernier se débrouille pour avoir 1,23/20. Bien, bien… Il faut que tu ne manques pas de le féliciter, en y ajoutant mes compliments, si tu veux bien. J’allais toujours voir le dernier pour le congratuler, surtout l’encourager à baisser encore sa moyenne, dans la mesure, évidemment, où c’était possible, parce que plus ça vole bas et plus le rase-motte est acrobatique. Creuser l’écart avec le dernier, ce n’est pas aussi satisfaisant que de resserrer l’écart avec le premier, mais tout de même, ça reste un argument…

Voyons les appréciations maintenant, c’est évidemment beaucoup plus important que les notes. Ça donne une bonne indication sur le trend. Voyons voir… (Je lis à haute voix) Mais ce n’est effectivement pas mal du tout, tes parents ont raison! Des bavardages, bien sûr… (Je me tourne vers les parents): Le moyen de faire autrement! (8)

Mais tous les professeurs, ou presque, te soutiennent: entre les lignes, même si les notes ont baissé, on lit l’encouragement, la confiance dans le retour prochain de l’indice à son plus haut et même à le surperformer. « Accroche toi, Antoine », « Ne te décourages pas, tes efforts seront récompensés », « On croit en toi, Antoine, tu n’as que peu de choses à arranger et tu repartiras à la hausse »! Le prof de maths, qui malgré les notes excessivement basses, a, de toute évidence, détecté, chez Antoine, un bel esprit mathématique. Quant à la prof de français… dis donc, Antoine, ma parole, tu as le ticket!

Même le directeur du Collège, que je connais bien pour l’avoir eu plusieurs fois au téléphone pour des cas bien plus dramatiques, croyez-moi, eh oui, le monde est petit (dans le 16!), et dont le rôle est plutôt, traditionnellement, de freiner et de veiller au grain, se fend, vous l’aurez remarqué, d’un petit commentaire nullement péjoratif.

Sauf, mais cela va de soi, cette peste de prof d’anglais, une chipie, et mal fagotée de surcroît (je vois au fin sourire d’Antoine, que je suis tombé pile, pas difficile…): dira-t-on jamais assez tout le mal qu’il convient de penser des professeurs d’anglais?

Je me tourne à nouveau vers les parents: C’est là, à mon sens, et croyez moi, j’en vois beaucoup, un plutôt bon bulletin. La note de « vie de classe » est mieux qu’honorable, on souligne à plusieurs reprises qu’Antoine participe, n’hésite pas à intervenir, et qu’il le fait avec vivacité, intelligemment, et souvent de façon bienvenue, à bon escient. On l’y encourage même: « Antoine, tu pourrais être moteur pour la classe ».

Au fil de cette revue du désastre, les parents se sont détendus. Allons tout ne va donc pas simal.

Le fils de parents tels que vous ne peut tout de même pas être totalement mauvais…

Ils sourient.

Eh bien, Chère Madame, Cher Monsieur, avec votre accord, et bien sûr avec le sien (je lis dans le regard muet (9), mais amusé, du garçon, que la cause est entendue), je me propose d’aider notre Antoine à remédier au plus vite à ces petites choses qui ne vont pas et qui vous empoisonnent la vie à tous les trois en ce moment, de façon bien injuste…

Je ne vous cache pas que je suis un homme d’ordre… et partisan de la paix des familles. D’accord, donc, pour le Law and Order, mais jamais, au grand jamais, au prix d’un rabotage de l’intelligence, si minime soit-il…

Mais avant de terminer ce premier entretien, – j’ai raté ma vocation, j’aurais dû, décidément, faire SJ! – (suavement) une dernière question: Antoine, combien de colles? Euh… (ça calcule ferme dans les circonvolutions, dois-je dire celles que j’ai grugées aux parents), euh… deux?

Pour la semaine?

Un frisson d’horreur et d’effroi passe, comme un nuage de gros temps, sur Antoine et ses parents.

« Oh non, depuis le début de l’année, et encore, c’est moins que l’année dernière, et il y en avait une collective, par le prof d’EPS » (évidemment!).

Je prends mon air navré, compassion infinie, le fond de la misère. Eh bien, Antoine, je vois que tu es très malade, il est grand temps que je m’occupe de toi…

Et je me retourne à nouveau vers les parents: « hum!… Je dois attirer votre attention, toutefois, et pour être tout à fait honnête, sur le fait que je ne suis peut-être pas la personne la plus adéquate pour donner les meilleurs conseils à Antoine, pas ceux en tout cas dont vous auriez sans doute rêvé avant que de pénétrer dans ce bureau. Je dois vous avouer bien humblement que la colle bí-hebdomadaire était pour moi l’étiage des basses eaux… Sans préjudice du reste: « Puisque vous aimez tant rire, allez donc rire dans le bureau de Monsieur le Directeur… » (ou du Père Supérieur…). Il est peut-être encore temps pour vous de changer d’avis et d’aller consulter quelqu’un d’autre. Je ne m’en formaliserais pas, vous savez, nous avons tellement de savants collègues sur la place, et si talentueux…

La thérapie se met en place.

On s’y colle.

Faute de colle hebdomadaire, j’impose une séance par semaine. Ça urge!

Antoine, y vient volontiers, seul, il habite tout près, et avec une précision d’horloge.

Pendant que nous devisons gaiement, le dossier personnel, informatique évidemment, se constitue sous les yeux d’Antoine, pendant les deux-trois premières séances, ce qui le passionne et le rassure: ce Docteur se débrouille bien avec l’outil informatique et le Sony panoramique et tactile fait son petit effet.

Antoine y participe de bonne grâce: bulletins scolaires, notes manuscrites des premiers entretiens avec les parents, fiches d’antécédents, pages du Carnet de Santé, courrier du pédiatre adresseur, bientôt rejoints par les photos, les premiers dessins-tests que je lui demande, comme à tous, ainsi que les petits tests (mémoire, attention, schéma corporel, orientation temporo-spatiale, perception des détails, maniement des formes abstraites, logique mathématique), viennent sous ses yeux se ranger sagement sur l’écran dans les sous-dossiers qui leur étaient, de tout temps, réservés. Sans oublier une observation de l’écriture (tenue du stylo). Discrètement, l’imposition des mains renseigne, plus qu’un long discours, sur les raideurs internes et les crispations inutiles, fortes consommatrices d’énergie. Sitôt porté à l’écran, le moindre dessin est transfiguré. C’est donc moi, là, c’est moi qui ai fait ça? L’écran, d’un coup, n’est déjà plus tout à fait celui du jeu vidéo.

« Tu joues sur quoi? »

« Clash of Clans. »

« C’est un super jeu. Mon fils y a joué un temps. Il a migré sur LoL ».

« Et vous, Docteur, vous jouez? »

« Un peu sur MineCraft, il m’a pas mal poussé quand c’était sa période. Mais tu sais, avec mon métier, le plus beau du monde, un vrai jeu, je n’ai pas tellement le temps… »

« J’y ai joué pas mal, moi aussi. Mode Créatif? »

« Oh non, non… Mode Paisible, pépère, j’ai trop peur des creepers… Et puis, je suis distrait et assez maladroit, tu sais, alors j’ai tendance à souvent tomber dans la lave, you died… »

« Vous devriez passer sur Clash of Clans, je vous jure… »

« Trop difficile pour moi, j’oserais pas… »

« Mais non, et puis il y a les tutos… »

« C’est un moins de dix-huit, n’est-ce pas? »

Il rigole…

Il n’est pas dupe, ça fait même belle lurette qu’il a analysé le truc, aidé en cela par le fonctionnement de l’essaim. Comme on ne leur apprend pas à lire (surtout ne pas lire, acte séditieux, ce n’est pas une émeute, Sire, c’est une révolution), ou plutôt comme on ne leur apprend à lire que ce qu’on veut qu’ils lisent (des notices techniques et des modes d’emploi, heureusement: imaginez un peu ce qui se passerait s’ils se mettaient à lire ce que lisent ou ne lisent pas (10), « élites » et « dirigeants »!…), ils lisent comme leurs profs, le service minimal, le RMI littéral, le degré zéro du texte.

Personne n’aime recevoir des conseils, surtout s’ils déconseillent. Au lieu de ce qui est écrit sur la pochette, « déconseillé aux moins de 18 ans », ils lisent donc « moins de 18″! Et dès le CP, peut-être avant, affirment gaiement que, précisément, c’est un jeu exprès pour les plus jeunes.

« Je vous assure, Docteur, ce n’est pas du tout violent. On ne voit pas beaucoup de sang! »

La violence, on ne la leur fait pas. Ils sont nés dans la réalité virtuelle en même temps que dans le monde physique. Ils ont bien vite compris que la violence dans le jeu n’a rien à voir avec la violence dans (de) la vie réelle, laquelle est beaucoup plus violente, dangereuse, vicieuse, tordue, haineuse et dissimulée. Dans le jeu vidéo, c’est pour de faux, c’est pour de rire, même si le sang éclabousse les murs, même si l’on peut suivre le méchant aux traces sanguinolentes de ses chaussures, ça reste la violence des piou-pious, des soldats de plomb, de la guerre des boutons, des pistolets factices pan-pan et des arcs et flèches des indiens et cow-boys de notre enfance.

La violence réelle, celle qui leur fait peur, c’est celle des chauffards sur la route quand on roule tranquille avec papa sur la route des vacances, c’est celle du « Le Tabac Tue » sur les paquets de clopes de maman, c’est celle des cailleras de banlieue qui sont si bien informés de leurs horaires de sortie pour venir les taxer d’un portable, d’un i-pad, d’un blouson de marque, s’ils ont l’imprudence de sortir seuls, et c’est pour cela qu’ils ont besoin aussi d’être connectés par mobiles entre eux pour se coordonner et se protéger mutuellement.

La thérapie trouve son rythme et court sur son erre. Il embraye chaque séance sur Clash of Clans et je ne peux plus l’arrêter. Je ne cherche pas à l’arrêter, d’ailleurs. C’est trop cool. Il est intarissable sur les détails du jeu, les stratégies, les niveaux qu’il franchit, les alliances nouées, les succès, les conquêtes, les joueurs rencontrés de hasard, les astuces techniques, les nouveaux tutoriels. Au Collège, ils sont peu à jouer, du moins à ce niveau d’excellence. Ça nourrit les conversations. On navigue à l’estime.

Il s’empare d’une feuille de papier, me fait des dessins pour appuyer son dire, expliciter un plan de bataille, décrire un élément de décors, représenter un objet, un personnage du jeu, un monstre, un robot, que sais-je? Je n’y connais rien, c’est trop évident, il n’est évidemment pas dupe, mais avec une gentillesse touchante et passionnée, il m’explique comme à un débile, avec une patience d’ange, une résistance à toute épreuve. Le téléphone sonne? La secrétaire fait une incursion? Il poursuit sans se démonter. Parfois ça patine un peu, je m’inquiète, tu parles vraiment bien, veux-tu que j’aille te chercher un verre d’eau, mais je t’en prie continue, j’apprends vraiment plein de choses… Inversion des rôles, c’est tout à coup lui le prof, et l’élève, un vieux, mais quand même un Docteur, se tient bien sage, paraît intéressé, écoute, ne chahute pas.

Des fois ça ripe un peu en début de séance, comme un doute passager, qui l’effleurerait. Il ne le dit pas, mais le pense si fort, « peut-être je vous gonfle », que je m’empresse de répondre par anticipation, non, non, je t’assure, continue, c’est passionnant, ça ne me saoule pas, au contraire, sauf si j’étais un ivrogne…

Et il repart de plus belle. Je n’ai pas grand-chose à faire – métier de paresseux – qu’à relancer de temps en temps, à titiller gentiment, je relève un mot, demande une précision, m’enquiers du niveau où il se trouve, HdV level combien? Ça l’amuse, ma maladresse le confond, vous savez, Docteur, vraiment vous devriez jouer, s-e vous seriez moins nul.

Pour ponctuer, rythmer le discours, installer des scansions, des respirations, j’utilise des mots du jeu (et des jeux de mots), un peu au pif, mon fils m’a lesté d’un ensemble documentaire – fort complet, abondant et évolutif – accessible sur le web, développant la lexicographie du jeu, abréviations, concepts de base, définitions, personnages, insultes à dire et à ne pas dire… Je pioche là-dedans, pour faire le malin. Sans vergogne. C’est pour la bonne cause.

Il est question (dans LoL) de « compétences passives »

Les dessins spontanés, séance après séance, se complexifient, se simplifient, se diversifient tout à la fois. Ils représentent le jeu, bien sûr, ses méandres, ses stratégies, les positions acquises, les objectifs visés, les relations spatiales et temporelles des membres de l’équipe, tant d’autres choses encore, c’est trop rapide pour moi, je n’arrive pas à suivre.

C’est la map, la carte du territoire virtuel où jouent Antoine et son équipe. Moi aussi, j’ai, même si je n’y vais plus très souvent désormais, ma map sur MineCraft, je pourrais en avoir plusieurs, si je voulais changer de vie ou avoir plusieurs vies virtuelles.

Pourquoi une map? Parce que nous sommes tous des visuels, et tous les petits fils de Tolkien. Souvenez-vous, au début du Seigneur des Anneaux, l’auteur donne une carte nous permettant de nous repérer, savoir où se trouvent la Comté, le Mordor, le Rohan, Dol Guldur, la Forêt de Mirk Wood, Minas Tirith. Fort utile, sans cela, du fait du début un peu aride, le découragement aurait peut-être eu raison de nous. Et, un peu plus loin, souvenez-vous de la carte de l’Ile Mystérieuse de Jules Vernes, qui nous permet de nous représenter ce monde forgé par quelques hommes, et un chien, et de savoir en toutes circonstances nous réfugier à Granite House, avec son ascenseur hydraulique même pas en rêve. Et plus loin encore, la Carte du Tendre…

Les dessins d’Antoine montrent des circuits, des nœuds de routes, des échangeurs chers à Michel Serres, des labyrinthes, des enchevêtrements extrêmement complexes, touffus et précis à la fois, de ce qui semble être des canalisations, des tuyaux, des conduits, des câblages, des entrelacs de connections physiques tels qu’on peut, au microscope, en lire sur des puces informatiques ou sur des fragments minuscules de tissus cérébral.

Certes, pour Antoine, c’est la représentation de sa partie sur Clash of Clans. Mais comme toute représentation abstraite, c’est bien plus que cela. La map (11), comme tout langage, est débordée par les effets du discours, la métaphore et la métonymie.

J’ai écrit ailleurs qu’on ne peint jamais que des autoportraits.

Séance après séance, Antoine dessine sa map, c’est à dire, autrement dit lui-même, une sorte d’espace transitionnel entre le monde du jeu et son monde intérieur, son monde du je. Le monde du Jeu étant lui-même un espace transitionnel avec le monde dit « réel », ou « IRL » (In Real Life comme ils disent), la réalité. Le monde du Je un espace transitionnel avec, plus profond encore, et intime, le Réel, l’Inconscient. Il faut bien qu’il y ait des courroies de transmission, qui permettent des modélisations du monde (12).

Antoine auto-portraiture son monde intérieur et ses dessins sont tour à tour (métonymie) et simultanément (métaphore), la représentation de sa jeune pensée en développement, de la prolifération de son imaginaire, du bourgeonnement incessant des théories qu’il se fait du monde, du perfectionnement de sa pensée logique, de la construction de son histoire et des représentations qu’il s’en fait, évidemment révisionnistes à mesure que l’épigenèse intègre la phylogenèse, et que la culture prend le contrôle de la nature ou des bribes qu’il en reste.

Les entortillements du dessin, les escaliers, les courbes, les échelles, les culs-de-sac, les goulets d’étranglement, les chausse-trappe, les pièges, les encarts et les écarts, les renvois annexes à des plans différents, les bulles, les raccourcis, les phylactères, les écrasement de la 3D sur le plan et les dédoublements du plan euclidien, il s’agit d’un énorme travail de description de la réalité interne dans toute sa complexité.

Comme ça foisonne encore plus qu’avant puisque le développement extraordinaire de la pensée adolescente est percutée par la créativité du jeu en réseau, ça met du désordre, c’est difficile à contrôler, à ranger, à contenir dans 1400cl de volume cérébral, dans un corps encore fluet d’adolescent, dans une chambre d’un appartement parisien, une sacoche ou un sac à dos de collégien.

Donc ça déborde.

D’où le côté bordélique des chambres d’ados, les hurlements dans la partie, les bavardages incessants en classe.

Ce qui n’empêche ni de classer, ni d’écouter, ni de ranger, ni d’apprendre.

Génération multitâche. Vraiment pas la peine d’essayer d’empêcher, guerre perdue d’avance, mieux vaut surfer et essayer de piger.

La map d’Antoine est l’autoportrait de son monde interne. C’est pourquoi ça paraît si compliqué à voir comme cela. À cause de l’empilement métaphorique et de la transitivité du sens.

La feuille de papier c’est l’espace, le crayon, le stylo, le pinceau, la plume, c’est le temps.

Le format A4, notre dernier espace de liberté (c’est pour cela qu’au bistrot je refuse de bouffer dessus).

Mine de rien, c’est joliment abstrait. – « Docteur, le grand tableau qui est là, derrière, – il s’agit de la grande toile noire de Ben-Ami Koller – qu’est-ce que ça représente? » – « Toi ». – « ? » – « …Et moi aussi… Toute toile représente celui qui la regarde, et aussi celui qui l’a faite… C’est la magie de la peinture… C’est la magie des modèles formels… Tu vois, ton prof de maths, malgré tes notes médiocres, à bien raison de dire que tu as l’esprit mathématique… » – « Oh, ça remonte, Docteur, ça remonte… (un ange passe…)

Et, à propos, ça sert à quoi, les maths? » – « À rien… C’est uniquement pour le fun… C’est comme la peinture, et aussi comme Clash of Clans… Demande à Villani… » – « Qui c’est çui-là? » – « Tu le verras sûrement un jour ou l’autre, on ne voit que lui, c’est un type avec des cheveux longs, une lavallière et une araignée, qui parle comme Titeuf, et a obtenu la Médaille Field, le Prix Nobel des maths… » – « Une araignée, comme celle qui est sur la pendule? – « Oui, que veux-tu, moi aussi j’aime les araignées, je te raconterai ça un jour, elles m’ont sauvé autrefois… L’araignée, c’est un objet mathématique assez consistant » (13)

Au fil du temps, les dessins s’accumulent dans le sous-dossier « Suivi chronologique des Séances », ça prend peu à peu tournure, on peut repérer des similitudes, des répétitions, des écarts, des divergences, de brusques sauts dans quelque chose d’autre… Régulièrement, pendant qu’il parle et dessine, je scrolle le dossier, les images défilent. Tout en continuant à parler et à dessiner, il regarde du coin de l’œil… ça avance… Tiens, récemment, d’un coup, apparition de la couleur, bon signe. Ça fait des ronds, ça boucle et ça revient, ça repasse sur des balises, ça s’arrête, ça repart, ça marque des stops, ça fait des boucles de rétroaction, on est dans la théorie générale des systèmes. Antoine circule dans son cerveau (14), il circule dans son histoire, il concocte son avenir.

Ça prend une cohérence. C’est comme dans la peinture, quand on regarde le travail de quelqu’un dans la longue durée, même si sa peinture a changé, même si lui, le peintre, a changé, on voit bien que c’est toujours le même bonhomme.

On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, la rivière a changé, et on a soi-même changé.

On change le manche, on change la lame, et c’est toujours le même couteau.

Mine de rien, c’est un système, ou un système de systèmes, joliment complexe. On ne va pas s’en plaindre. Seulement faire attention de ne pas compliquer le complexe. Mais on n’y comprend pas grand-chose. Serendipity: « puisque ces mystères nous échappent, feignons d’en être l’organisateur ».

Il explore, tranquille, personne ne l’emmerde, en route pour de nouvelles aventures…

La psychothérapie, c’est une bulle d’oxygène. Comme rien n’est prédéterminé, comme rien n’y est obligatoire ni contraint, comme c’est un espace où il n’y aura, comme dit la parole eucharistique, « ni jugement, ni condamnation », on est libre d’y faire l’expérience de sa liberté, et d’y rencontrer ce que l’on veut, bien sûr, mais surtout ce qu’on n’attendait pas.

Il est libre, Antoine, il y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler…

Il s’ouvre, carrément gai maintenant, moins gris, dos redressé, belle peau, cheveu brillant, œil vif, pet franc, urine claire. « J’aime beaucoup la façon dont tu te coiffes le matin, c’est enlevé, il y a du mouvement, c’est très élégant » – « Mais je ne me coiffe jamais! » – « Alors, continue, c’est superbe, je voudrais bien pouvoir en faire autant, mais, tu vois, je n’ai plus assez de cheveux, profites en… Garde ta tignasse, surtout pas de coiffeur, ou le moins possible… »

Toujours maigre comme un cent de clous, tant mieux, on est plus svelte, plus agile, plus rapide, plus mobile… Pour jouer, entre autres. Moins de cholestérol, moins de diabète, moins d’AVC, moins de cancers.

Les Bidochons n’étaient, en fin de compte, qu’un groupuscule d’avant-garde. Nos contemporains font dans la bidoche (15). Monstrueuse augmentation de la taille et du poids. Totalement inutile. Faire 1,90m et déborder le quintal n’augmente malheureusement pas le volume cérébral, toujours identique depuis 100000 ans et inférieur de 150cc à celui de nos cousins Néandertal. Ça dilue plutôt: Moins de cerveau pour plus de viande. La chefferie prend du plomb dans l’aile, le pouvoir n’en a que moins de plomb dans la cervelle, la pensée bat de l’aile, l’Etat fait sous lui.

Et puis, vous avez remarqué, ils n’ont jamais autant eu la boule à zéro que depuis qu’on a supprimé le service militaire.

Il paraît, selon les sociologues et les formateurs en management, que le crâne rasé et la très haute taille sont de fidèles prédicteurs de la réussite. En entreprise, dans les boîtes.

Il n’est pas certain qu’on ait envie d’aller se fourrer dans une boîte.

Les parents ne parlent que de leur boîte, c’est gonflant, et ensuite ils nous refusent d’aller en boîte, faudrait savoir…

« Qu’est-ce que vous lui avez fait? »

Bon, ça y est, je vais encore me faire engueuler. (16)

« Mais rien, je vous assure, ou presque rien, un petit rien… » (17)

C’est trivial, pas un scoop, je ne fais rien, c’est bien connu. D’ailleurs il suffit de taper mon patronyme sur Google pour voir rappliquer tous les fabricants et vendeurs de coussins et d’oreillers de la planète, chinois pour l’immense majorité (18). « Little Miss Muffet… » Il y en même qui prétendent que je dors pendant les séances. Ça ne m’étonnerait pas. Une vieille amie américaine, éternellement jeune, me dit « Quel beau nom vous portez! » Je ne le porte pas, il me porte. Reposant.

« Est-ce grave? Ou, n’est-ce, comme le disait Coluche, pas plus grave que si c’était pire? »

« Mais non, Docteur, rassurez-vous (juste retour, nouvelle inversion des rôles)… Au contraire, tout va très bien, au contraire… On voulait vous remercier. Les notes ont remonté (Antoine isBack), passage de classe facile, avec une marge plus que confortable, les professeurs sont unanimes, c’est un autre enfant! (L’Antoine nouveau est arrivé). À la maison, charmant, disparition des conflits. Il joue, certes, mais plus raisonnablement… Comment avez vous fait? »

Sans doute à-t-il mis en application mes petits conseils. Diplomatie préventive, se mettre en frais, entretenir un Consulat en bon état de marche au Royaume des Parents. Définir la durée d’une partie, généralement trois heures à peu près. Ne jamais entamer de partie si on sait ne pas pouvoir disposer du temps nécessaire. Convenir d’un temps avec les parents, ferme, par exemple quatre heures. Mais s’il nous reste du rab, parce qu’on a terminé plus vite, s’interdire de commencer une nouvelle partie dont on sait bien qu’elle va déborder, et ce sera la guerre. Un petit coup de tutos, pendant la demi-heure qui reste, c’est toujours ça de pris. Qui vis pacem para bellum. Mieux vaut une bonne partie bien jouée qu’une partie de plus (de trop) qui se termine dans les cris, ordi retiré sauvagement, fils arrachés, souris projetée contre le mur du salon, cheveux tirés, hurlements, invectives, bousculades, post-its vengeurs le lendemain dans l’ascenseur de l’immeuble hausmanien, injures regrettées aussitôt qu’émises, contrition, ombre portée du Doute sur l’Amour…

Mettre des alertes sur le portable à côté de l’ordi, première à une demi-heure, deuxième à dix minutes de la fin. Déclencher le count-down dès la première minute du jeu, ne pas essayer de gruger, c’est, on le sait bien, se gruger soi-même. Prévenir ses compagnons de jeu dès la formation de l’équipe, voilà, j’ai trois heures, trois heures et demie maxi, je dois tenir compte de mon écosystème, pensez-vous que ça va le faire? S’ils se trompent en acceptant, ce sera pour leur pomme, ils ne pourront rien me reprocher. Réitérer l’avertissement en anglais.

Je sais bien, c’est le Docteur qui l’a dit, que je n’y arriverai pas du premier coup, il y aura, c’est inévitable, des hauts et des bas (dure condition masculine), des succès, et des rechutes. Je ne m’énerve pas contre moi-même, j’accepte, ce sont les aléas de l’existence. Mais la réussite est au bout. Et la fierté d’avoir vraiment gagné. Une fois rendu, on s’apercevra que la fin est moins importante que le chemin, le Tao. Relire mon Tchouang Tseu.

Les parents, qui savent qu’ils ont quatre heures à souffrir, deux fois par semaine, que quatre heures, s’équipent mentalement pour tenir. Par exemple, l’un écoute, dans le casque réducteur de bruit, « Du côté de chez Swann », lu par Dussolier. L’autre va faire un tour, « passant par Méséglise ». La fois d’après, on échange. Quand ils constatent qu’on tient (à peu près!), ils nous en sont extrêmement reconnaissants, se détendent, en viennent même à tolérer sans drame une petite bavure éventuelle. En plus, ils vont pouvoir plastronner devant leurs amis: nous, on y est arrivés.

Au collège, cette réussite intime me fait plus détendu, plus confiant, plus ouvert. Ça se sent tout de suite. Les profs qui n’attendent que ça, marquent le coup. Et eux aussi plastronnent dans leur for intérieur: Qu’est-ce qu’on est bons, tout de même!

Antoine, le bel Antoine, fait le point régulièrement, de temps à autre, pas de prise de tête, avec son Docteur.

Quelle chance j’ai d’assister, aux premières loges, à cette merveille, l’éclosion de la vie de l’esprit, la naissance miraculeuse de l’intelligence et de la sensibilité. Un Balcon en Forêt.

Les grands désordres s’étant effacés, il en vient au point, où en sont tous les grands artistes, à s’irriter de tous les petits défauts qui subsistent, les manquements qui perdurent, les imperfections et les ratés minuscules que personne d’autre que soi ne voit ni n’entend. Dans tel passage difficile, cette touche qui a accroché imperceptiblement, cet infime décalage de tempo, cette note prévue par la partition pour n’être qu’à la limite de l’audible et que j’ai laissée passer un poil trop fort. Je m’en veux quand à la sortie on vient me féliciter, merci, Maître, vous nous avez enchantés, quel talent! Mauvaise conscience…

Cette toile si malheureuse, on y a tellement travaillé qu’on n’y comprend plus rien (comme s’il s’agissait de comprendre!), et qu’on finit, rageusement ou dépité, par retourner face au mur de l’atelier. Et, peut-être même des années après, quelqu’un vient qui la retourne: « Mais dis donc, c’est superbe, pourquoi nous as-tu caché cette merveille, c’est probablement une de tes meilleures, mais regarde-moi ces bruns mêlés de bleus, ces petits roses, ces noirs, mais où vas-tu donc chercher tout cela? ».

Et puis, peu à peu, c’est le métier qui rentre, vient l’apaisement, la douceur du soir qui tombe (« Dans la peinture, disait Villon, le plus difficile ce sont les cinquante premières années »). Pas l’indulgence, non, ça jamais, mais la générosité, pour soi-même et pour sa vie. Pour lavie, qui est si généreuse avec nous, la seule chose vraiment gratuite. On devient, à la longue, un peu Grand Seigneur.

Cette dame qui n’écoute pas et ne suit pas les conseils, qui consulte en série sans jamais donner suite. Tourisme médical. Elle a déjà vu tout Paris. Je suis le n-ième. Je ne la reverrai sans doute jamais. D’ailleurs elle me dit avoir dans le même temps pris rendez-vous à Bicêtre pour dans une semaine. Je téléphone à la consœur pour l’avertir et lui faire part de mon impuissance. Grand éclat de rire au bout du fil: « Encore une que nous n’aurons pas sauvée! ». Merci à la vaillante collègue inconnue, vous m’avez fait grand bien.

« Nous prendrons sur nous d’expliquer le mystère des choses, tout comme si nous étions les espions de dieux » (19).

Les jeux vidéo, c’est très simple: C’est inéluctable, impossible d’y échapper, nous n’y couperons pas. En plus, ce n’est certainement que le début, le tout début. Ça va prendre à l’avenir une extension énorme.

Comme Internet. Internet, vous vous rendez compte, ça fait, quoi, 18-20 ans, vous arrivez à vous en passer, vous? Nous autres adultes, sommes branchés en continu, même si on fait autre chose, ça tourne en tâche de fond, où qu’on soit, métro, voiture, vacances, nuit, jour, on a oublié qu’il n’y a pas si longtemps nous n’avions encore que des Minitels.

Le monde du XXI° Siècle ne sera qu’un immense jeu vidéo.

Vous trouverez un exposé très documenté et excellemment écrit dans le premier chapitre « NBIC: Quatre lettres pour en finir avec la Mort » du livre de mon confrère le Docteur Laurent Alexandre (« La Mort de la Mort », JCLattès, 2011), qui a très judicieusement migré de la chirurgie urologique vers la prévention par la prévision, ce qui nous est à tous infiniment utile dans l’état actuel de la transition. En particulier pour moi dont le métier consiste à conseiller et à piloter les parents dans le long terme du processus de croissance, de développement, d’acculturation et de réalisation de leurs enfants au mieux de leurs dons et de leurs talents.

Et dans le chapitre suivant, p94: « Considérant l’évolution ultra rapide des mœurs, quel individu de 2080 voudra demeurer un vivant obsolète, fragile et malade, quand ses voisins seront « géniaux » et quasi-immortels? Qui voudra se contenter d’un QI banal et d’une simple mémoire humaine, quand les bio-puces offriront une intelligence artificielle supérieurs à celle de millions de cerveaux humains cumulés et un accès immédiat à toutes les banques de données? »

Le problème actuel est que personne, ni vous, ni moi, ni les enfants, ni les spécialistes du jeux, ni les experts en tous genres, ne savons maîtriser le phénomène (20). C’est comme ça, et ça ne va probablement pas s’arrêter de sitôt, compte tenu du développement exponentiel de cette affaire (« La Loi de Moore envahit le vivant », L.Alexandre, op cit. p70)).

Si vous voulez savoir à quoi ressemblera le monde de demain, regardez à quoi jouent vos enfants. Les enfants jouent toujours dans le monde où ils seront eux-mêmes aux manettes, au monde dans lequel ils élèverons leurs enfants et leurs petits-enfants. C’est un monde plein de monstres plus ou moins synthétiques, de transformers, de robots plus ou moins humanoïdes, d’humains à réalité augmentée, d’exosquelettes, toutes choses dont il suffit d’observer le monde d’aujourd’hui avec un tant soit peu d’attention pour voir qu’elles sont déjà beaucoup plus qu’en gestation.

Les voitures sans pilotes existent déjà, elles vont se développer inexorablement du fait des énormes économies qu’elles sont susceptibles de générer (consommation régulée, trafic fluidifié, suppression de la lunette arrière remplacée par les caméras tête haute d’où gain de place, baisse considérable des accidents de circulation et de leurs pertes humaines et financières, gains de temps qui pourra être consacré par les humains à des tâches plus nobles…), les machines qui augmentent les capacités physiques aussi, telles les gigantesques armures dans lesquelles les combattants de l’Empire se glissent dans Avatar, les nanomachines capables, par exemple d’aller chercher dans chacune de nos cellules les atomes de plutonium ou de césium pour nous décontaminer en quelques mois (si nous ne sommes pas morts avant, pour l’instant), le robot humanoïde auto-stoppeur qui a traversé cet été le Canada, 5000km, d’ouest en est, Pepper (Sgt Pepper) robot intuitif qui accueille les visiteurs dans la start-up qui le construit (Aldebaran) et qui est capable de plasticité psychologique pour s’adapter à l’humeur et aux réactions de son interlocuteur humain. Sans compter l’énorme prolifération, qui démarre, des objets connectés à nos iPhones et entre eux. Sans compter la cuvette de WC qui, non seulement nous lave, nous chauffe et nous sèche le séant, mais analyse nos selles, transmet les résultats au laboratoire qui nous renvoie en temps réel diagnostic, par mail, et traitement, par drone. Et sans compter l’accélération que nous sous-estimons en règle générale (L Alexandre, op cit. pp 99-101, « La transhumanité entre négations, peurs et désirs »).

La vérité, c’est que le jeu vidéo fait déjà partie de cette évolution qui paraît inéluctable et qu’on ne pourra pas stopper quand bien même nous le voudrions. Il projette nos enfants vers leur futur, notre futur. Ils ont donc parfaitement raison de l’explorer puisque la société leur en offre la possibilité. On peut comprendre d’ailleurs que face à ce qu’on leur propose à l’école, cette possibilité leur paraisse plus excitante et plus féconde. L’option n’est certainement pas d’interdire ou d’empêcher le jeu vidéo mais de développer, d’améliorer, « d’augmenter » (au sens de la « réalité augmentée ») l’école pour qu’elle redevienne compétitive et pousse les enfants vers le haut. Si les enseignants mettaient dans leur enseignement la millième partie de l’ingéniosité, de la créativité, du goût, du sens esthétique, du dynamisme, de l’intelligence et de la passion que les créateurs de jeux vidéo n’en mettent dans leurs productions, nos enfant s’empresseraient à l’école et iraient en courant.

D’autant qu’on peut aisément leur démontrer que la culture que pourrait fournir l’école n’est pas contradictoire mais complémentaire à cette culture empirique du futur qu’ils vont chercher dans le jeu vidéo et l’Heroïc Fantasy, et qu’ils ont tout intérêt à mener les deux de front. Assurément, la science, la recherche et la technologie des NBIC (Nanotechnologies, Biologie, Informatique, et Sciences Cognitives) constituent (et constitueront toujours davantage) un « Grand Jeu » bien plus passionnant encore que les plus passionnants des jeux vidéo.

  1. Alexandre encore (p98): « La description succincte de cette vie éternelle, immergée dans le cyber-espace, peut sembler terriblement ennuyeuse et inhumaine à un quinquagénaire de 2010, dont les relations avec l’Internet se limitent à envoyer des mails et payer ses impôts en ligne. Mais ce n’est pas l’avis des ados actuels, qui vivent déjà peu ou prou suivant ce modèle. Il suffit de faire le test autour de soi pour s’en convaincre. L’avenir high-tech qui se prépare n’est pas pour leur déplaire, et leurs enfants seront encore plus technophiles et transhumanistes qu’eux-mêmes. La passion pour la technologie des ados accros aux jeux vidéo est sans bornes. Ils sont capables de regarder la télé d’un œil, de jouer en ligne à un jeu vidéo avec des copains aux quatre coins du monde, tout en envoyant un SMS et en mangeant une glace. Leur capacité au multitasking (faire plusieurs choses à la fois) rend les parents fous de rage, et cette rupture provoque souvent des conflits génération très importants. Ces adolescents ont déjà des comportements et un style de vie qui les rapprochent des posthumains du futur ».

On sait que les jeux vidéo sont de plus en plus utilisés par et pour les adultes dans les circonstances les plus diverses. La US Army diffuse des jeux forts bien faits, et gratuits, pour encourager les jeunes américains à s’engager. Des jeux sont utilisés dans des maisons de retraite pour prévenir ou freiner la démence d’Alzheimer. Le Net propose de nombreux serious games, tel Fort Mac Money, ainsi que de très nombreux tutoriels en forme de jeux qui permettent pratiquement de tout étudier et tout apprendre à l’aide de son ordinateur, de sa tablette, de son smartphone, ce qui est finalement bienvenu puisque nous aurons sans doute une certaine limitation de nos déplacement en raison de la hausse prévisible des coûts de l’énergie.

Le jeux vidéo ont leurs défauts, mais ils ont aussi de grandes qualités, ils améliorent l’attention, la perception des détails, la maîtrise de soi, la concentration, la vitesse de réaction, la capacité d’être multi-tâche, la mémoire rapide, la sociabilité (nos jeunes jouent le plus souvent avec leurs amis et camarades de classe, les contacts virtuels et réels s’enrichissant mutuellement) et de nombreuses qualités de loyauté, de solidarité, de respect des règles, d’organisation. Le tout est effectivement de les aider à tirer le meilleur parti des jeux, et non de s’y laisser enfermer, ce que nous redoutons tous, et que d’ailleurs ils craignent aussi.

Je leur explique que la table sur laquelle ils posent leur ordi, et même le lit sur lequel ils se vautrent avec leur tablette, ont quatre pieds. Et qu’eux-mêmes, jeunes cybergamers avant garde du monde que décrit Laurent Alexandre, sont comme des tout petits qui marchent encore à quatre pattes. Image pour leur dire qu’ils faut, s’ils veulent aller loin, qu’ils équilibrent leurs quatre membres: 1 le jeu bien sûr; mais aussi 2 le travail scolaire (sinon pas de jeu plus tard, et en particulier pas de Grand Jeu des NBIC), et, en parallèle à l’école qui ne fournit pas tout, la Culture; 3 le life-essential, c’est à dire la santé, l’hygiène de vie, ce qui passe par la famille, la tendresse, l’affection, les racines, l’histoire, sans quoi ni 1 ni 2; et enfin 4, la quatrième patte, la vie sociale, les amis, les sorties, la musique, les loisirs, le sport, les arts d’agrément.

On lira utilement, de Jean-François Bach, Olivier Houdé, Pierre Léna et Serge Tisseron,L’Enfant et les Écrans, un avis de l’Académie des Sciences, publication de l’Institut aux éditions du Pommier, 2013.

Alors comment faire? Ne pas oublier que nous sommes dans une période transitoire. Après la Grande Guerre, la Grande Dépression, la Grande Récession, le temps vient de la Grande Transition. Donc prévoir, anticiper, se documenter, rêver de ce que sera le monde au bout de cette Transition. Essayer de galoper en avant de nos enfants, en tête de la troupe, en s’affranchissant par la pensée et le rêve des pesanteurs du temps présent. Oser penser.

Ne pas laisser nos enfants seuls avec les jeux vidéo. Ce qui les choque le plus, c’est que nous ne nous y intéressions pas, que nous ne les écoutions pas quand ils essaient de nous en parler, de nous faire part de leurs passions, de leurs découvertes, de leurs inventions, de leurs émois. Ils vivent cela comme du mépris, un désintérêt profond non seulement pour ce qui est réellement leur grande affaire du moment, mais aussi pour leur personne. Parce qu’ils savent bien qu’au fond ils ont raison, qu’ils sont dans le vrai, qu’ils anticipent avec justesse le monde à venir. S’ils débordent, s’ils n’arrivent pas à décrocher, s’ils restent scotchés jusqu’à plus d’heure, c’est parce qu’ils veulent essayer de savoir ce qu’il y aura après. Croyez-moi, quand on est très vieux comme moi, on les comprends. Moi-même, je n’ai aucune envie de dételer, de dévisser ma plaque, d’arrêter mon métier, de ne plus être à l’avant-poste d’observation de ces générations montantes et qui m’apprennent tant. Je n’ai pas envie de mourir parce que je suis trop intéressé par le monde d’après, ce qui viendra ensuite. Je me ressouviens d’un mot du Général: « Vieil homme, recru d’épreuves, mais jamais las de guetter dans l’ombre les signes du Renouveau… »

Si on leur enlève ça, alors c’est la cata, l’effondrement, on leur coupe toute envie d’avancer, ils se sentent horriblement blessés, déniés dans leurs valeurs les plus intimes, en résidence surveillée, interdits d’avenir, humiliés, méprisés. Avec en plus le rabâchage sur le travail scolaire qui bien sûr perd tout sens s’il n’est plus raccroché à leur avenir.

Travaille bien pour avoir un bon métier plus tard, pouët-pouët, même les plus petits savent désormais que c’est une ruse, un gros mensonge, et que ça ne les mènera qu’à payer beaucoup d’impôts et beaucoup d’URSSAF.

Il faut donc, même si ça nous rebute un peu – en fait c’est parce qu’on a peur d’être largués, de ne pas y arriver, d’être ridicules, débordés par la technologie – il faut tout de même s’y mettre, au moins un peu, vous allez bien le soutenir sur la touche pendant ses matchs de foot alors que vous êtes tout sauf footeux. Vous vous tapez l’entraînement de Hockey le dimanche matin à trimballer tout le matos (il faut un break), et tant qu’à vous geler sur le bord de la patinoire, vous tentez d’acquérir un minimum de culture? En par temps de Mondial, vous finissez par vous laisser entraîner dans une petite séance de tirs au but (la puissance y est toujours à peu près, mais pour ce qui est de la précision…)?

Il faut les écouter pour qu’ils se sentent confirmés dans la valeur de ce qu’ils font, et de là cela va s’étendre en tache d’huile sur toutes leurs activités. Ils seront renforcés, donc plus à même de travailler en classe et se sentiront plus rassurés pour discuter, faire valoir leurs arguments, écouter ceux des autres, les nôtres et ceux de leurs profs. Quand j’avais leur âge, au début des années 50′, je m’étais découvert une passion pour le Jazz. Je grattais mes faibles sous pour m’offrir la revue Jazz Hot (la « fée Jazotte » comme disait Boris Vian) et demandais un disque pour Noël. J’écoutais, en sourdine, l’oreille collée à un vieux poste à lampes l’émission de Franck Ténot et Daniel Filipacchi, « Pour ceux qui aiment le Jazz », dix minutes, le temps de deux morceaux. Je subissais les quolibets et le mépris de mes parents, (dont les goûts musicaux, historiquement, n’allaient pas, en direction des temps modernes, au-delà de Mozart): « musique de nègres », « musique de sauvages », voire (sic) « musique de pédés ». Mais c’est moi qui avais raison. Le Jazz a enchanté ma vie. Rétrospectivement les quolibets me font rire. Mais je n’ai pas pu pardonner le mépris.

Le jeu vidéo est encore, à notre époque, à l’état embryonnaire. Faites-vous briefer par vos gamins, ils le feront très gentiment, vous pourrez prendre le train en marche et ne pas mourir idiot. Vous découvrirez des tas de choses, et en premier lieu l’intelligence, le brio, le talent, la drôlerie de vos propres enfants. Ça vaut le coup d’y consacrer un peu de temps et d’attention. De toutes façons vous n’avez pas le choix, si vous n’allez pas sur leur terrain, ils ne viendront pas sur le vôtre, vous ne pourrez parler de rien, la communication sera rompue et ce sera le désastre.

Si vous arrêtez de pédaler, vous allez vous casser la gueule. Si vous ne restez pas en mouvement, c’est l’Alzheimer garanti.

Surtout n’en profitez pas pour arrêter de lire Tacite. Je vous surveille.

Et n’oubliez pas le Rotten Kid Theorem du regretté Gary Becker, Prix Nobel d’Economie 1992 (ou plus exactement Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel): Vous y découvrirez la fonction « as if », chère aux psychanalystes, qui vous aidera grandement dans votre dure (ah! ah!) tâche de parents.

Sur la map ils sèment des petits cailloux pour se faire le chemin d’un destin.

Il n’y a pas que les petites poucettes. Pitié pour nos petits poucets.

Let’s die for the birdies.

 

 

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1 – À moins qu’il ne s’agisse du tittytainment, néologisme proposé par Zbigniew Brzezinski, conseiller de Jimmy Carter, composé de tits, les seins en argot américain, et de entertainment, le divertissement, dont Jean-Claude Michéa, dans son merveilleux petit livre « L’Enseignement de l’Ignorance et ses conditions modernes » (Climats 1999, 2006), signale l’apparition lors des « débats » (?) de la Fondation Gorbatchev à l’Hotel Fairmont de SF en septembre 95: « par ce mot-valise, dit-il p. 42, il s’agissait tout simplement de définir » un « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète », moyen « pour l’élite mondiale de maintenir la gouvernabilité des quatre-vingts pour cent d’humanité surnuméraire, dont l’inutilité à été programmée par la logique libérale. » Donc panem et circences, qui du même coup dévoile la fin de l’Empire (au sens, qui parle le plus à nos jeunes générations, où l’entendent Tolkien et, entre autres, StarWars), soit du cirque, le foot de masse (et malheureusement le jeu vidéo si nous n’arrivons pas, avec nos jeunes, à en inventer une pratique creative) et du pain, ici tits, d’où les seins à l’air. Qui ne peuvent être exhibés, dans cette hypothèse, que, précisément, parce que dépouillés de tout érotisme génital, et réduits au stade oral de l’évolution libidinale, soit la fonction alimentaire (voir La Grande Bouffe), pour les hommes (et les femmes) de ce temps réduits à l’état de gros bébés consommateurs (avec toutefois à leur côté pour chacun un avocat ange gardien). Ce qui tombe bien puisque, face à des femmes qui prennent le pouvoir, les hommes voient leur rôle se réduire à une fonction d’appoint de la PMA, avec un sperme de plus en plus pauvre en spermatozoïdes, anormaux de surcroît. 

2 – Dans son dernier, et très réussi, roman, « Étienne regrette » (Grasset, 1-2014), Antoine Sénanque – pseudonyme cistercien – a cette jolie notation, p156: « À la pause, il écouta les conversations entre ses élèves. Un groupe de filles au premier rang, qui parlaient haut, attira son attention. Jolies voix que les mots enlaidissaient, timbre de rossignol, belle mélodie avec ces paroles stupides dessus. » Etienne Regrette, féminin singulier du masculin pluriel Éternels Regrets.

3 – C’est une épidémie sur la plage cette été. Elle s’emmerde sur sa serviette à côté de ses volumineux parents, elle dans son polar, lui dans ses mots fléchés. Alors, résignée, elle va s’asseoir tout au bord de l’eau, dos à la mer, et se prend en photo en prenant des poses. C’est d’une tristesse… Elle oublie seulement une chose, le sourire. En allant nager, je passe près d’elle: « smile sometimes ».

4 – Un Million de Révolutions Tranquilles, le beau livre de Bénédicte Manier, Novembre 2012, Les Liens qui Libèrent.

5 – « Causa multis moriendi fuit morbum suum nosse » Sénèque, De Senectute, 18, 6.

6 – Jamais Chez Les Autres.

7 – La financiarisation extensive de l’économie-monde a atteint en effet le point où aucun d’entre nous ne peut se désintéresser du taux de rendement moyen du capital r dont le produit par le coefficient β, c’est à dire le rapport capital ou patrimoine sur revenu annuel (un stock par un flux), donne la part α des revenus du capital dans le revenu national; β étant égal, sur la longue durée, au quotient de l’épargne s par la croissance g, elle même somme de la croissance de l’économie et de la croissance démographique. Ce qui fait de β le doudou sympathique de la joyeuse troupe des Piketty, Saez, Stantcheva, Zucman, Landais et consorts, fort bien venus dans ces temps de misère (relative). Piketty, Le Capital au XXI° Siècle, p341: « La question intéressante n’est donc pas de savoir si la productivité marginale du capital est décroissante quand le stock de capital augmente (c’est une évidence), mais bien plutôt à quel rythme elle décroît ». Et avouons que dans leur trivialité et leur robustesse (pour l’instant!), ces équations sont tout de même moins tarabiscotées – mais pas moins belles – que celles dont notre regretté Gary Becker parsème élégamment Human Capital et A Treatise on the Family.

8 – Je les renverrai à mon article « Desidia » sur ce blog.

9 – « J’entendrai des regards que vous croirez muets », Britannicus.

10 – Gérard de Selys et Nico Hirtt, Tableau Noir, EPO Bruxelles, 1988, cité note 1 p 44 in JC Michéa, op. cit., sur lessavoirs jetables donc les humains jetables.

11 – La carte n’est pas le territoire (et le mot chien ne mord pas). Korzybszky Traité de Sémantique Générale.

12 – On trouvera au Chapitre 4, pp 202 sq, de la réédition, splendide pour la qualité du papier, de la typographie, de la brochure et de la mise en page, et si bienvenue après dix ans d’attente pour la traduction française, du livre culte de Donella Maedows, Dennis Maedows et Jorgen Randers, pour le Club de Rome, The Limits to Growth – The 30-Years Update – Les Limites à la Croissance dans un monde fini. Éd. de l’Echiquier 2012 – des propos lumineux sur la modélisation: « Les modèles prennent différentes formes, les plus courantes étant mentales, verbales, graphiques, mathématiques ou physiques… N’importe quel tableau, courbe, carte ou photographie est un modèle graphique dont les liens sont exprimés à travers l’apparence et l’emplacement des éléments sur le papier… (Dans un modèle mathématique) les liens… sont représentés par une série d’équations… Les modèles mentaux sont des abstractions que produit notre cerveau. Ils ne sont pas directement accessibles aux autres et sont informels. Les modèles formels, en revanche, sont directement visualisables par les autres et peuvent parfois même être manipulés. Dans l’idéal, ces deux types de modèles doivent interagir. Grâce aux modèles formels, nous pouvons en savoir davantage sur la réalité et sur les modèles mentaux des autres, ce qui enrichit nos propres modèles mentaux. Et à mesure que nous apprenons, nous devenons capables de créer davantage de modèles formels utiles… »

13 – Et puis, mais là je ne le dis pas, il faut pas charrier, on dit que les fous ont une araignée dans le plafond, et comme on dit également que les psychiatres sont plus fous que leurs malades…

14 – Voir sur ce blog, à l’article « x,y,z » ce qu’en dit Michel Serres. Et Péter Sloterdijk: « L’avantage que le langage apporte en terme de survie est aujourd’hui largement surclassé par celui que procurent, en la matière, les mathématiques. Les simples gens de langage ne comprennent plus le monde » op. cit.

15 – Horreur absolue! Le correcteur – comme si j’en avais besoin – de mon traitement de texte américano-crétin me fait la suggestion « Binoche », je m’en voudrais de mêler la toute charmante Juliette, mon actrice préférée, à cette affaire de Bidochons, elle qui est fine comme tout.

16 – Voir sur ce blog l’article « Engueulade ».

17 – Damourette et Pichon, « Le mot Rien et ses équivalents en Français », beau bouquin de plus de 1000 pages, chez Klingsieck, rue de Lille (si vous le trouvez…).

18 – « Les chinois, ce sont précisément les gens qui supportent de vivre en Chine ». Sloterdijk op.cit. p374.

19 – Shakespeare, Le Roi Lear, trad. d’Yves Bonnefoy, acte V, sc.III, Paris, Gallimard. Cité par Peter Sloterdijk, Les Lignes et les Jours, p.337.

20 – Comme le dit Juncker: « Nous savons tous ce qu’il faut faire, mais nous ne savons pas comment nous faire ré-élire après ».