PASSIFS
12 juin 2017
HENRI EY
12 juin 2017

GATINEAU-SAILLANT

En apprenant, par le Quotidien du Médecin du 22/04/13, N°9236, que la ministre (Marisol Touraine, fille de… dont au demeurant je me fous complètement, dans l’espoir, Chère Madame, que la présente vous trouvera de même, comme disait Courteline) a visité le Centre Municipal de Santé (CMS) Étienne Gatineau-Saillant de Gennevilliers, refait à neuf quelques mois auparavant (il faudra que je m’y propulse), je ne peux éviter de penser que j’y ai travaillé tout de même 25 ans et que j’avais essayé de chasser cela de ma mémoire.

Mon pauvre Gatineau est donc mort!

Dieu sait que je m’étais empaillé avec lui, pour de bien mauvais motifs, avec la fougue et la mauvaise foi de la jeunesse, je l’avais combien maltraité en parole, (avec mes camarades Czermak et Alfandari), bousculé, alors qu’il ne le méritait pas.

Lui ne s’était jamais départi de sa fermeté bonhomme et de sa bienveillance. Pourquoi donc avait il admis dans son Centre, des zigomars comme nous, qui n’étions pas de son bord, en plus ? Respect pour les titres? Plutôt le « roulez jeunesse » de quelqu’un qui en avait vu d’autres et qui était solide sur ses convictions.

C’était l’époque où j’arrivais faire ma consultation à Gennevilliers avec le Figaro sous le bras, mais où j’achetais l’Huma pour aller consulter dans le beau 16I°.

Je revois la silhouette ronde et voûtée de Gatineau, j’entends encore le son de sa voix, il avait quand même une autorité naturelle, et tout en le brocardant et en le critiquant, en l’accablant de nos revendications (mais qui étaient toujours motivées par l’amélioration du Service, alors en création, et tout était alors à faire), finalement nous le respections et nous l’aimions.

C’était une figure et cela ne m’étonne pas que son nom ait été donné à ce CMS pour lequel il s’était tant dévoué. J’y ai passé des moments heureux, dans cette consultation composée de 50% d’arabes et de 50% de communistes, à une époque où, à Gennevilliers, il n’y avait pas de supermarché, pas de grande surface, pas de cinéma, et bien sûr, pas de métro. Et où, à cinq kilomètres de la Porte Saint Ouen, il y avait des gens qui n’étaient jamais allés à Paris.

La grande affaire de la municipalité, à l’époque, c’était de construire un Hôtel de Ville qui dépasserait d’un étage au moins la Préfecture de Nanterre nouvellement construite. Avec des volées d’ascenseurs rapides pour aller au sommet, et des ascenseurs réservés aux happy-fews menant directement au troisième pour les bureaux du Maire… et du Parti.

Je me souviens d’une grosse dame, dont je connaissais bien les quatre enfant rapprochés de 6 à 11 ans, et que je retrouve enceinte dans la salle d’attente, un couloir assez crade: Alors, Madame, vous voilà partie pour une seconde fournée! La troisième, Docteur, la troisième… Et de m’apprendre qu’elle a déjà quatre enfants, de 16 à 22. Donc une troisième série, petite Madame, félicitations! Eh oui, Docteur, que voulez vous, j’aime les enfants…

25 ans, c’est une affaire, même si ce n’était pour moi qu’un temps très partiel et qui m’a permis de fréquenter, pendant une douzaine d’années, l’Ecole Manet, Ecole d’Arts Plastiques d’un extraordinaire rayonnement régional, que j’ai parasitée tout ce temps sans vergogne, en raison de l’excellence des enseignants (Hubert Rivey, Emmanuel Saunier), de la multiplicité des ateliers, des cours d’histoire de l’art, du centre de documentation, et de la galerie qui attirait les expositions de grands peintres, ce qui nous a permis de rencontrer dans l’atelier des gens du Groupe Cobra ou de Support Surface et de recueillir leurs critiques et leurs encouragements. J’y ai noué parmi mes meilleures amitiés de peintre.

Mais enfin, il n’était pas facile (il n’y avait pas à l’époque de Périphérique Nord) de quitter le CMS, qui n’était pas encore Centre Gatineau Saillant, afin de rallier la rue de Lille pour une séance de cinq minutes avec Lacan, après une attente de plus d’une heure, non dans la salle d’attente trop bondée, mais dans la bibliothèque où, habitué aux délais, j’implorais Gloria de me caser, ce qui m’aura permis, au fil des séances, au rythme de quatre ou cinq par semaine, de lire un grand nombre d’ouvrages rarissimes et précieux, auxquels je n’aurais jamais eu accès sans cela.

Après 25 ans, on m’a décerné la médaille des vieux travailleurs de Gennevilliers. Je jure que je n’ai pas intrigué, ce sera d’ailleurs la seule médaille que l’on m’aura décerné de toute ma vie, je ne suis pas du genre à décrocher la Légion d’Honneur (ah, pourtant, le sable chaud!), ni l’Ordre du Mérite (pas même l’agricole). Donc, cérémonie en Mairie. Et Gatineau-Saillant en pékin. Les ouvriers, tous au Parti, attendent sagement en file indienne, sous la houlette d’une rogomme du Parti, moustachue et forte en gueule, qu’un élu subalterne leur donne leur médaille d’un geste automatique et sans un mot. Les huiles, dont j’ai la surprise de faire partie, les bourgeois, même situés à droite ou centre gauche, bénéficient d’un régime différent: je suis, sans délai, reçu personnellement par Jack Ralite, Ministre de la Santé, qui me remet affectueusement ma médaille de vieux travailleur (j’ai à peine la cinquantaine!) avec le livre de son voyage au travers de la France sanitaire, dédicacé « au Docteur et Madame Tuffet etc », ouvrage que je garderai précieusement dans ma bibliothèque, des fois que l’Armée Rouge débarque…

Je n’ai jamais voulu être encarté à aucun parti, et fils de militaire, jamais accepté d’être enrégimenté. Il n’empêche, tous ces gens ont été parmi les plus gentils que j’aie rencontré dans ma vie. Je leur en sais gré. Je me souviens de Waldeck L’Huilier, me racontant, après un coup à boire, comment il avait fondé le Gennevilliers que je connaissais maintenant. Il était alors un tout jeune homme, c’était l’Occupation. Après une réunion partisane et clandestine, il traverse à vélo le couvre feu et la presqu’île, alors rurale, couverte de maraichages et de jardins ouvriers. Il est pris en chasse par la Gestapo. Si cette fois j’en réchappe, se dit-il en pédalant comme un malade, puis en se jetant dans un fossé, si j’en réchappe, j’achète tout cela. Ce vœu, fort chrétien, le sauva. Il réchappa, et à la Libération, vendit la petite entreprise héritée de son père, racheta tout ces terrains, et en fit don au Parti, qui pût commencer à édifier le Gennevilliers moderne.

Lorsque le nouvel Hôtel de Ville fut enfin construit, la municipalité communiste eut l’intelligence de loger l’Ecole Manet dans l’ancienne Mairie, superbe maison bourgeoise sur la place de l’église, avec de belles dépendances… et où avait officié, au début du XIX° siècle, comme maire, le grand père d’Edouard Manet.