BARNABE
12 juin 2017
ENGUEULADE
12 juin 2017

GLENN GOULD

Les mystères ont ceci d’épatant, c’est qu’ils le restent. Ils persistent dans leur être mystérieux, pour le plus grand bonheur des chercheurs. Les psychanalystes ont en commun avec les autres chercheurs qu’ils aiment les millefeuilles. Durs ou mous, plus ou moins durs, plus ou moins mous, pour reprendre la classification de René Thom, qu’importe, un millefeuille est toujours un millefeuille, tout dépend, à vrai dire, du talent du pâtissier. Ce qui, soit dit entre nous, renvoie dans les soutes l’éternel débat sur la scientificité de l’analyse. S’est-on jamais soucié de savoir si Aristote, Origène, Husserl ou Saint Augustin étaient des « scientifiques » ? Caravage, Delacroix ou Manet ? Devant les toiles abstraites qui, fidèles compagnes, veillent chaque jour sur mon travail clinique, les enfants me demandent parfois : « Qu’est-ce que ça représente » ? La réponse est : « toi, bien sûr ». Que « représente », que « figure », la Sonate de Franck ? Et celle de Fauré ?

« Le mystère Glenn Gould », tel est le titre du bref commentaire que Télé-Obs donne pour annoncer la parution sur Arte, le 16 mai 2010, d’un documentaire de Michèle Hozer et Peter Raymont, comme suite à une rediffusion de « La Leçon de Piano » : « Glenn Gould : le génie et la passion ».

Les bizarreries sont toujours infiniment précieuses à mesure de l’empilement de sens qu’elles recèlent. La petite chaise de Gould est à cet égard une pure merveille. Gould est un grand garçon. Il s’assoit néanmoins, pour jouer, à 33cm du sol. Pas un centimètre de plus, ni de moins. Pendant longtemps semble-t-il, il a scié ou fait scier extemporanément des chaises à la hauteur voulue, sans quoi il ne jouait pas. Avec humour, il avoue le grand nombre de chaises qu’il a dû, pour cette raison, rembourser après ses concerts.

Las, probablement, de ces bricolages de dernière minute et des négociations subséquentes, il choisit de trimbaler sa chaise. Il se rapplique pour son concert avec sa chaise sous le bras, mais évidemment sans aucune partition. Lorsqu’un de ses amis lui parle de « cette chose », innommable, innominée, il proteste vigoureusement : Cette chose, comme vous dite, est ma compagne, je vous prie de la respecter. C’est une personne, une partie intégrante de lui-même, un objet de transfert, un dépôt d’âme, un objet transitionnel, un doudou aussi. La chaise, sa chaise, est manifestement bricolée, les pieds en ont été sciés, rallongés, il semble que les embouts aussi ont été l’objet d’un travail particulier, tout ceci semble résulter d’ajustements successifs, empiriques peut-être, mais aussi techniques, savants. Ce n’est pas seulement une chaise aux pieds coupés, on conçoit que la chaise lambda trouvée sur place et amputée à la va vite, ne le satisfasse pas, qu’il ne puisse finalement pas se passer de sa chaise, compagne de son travail pianistique quotidien.

On peut s’étonner que de grande taille, pour autant que l’on puisse en juger d’après les images, il se place, pour jouer, si près du sol, au risque de coincer ses grandes jambes.

L’observer jouer donne au moins une clé, me semble-t-il. J’ai souvent vu des pianistes jouer. On regarde sa partition, ou l’on regarde en l’air, on contemple l’inspiration ou l’extase. Gould bien sûr doit le faire aussi à l’occasion. Les professeurs en tout cas nous interdisent de regarder notre clavier. Les pianistes de jazz pourtant ne s’en privent pas.

Gould ne regarde pas son clavier, il m’a semblé qu’il le bouffait, assis sur sa petite chaise. Son séant sur sa compagne, il a le nez sur le clavier, il n’a d’yeux que pour lui et pour ses mains, plutôt ses doigts, qui courent dessus, qui le malaxent, le pétrissent, on dirait qu’il flaire les touches, qu’il les lèche, qu’il dévore ce clavier de tous ses sens, vue, odorat, tact, goût, et à l’oreille ouie.

Il y a eu une vie avant Freud. Même si coïncident à la tournée du siècle la publication quasi simultanée de la Traümdeutung et de La Psychopathologie de la Vie Quotidienne, ces deux ouvrages majeurs, enfants jumeaux, officialisant la pratique de l’association libre (des idées et des contenus psychiques), le droit à l’association libre et partant à l’analyse de l’inconscient, d’une part ; et d’autre part, la reconnaissance légale (en France, la Loi dite de 1901) du droit à la libre association des personnes, la libre association des idées, le laisser faire laisser passer, la circulation des capitaux, des biens et des personnes.

Voir Gould jouer, triturer ainsi son clavier me fait irrésistiblement penser à un nourrisson au sein, la voracité, l’avidité, l’investissement de tout l’être dans la fusion avec l’objet du désir, le monde n’existe pas au delà, le monde est tout cela, ce sein énorme qui occupe tout l’espace visuel, qui emplit les mains, la possession est totale. Gould regarde ses doigts et chantonne, il est la musique qui sort de la fusion de ses doigts et du clavier, « à ce vivant je vis d’appartenir » (Valéry, le Cimetière), la mort et l’immortalité ne sont pas loin, elles sont livrées avec, font partie du package, découlent du choix primordial, de l’option de base.

C’est pour cela qu’il se place si bas, pour être le nez sur le clavier, le visage collé dessus, les mains se fondent avec le visage, les doigts produisent ce que la bouche chantonne, le corps du bébé se boucle sur lui-même comme lorsqu’il a en bouche le mamelon en pleine sécrétion et en mains le sein qu’il presse pour en extraire le suc. L’extase fusionnelle se donne à voir pour ce qu’elle est, elle est pour soi, et pour soi seul, on comprend que Gould « déteste le public » », pourquoi devoir partager? Embarqué, par la révélation de ses Variations Goldberg, dans une carrière de concertiste, il n’aura de cesse que d’y mettre fin, ce qui n’aura paru bizarre qu’à ceux qui n’auront pas vu qu’en orchestre, il était seul. Plus soliste que moi tu meurs.

La radio lui paraît moins pire. Avec l’enregistrement, on joue pour soi plus encore. Au public de se débrouiller avec les disques. Le fin du fin, finalement, c’est de ne jouer que pour soi, dans son lodge perdu dans les glaces, au bord du lac, sa cabane au Canada.

Si bas sur le clavier, recroquevillé derrière le tableau, le piano semble énorme, comme le corps de la mère. Jouer est un corps à corps. Pas incestueux pour deux sous… tant qu’on reste un bébé. La fusion est telle que la touche prend corps, prend vie, c’est pourquoi sous les doigts (et avec tout ce qu’il ne faut pas faire, le coude montant au dessus des épaules), la musique se met à vivre avec une telle intensité.

Glenn Gould dit avoir su lire une partition avant d’avoir appris à lire l’anglais, sa langue maternelle. Dite maternelle. Lire la musique détrône l’anglais de sa position de langue maternelle, c’est l’écriture musicale qui est l’Ur-texte, la langue primordiale, celle d’avant le langage, la langue de la fusion avec la mère.

La mère de Gould aurait été son seul professeur de piano de l’âge de trois ans à l’âge de dix ans. Plus tard il coupa plus ou moins les ponts avec elle, et en particulier se trouva dans l’impossibilité d’aller la visiter à l’hôpital au cours de la maladie qui devait l’emporter. Il dit s’en être voulu ensuite toute sa vie et en tout cas il semble que sa vie se soit ensuite infléchie dans le sens d’une pathologie et d’un isolement croissants, jusqu’à sa propre mort.

L’hypocondrie n’est peut-être en fin de compte qu’une psychose du corps maternel. Elle est ce qui nous reste, plus ou moins enfoui, mais ressurgissant fâcheusement à mesure que l’échéance approche et que la faucheuse commence à sortir de l’ombre, du grand corps de la fusion, une fois celle-ci dissoute. Elle est fille de la dissociation primordiale, du premier sevrage. Ne faire qu’un avec le piano, je devrais supprimer le ne que et dire plutôt: faire piano, c’est la garantie que la musique coule de source, native, in statu nascendi, mais alors qui peut l’entendre? D’où le retour sur le corps propre, surtout après la mort de la mère.

Elle était déjà de trop. Depuis longtemps. Sa mère désormais, c’était sa musique. La boucle était bouclée.