SEREINE ÉTRANGETÉ
12 juin 2017
FORFAITS
12 juin 2017

GRAPHITY I

L’excellent Monsieur Roger, directeur du non moins excellent Collège-Lycée Sainte Croix de Neuilly, alarmé, à juste titre, de la recrudescence, parmi ses élèves, d’une pratique de la scarification dont il redoute l’épidémicité ou du moins la contagion, m’a fait récemment l’honneur de m’inviter à venir parler du sujet devant les parents de ses grandes classes, eux aussi inquiets.

J’en profite pour rédiger cet article afin de me clarifier à moi-même mes pensées, sous un intitulé à dessein polysémique (1).

Je dois à le vérité de dire que, si j’ai répondu à cette aimable invitation, c’est que j’éprouve une tendresse toute particulière à l’endroit de cet établissement scolaire prestigieux qui a été le seul à avoir l’honnêteté de me flanquer à la porte, de prononcer mon renvoi définitif, avant même que de m’avoir admis, il y a de cela quelque soixante-cinq ans: Je revois encore mon malheureux père, qui pour l’occasion avait endossé son grand uniforme, « numéro un », de Lieutenant-Colonel (« cinq dont deux »), me traînant devant le Supérieur de Sainte-Croix pour solliciter mon admission en classe de sixième, je devais alors avoir dix ans, et l’air effaré et catastrophé de ce dernier à l’examen de mes états de services…

Il est vrai, je l’observe d’ailleurs souvent en clientèle (je sais, les soi-disant puristes n’hésitent pas à me le signaler, comme si je ne le savais pas, que je devrais dire, en sabir politiquement correct, « patientèle » (2), mais d’une part le mot est fort laid, et à ce titre souligné en rouge par le correcteur automatique du traitement de texte, d’autre part je suis un ancien médecin de campagne d’autrefois, et enfin j’utilise le mot « clientèle » dans son usage latin, donc familial élargi à la gens): C’est là même, de nos jours, un motif fréquent de consultation.

Pourquoi ces scarifications d’adolescents, le plus souvent minimes, font-elles si peur aux adultes? Elles ont toujours existé, prenant parfois l’allure rituelle, à l’âge romantique, de « l’échange des sangs », deux ami(e)s de cœur se scarifiant de concert les poignets et appliquant les blessures l’une sur l’autre pour mêler les sangs, partant les destins et sceller ainsi des vocations éternelles.

Il existe certainement maintes raisons que nous ne pourrons sans doute démêler aujourd’hui. La première est que sans être spécialistes, les parents subodorent que ces scarifications ont valeur de tentatives de suicide, ce qui leur fait craindre que, du fait de la contagiosité qu’ils peuvent constater de ce comportement, celui-ci n’atteigne tôt ou tard leur progéniture. Ailleurs c’est à l’occasion d’un essayage lors d’une séance de shopping, d’une incursion dans la salle de bains, de vacances à la plage, qu’ils remarquent chez leur adolescente des traces encore rouges ou déjà blanches, dépigmentées et s’interrogent. Ils viennent alors nous consulter, Docteur y-a-t’il risque de suicide? L’inquiétude est d’autant plus grande que le constat est soudain, occasionnel, renvoyant les parents au classique « coup de tonnerre dans un ciel serein » avec sa contrepartie, la conscience plus ou moins claire qu’on aurait pu « passer à côté de quelque chose », et la culpabilité de la négligence. La plupart du temps cependant les traces de scarifications sont exhibées, comme par hasard, et ont valeur de signe d’appel. La préoccupation soudaine et la consultation sont donc parfaitement justifiées.

La tentative de suicide par phlébotomie, est si fréquente, qu’elle n’encourt, en pratique, qu’assez peu de valeur suicidaire, et en fin de compte bien peu de risque létal. La plupart du temps elle est « téléphonée », mise en scène avec plus ou moins de soin et de talent, appels à des proches, lettre d’adieu souvent emphatique, passage à l’acte juste à temps pour que l’on vous retrouve, théâtralisme appuyé. Évidemment, l’intervenant du moment, conjoint, proche, médecin, SAMU, Sapeurs-Pompiers, se doivent de conduire aux urgences, qui se doivent de faire venir le psychiatre de garde, voire d’orienter pour une courte hospitalisation en milieu spécialisé. Mais le risque est faible, hormis celui de la récidive. Ne rivalise avec la phlébotomie que la tentative médicamenteuse, qui, là encore, ne fait guère courir de risques: cela fait belle lurette que les Labos, dont le but principal, voyez les notices, semble plus être de se protéger de toute action judiciaire que d’apporter un réel bénéfice aux patients, ont concocté des médicaments dont le différentiel entre dose létale et dose utile est extrêmement élevé; il faudrait donc en avaler des brouettes, mais après quelques poignées, ça fait môchon sur l’estomac. Mais là encore, le principe de précaution impose de vérifier et de prendre soin de soi aussi bien que du malade. L’Ordre, le baveux, le pandore, ne sont jamais bien loin.

Mais la phlébotomie conserve, sur les médocs, l’avantage d’une presque plus grande dramatisation: le sang coule en effet, ce qui impressionne toujours, et chacun d’entre nous garde par devers lui cette sorte d’appréhension par laquelle il ne se sentirait pas capable de se faire cela à lui-même, ne se voyant pas prendre une lame et se couper les veines, cela doit faire mal, en aurais-je le courage? D’où un reste de mystère ou d’intimidation.

D’autant que le suicide par phlébotomie garde des relents de ritualisation: c’était assez souvent la façon d’en finir, sur ordre, des patriciens romains, repris ensuite, au fil des âges, par des personnages romantiques ou hautains (Montherlant).

C’est pour cela sans doute, en raison de ce qui traine dans nos inconscients, et d’un reste de caractère sacré et sacrificiel du sang versé, que le risque de suicide par phlébotomie s’évoque pour nous spontanément devant notre adolescent scarifié.

D’autant que les tentatives de suicide, beaucoup plus souvent « réussies », qui empruntent un modus operandi beaucoup plus violent (noyade, pendaison, défenestration, arme à feu ou arme blanche), sont vécues comme si terrifiantes que l’on évite d’en parler. Elles subsistent à l’état de cadavres dans des placards (les sept femmes de Barbe Bleue) et ne ressurgissent que sous la forme honteuse et injuste, avouée à grand peine, de secrets de famille. D’autant plus dangereux qu’ils n’ont jamais été purgés.

En fait, on peut se demander si la scarification à tellement à voir que cela avec le suicide.

Nous autres psychiatres, du moins ceux qui ont eu la chance ou qui se sont donné l’opportunité de travailler auprès des grands fous de l’Asile d’autrefois, avons eu l’habitude de voir des malades atteints de la grande crise d’angoisse aiguë, urgence absolue, réclamant l’hospitalisation immédiate en milieu psychiatrique fermé, ou de crises de dépersonnalisation majeure chez les schizophrènes; et c’est, entre autres, dans ces tableaux cliniques dramatiques que l’on voit des malades se taillader au rasoir ou au couteau, en se faisant, sur tout le corps des plaies longues, larges et profondes qui parfois, par leur nombre et par la perte de sang qu’elles entraînent, peuvent aboutir à un état de choc relevant du chirurgien ou du réanimateur.

L’angoisse aiguë, la perte de tous les repères usuels, la sensation de mort imminente, souvent un délire hallucinatoire avec des visions terrifiantes, font une telle pression sur les frontières physiques du corps et les défenses psychiques, ou ce qu’il en reste, que ces limites cèdent brutalement, comme une digue qui se rompt d’un coup, que le vécu du corps explose, se volatilise, en fragments qui vont aller se heurter à la dureté de la matière physique qui constitue l’environnement, avec tous les risques d’accidents, on peut se taper la tête contre les murs, se castrer, se mettre le feu à soi-même et se carboniser, ou, si une fenêtre est accessible, se défénestrer ou se précipiter dans un précipice ou un cours d’eau, se jeter d’une portière de la voiture ou de l’ambulance, dans des gestes déments d’une soudaineté et rapidité redoutables, parfois imparables. De même, dans les crises de mélancolie, lorsque, au début des antidépresseurs, il est arrivé, les protocoles thérapeutiques n’étant pas encore mis au point et généralisés, que l’on donnât un antidépresseur sans associer un anxiolytique puissant: la brusque désinhibition provoquée par l’antidépresseur sortait brutalement le malade de  l’immobilité figée qui caractérise cet état (ralentissement extrême de l’activité physique et mentale, pétrification) et faisait croître l’angoisse du sujet au point que celui-ci ne recouvrait sa mobilité que pour se tuer.

C’est dans de tels contextes que les malades se scarifient ou s’entaillant plus ou moins gravement. En effet, dans ces états de détresse et d’angoisse extrêmes, les sensations physiques sont inaccessibles, le malade ne perçoit plus les informations de ses sens, en particulier du tact superficiel, le chaud et le froid, il ne sent plus sa peau ni les limites de son corps. Son corps est comme une passoire, morcelé, ouvert à tous vents, écorché vif, le monde peut pénétrer comme une inondation et les contenus intérieurs fuient vers le monde extérieur. Il n’y a plus aucune sécurité.

La seule sensation physique qui persiste encore, c’est la douleur. C’est pourquoi le malade s’entaille. On ne sait pas bien, il faudrait l’avoir vécu, ce qu’on ne peut souhaiter à son pire ennemi, et encore ne serait-on probablement pas capable de décrire correctement: Le fait de se lacérer semble permettre, au moins pour un temps, de reprendre un contrôle relatif de ses propres limites, donc de les ré-intégrer, la douleur des berges de la plaie, le sang qui coule, le chaud du liquide, sa vue, en annulant en quelque sorte l’anesthésie de l’angoisse aiguë toute puissante, permettent, semble-t-il une sédation de celle-ci, et donc une sorte d’échappatoire qui peut être sauve le malade du suicide.

Quand cela va très mal, on peut soigner par le dedans, on recherche la détente intérieure, on médite, on essaye de se dé-stresser, on travaille sa respiration, on rêve éveillé, on boit un coup, on fume un joint, on mange une petite douceur. On utilise ainsi un éventail de petites techniques pragmatiques, découvertes souvent par hasard, transmise par nos parents ou par quelque ami très cher. On s’en est fait tout un assortiment dans lequel on peut puiser selon les circonstances. Mais parfois cela ne marche pas, on n’y a plus accès, ou on ne s’est pas équipé à temps.

Souvenez vous de ce qu’on nous a appris aux Glénans, à part l’épluchage des patates, bien sûr: ce n’est pas quand le coup de torchon est sur nous qu’on pourra descendre dans le carré, arrimer les équipets et préparer des Thermos de soupe chaude. Tant pis pour nous, on fera sans, on s’accroche à la barre et on tiendra le coup, pas le choix. Tant pis pour l’affreux spectacle du bateau sans dessus dessous, la désolation des livres de nav´ baignant dans le mélange d’huile de friture et de pinard. La prochaine fois, on suivra les conseils des vieux marins qui nous ont enseigné, on surveillera mieux la météo et c’est par temps de demoiselle que l’on mettra notre bateau bien en ordre et que l’on préparera tout pour être fin prêts quand le gros temps débarquera.

Quand ça va très mal, on peut aussi soigner par le dehors. On change de look, de fringues, on se fait faire une nouvelle coupe, une nouvelle couleur, on fait du sport, on sort, on va voir des amis. On prend un bon bain, on se soigne sa peau, ses mains, ses ongles. On se met de la musique. On se passe un bon film. On va se faire faire un massage. On file au sauna, au hammam, au Spa. On ne reste pas seul, on va vers les autres, on se fait dorloter. Et on s’occupe des autres, on leur fait la cuisine, on les soigne.

Pour ceux qui peuvent, il y a la prière.

Pour les hommes politiques, il y a le bain… de foule.

Quand ça va très, très, très mal, il reste cette action qui est à la jonction du dehors et du dedans, et qui consiste à tenter, dans un geste tout à fait désespéré, au bout du bout, de joindre le dehors et le dedans en tranchant. Mais sait-on bien si l’on coupe du dehors vers le dedans, ou si l’on perfore du dedans vers le dehors?

Le corps humain est un sanctuaire, le corps de l’autre une intimité sacrée. Tout chirurgien digne de ce nom connaît ce moment de suspens religieux au moment de décider du premier coup de bistouri à partir duquel, pour lui comme pour son malade, rien ne sera plus jamais comme avant. La restitutio ad integrum n’existe pas, car la flèche du temps va toujours dans le même sens. La médecine reste un métier sacré né dans l’ombre des temples. C’est bien pourquoi elle suscite l’acharnement des énarques, des politiciens, des bureaucrates, des apparatchiks et des escrocs.

Bien sûr, une fois que tout est bien lacéré, les bras, les cuisses, le torse, parfois le visage, il va falloir recoudre. Minutieux travail. On essaie de faire esthétique, pour la belle ouvrage. Ce qui peut prendre un temps fou, des aiguilles fines et des fils sertis xzero. D’où nouvelle confrontation à la douleur, et nouvelle opportunité de rentrer dans ses limites.

Ces grandes lacérations ne sont heureusement pas les plus fréquentes, mais elles sont suffisamment spectaculaires, et embêtantes, pour qu’on les ait à l’esprit même lorsqu’on les parents viennent nous voir pour leur adolescent qui se lacère superficiellement.

Il y a aussi un autre phénomène qu’il faut à mon sens évoquer si l’on veut éclairer plus avant les scarifications chez l’adolescent, c’est, d’une façon générale, que nos contemporains font àleur corps.

Lorsque j’étais jeune expert près la Cour d’Appel – le plus jeune expert de France à l’époque – seuls les repris de justice étaient tatoués. Et, mais plus discrètement, les rescapés des Camps. Le relevé soigneux des tatouages et leur description minutieuse faisaient partie de l’examen standard, que, sans doute, la police du grand banditisme recoupait avec ses propres renseignements.

Aujourd’hui, le tatouage est omniprésent, exhibé sur les plages par hommes, femmes et enfants, dans une sorte de marée montante de laideur et de vulgarité qui n’a d’égal que la manière dont les murs des villes et des campagnes sont défigurés et enlaidis par les tags, sortes de grandes signatures – le nom des sots est écrit partout – « stylisées » de façon stéréotypée, d’une pauvreté affligeante et répétitive, que des « animateurs » hors contrôle trouvent sans doute judicieux d’enseigner aux petits enfants qui fréquentent les centres aérés (sic) ou centres de loisirs municipaux les mercredi et pendant les vacances. C’est de notre faute aussi: il faut toujours s’inscrire. Les pauvres doivent être recensés, comme sous Hérode le Grand.

Que veut dire cette folie d’inscrire ou faire inscrire sur son corps, sinon une extension de la publicité jusque sur les corps des humains, non contents de porter sur leurs vêtements, y compris les plus intimes, la marque des « grandes marques » comme bétail marqué au fer rouge? Sans compter les piercings et autres scarifications rituelles.

Tout cela d’ailleurs à la limite de la légalité, de ce qui amène le corps contemporain à devenir, comme la « téci », cité, une des zones de non-droit de la République. En droit, toute amputation, toute auto-mutilation, est interdite, sauf celle des phanères, nommément ongles et poils. Ce qui veut dire que j’ai droit de me couper les ongles, les cheveux, la barbe ou la moustache, les pilosités axillaires ou pubiennes, mais pas celui de m’amputer de tout autre partie de mon corps, grande ou petite, je n’ai pas le droit de me couper un doigt, une oreille (Van Gogh), de m’arracher un œil, de m’émasculer. Ce serait théoriquement assimilé à une tentative d’homicide volontaire ou à un acte de barbarie attentatoire à la vie humaine, donc à un crime relevant de la Cour d’Assise. De même est-il interdit d’attenter à sa propre vie, le suicide est, lui aussi, en théorie un crime. Évidemment ces actes ne sont jamais ni même correctionnalisés. Ceux qui les commettent sont considérés comme des malades mentaux qui jugés, après expertise, pénalement irresponsables, ne peuvent faire l’objet ni de poursuites judiciaires ni de condamnation.

Ce n’est pas pour autant que cela n’a pas une signification symbolique, et des plus importantes. La mère qui, sans doute pour des raisons d’économie, coupe les cheveux de son enfant de façon plus ou moins arbitraire, le père qui, nostalgique de la conscription, rase à la tondeuse son fils pour lui mettre « la boule à zéro », sont sans le savoir dans l’illégalité, ce qui n’empêche pas l’enfant de le percevoir comme tel et d’apprendre du même coup que la Loi est contingente et peut être enfreinte. Lorsque vous vous vous asseyez sur le fauteuil du coiffeur, vous donnez à celui-ci, par cet acte simple, l’autorisation tacite d’intervenir sur votre coiffure, de modifier la coupe, la couleur, les boucles de vos cheveux, ce qui peut changer réellement votre présentation. Vous lui donnez procuration, vous déléguez cette tâche que vous êtes seul en droit de pouvoir accomplir sur vous-même. D’ailleurs, vous le remarquerez, votre coiffeuse ne manque jamais de vous présenter ce qu’elle se propose de faire comme autant de suggestions, et vous demande toujours, de façon plus ou moins explicite, votre accord. Il est est de même du chirurgien dentiste, du dermatologue, du chirurgien. C’est pourquoi il s’agit de professions réglementées soumises à code de déontologie ou à tout le moins consensus de bonnes pratiques.

Il faut donc vous demander ce qui a pu se passer dans la tête de votre fille quand vous la voyez revenir avec des inserts dans la langue, le nombril ou le sourcil, qu’est-ce qu’elle n’a pas compris de son rapport avec son corps propre. Autrefois, il n’y a d’ailleurs pas si longtemps, le seul piercing en cours était un petit rituel de la pré adolescence, la maman emmenant sa fille se faire percer les lobules des oreilles pour qu’elle puisse porter les boucles offertes par sa grand mère ou sa marraine pour son anniversaire: transmission complice des codes de séduction. Sans danger puisque le lobule de l’oreille est presque indolore et du fait de sa physiologie, très peu en risque de s’infecter.

Il est indéniable que les adultes des milieux populaires, les immigrés, ont favorisé ces dernières années ces pratiques, que les parents des milieux aisés y ont contribué par légèreté, par mode, par inconscience. Et l’on a vu les tatouages et les piercings envahir le corps de nos enfants dès le plus jeune âge, avec tous les risques qu’ils entraînent, d’infection, de douleurs, de mauvaise image de soi, d’indélébilité que l’on regrettera plus tard, de stigmatisation; et souvent de stigmatisation inverse, c’est alors le non tatoué, le non percé qui serait stigmatisé et exclu.

Comment cela se relie-t-il avec toutes ces interventions de chirurgie de confort, d’esthétique ou de convenance qui sont monnaie courante aujourd’hui, occasions de tourisme médical et parfois de détournement de la loi, comme dans le cas de ces GPA faites en pays lointains pour des couples homosexuels, et qui consistent quand même à traficoter le corps des autres, mère porteuse, bébé, etc… Et bien sûr, autre traficotage, à imposer à son pays la réintégration par force de procédure du produit de l’opération, ce qui peut-être peut réussir grâce à l’habileté des avocats et à la lâcheté des juges et des politiques, mais n’efface en aucun cas le bricolage symbolique et ses risques à long terme, peut-être transgénérationnels.

On pense à cette jeune femme qui se fait opérer sans cesse, toujours et toujours, afin d’atteindre son idéal qui est d’être la réplique vivante de Barbie.

A qui répond la Barbie à l’œil au beurre noir du jeune peintre français Japone.

Le transhumanisme approche à grand pas. Comme le dit très justement mon confrère le Docteur Laurent Alexandre (3), grand spécialiste de la question, il est probable que personne n’y pourra résister. Les problèmes éthiques seront redoutables. Mais les problèmes symboliques le seront plus encore et devront être explorés, traités et probablement réglementés avec soin si l’on ne veut pas aboutir à des catastrophes et à des suicides de masse.

Notre corps est un temple qui ne peut être violé sans conséquences graves. Il est aussi un continent noir, mystérieux et encore largement inconnu, beaucoup plus vaste et complexe que ce que notre pauvre intelligence peut en appréhender.

Les gratouilles de nos adolescents sont à mi-chemin, elles sont un point de passage entre les lacérations effroyables des psychotiques et des malades atteints de crise d’angoisse aiguë d’une part, et tout ce bricolage, souvent commercial et infiltré d’idéologie collective et confuse, de mode, de politique petit-bras, auquel nous assistons en ce début de XXI° siècle, et qui prend de plein fouet nos enfants, d’autant plus qu’ils sont fragiles, sensibles à tous les effets d’entraînement, désireux de reconnaissance par leurs pairs, soucieux de popularité (être « populaire », donc un futur « people »), ce à quoi malheureusement nous concédons trop souvent.

C’est à cela que nous mène la réflexion sur ces si fréquentes scarifications de nos adolescents. Ce n’est pas tant envie suicide qu’envie de vie. C’est la question du sens qu’ils posent aux adultes, non tant par leur intelligence qui nous assène des affirmations définitives telles qu’on en profère à cet âge, que par leur corps qui, plus intelligent, proteste et veut des réponses. Encore faut-il qu’il y ait des adultes et qui pensent.

On ne peut tout de même pas s’abstraire sans vergogne et sans questionnement de ce qui s’impose ainsi à nous. Comment en effet ne pas penser qu’il puisse y avoir coïncidence entre ce phénomène (et quelques autres qui font symptômes) auquel on assiste chez nos adolescents, et le désert de la pensée qui s’est abattu depuis quarante ans sur notre malheureux pays, la gouvernance désastreuse, l’absence de courage civique, l’indigence catastrophique des politiques, la démission des élites, la gestion des hommes par la menace et la terreur jusque dans nos écoles, la marchandisation généralisée des êtres et des choses, à commencer par les choses de l’esprit et de l’art. Il faudrait être décidément complètement abruti par la compétition à outrance du business as usual pour ne pas voir que c’est cela que nous tendent, désespérés, nos enfants qui vraiment n’en peuvent plus, même si certains ont encore le cran de faire les malins.

Les scarifications de nos adolescents tiennent donc d’un côté aux très impressionnantes lacérations des grands psychotiques qu’heureusement seuls nous autres psychiatres sommes amenés à voir, et de l’autre côté à tout ce bricolage/traficotage mondialisé des corps de ce temps, ainsi ramenés au commerce de l’humain et au marché tout puissant. C’est donc sur ce point charnière que nous devons agir, seul point d’ailleurs où nous pouvons agir.

Alors que faire?

D’abord penser, avoir le courage de penser dans ce désert de la pensée qui nous entoure. Penser large, think global, pour agir fortement et adéquatement au point d’application, actlocal.

Ensuite, se persuader qu’il n’y a pas de petit symptôme. La médecine nous apprend cela: il y a des symptômes à grand spectacle, bruyants et qui sont sans caractère de gravité, et d’autres, minimes, presque invisibles, et qui sont lourds de menaces.

Donc, on n’hésite pas à consulter. On ne reste pas dans le doute. Je ne cesse de le répéter, il vaut mieux consulter pour rien que consulter trop tard. On sait, vous êtes très gentils, vous ne voulez pas déranger, mais si le médecin ne veut pas être dérangé, il vaudrait mieux qu’il change tout de suite de métier.

Les forums internet c’est bien, les périodiques de vulgarisation aussi, comme les bouquins, qui sont surtout utiles à ceux qui les écrivent, et il y a toujours dans les environs une bonne copine qui sait exactement ce qu’il faut faire et a toujours un avis définitif sur tout.

Je plaide pour le petit artisan qui fait ce métier depuis cinquante ans et qui, seul, pourra vous donner des avis différentiés et des solutions fines et adaptées à votre cas particulier.

Parce que, persuadez-vous en, il n’y a pas de solutions toutes faites, il n’y a pas de « clés », il n’y a pas de méthodes standard: même dans la médecine la plus « organique », le traitement des cancers par exemple, il y a seulement des protocoles appuyés sur des conférences de consensus et validés au cas pour cas par des réunions de stratégie.

Vous le savez très bien vous-mêmes, vous travaillez tous dans des professions de service, qui sont aussi des métiers de conseil, vous voyez arriver des clients avec des idées toutes faites récoltées sur internet et vous voyez bien ce que cela a d’inadapté et de moins bon, beaucoup moins bon, que ce que vous, vous pouvez apporter de nuancé et de personnalisé.

En pédopsychiatrie il n’y a que du sur-mesure et c’est tant mieux. Comme partout ailleurs. Le sur-mesure, c’est notre défense, notre avenir, notre montée en gamme, notre garantie contre la délocalisation.

Si nous voulons tirer nos enfants de leurs difficultés, dont ce problème de scarification, nous devons les aider à se personnaliser, s’individualiser, s’installer dans leur propre maison, cultiver leur propre jardin, bâtir leur propre culture, développer leur propre sensibilité, se faire leur propre vision du monde, découvrir et mettre en valeur leurs propres talents, aller au bout de leur différence.

Vous le savez bien, puisque ce qui vous a fait m’appeler pour parler avec vous ce soir de ce problème de scarification, c’est précisément la contagiosité, cette endémie qui fait système, cette pratique de cours de récrés, finalement pas tellement grave en soi, mais qui est le symptôme, un des symptômes, de tant de désordres intimes, de tant de dérives potentielles, d’une telle complaisance à ce que Freud appelait Malaise dans la Civilisation: Ce que nous appelons aujourd’hui risque systémique.

Toute cette « grande affaire » de vouloir à tout prix « être populaire » (vous avez remarqué ils disent « une populaire », avec l’indéfini), de vouloir être à la mode, de porter des « marques » ce qui les transforme en portes-manteaux anonymes, interchangeables, jetables prêts à devenir des employés eux mêmes permutables, futures victimes des licenciements de masse: On nerestructure bien que ce qui est déjà formaté, ce qui est déjà « entré dans le moule », ce qui s’y prête.

Ce n’est pas parce que nos adolescents peuvent se scarifier et que cela nous paraît endémique, que la signification de ce comportement est univoque. Si l’on veut qu’ils arrêtent, il faut les aider à débrayer ce système d’entraînement et de contamination de proche en proche. Il faut leur permettre de réaliser que ce qui les a poussé à faire comme la meilleure copine est factice, et que leur malaise éventuel, leurs désirs, leur souffrance leur sont propres et ne sont qu’à eux, que c’est quelque chose de singulier qui n’a rien à voir avec ceux des copains.

Pour cela ils ont tout de même souvent, et malgré le dévouement et l’ouverture des parents, d’un lieu d’expression libre, non normé, et garanti du secret médical le plus absolu, qui leur soit expressément dédié. Il n’est pas question de se lancer obligatoirement dans des thérapies de longue durée, dans certains cas oui, mais dans la plupart des situations quelques entretiens suffisent pour les relancer à être simplement eux-mêmes.

Ils sont petits mais ils sont grands. On peut leur parler de tout cela sans fard, sans masquer nos propres interrogations, nos doutes, nos inquiétudes devant l’état du Monde. Ils ont des idées, ils réfléchissent, c’est parce que souvent nous n’avons pas le temps d’y attacher autant d’importance qu’eux que, par lassitude et découragement, ils se laissent aller sur la ligne de la plus grande pente. Grimpons avec eux sur la crête, là où se trouve la ligne de partage des eaux. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux.

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1 – On retrouvera le Graph, le graphisme, le graphite, le graphène, le graffiti, la chute des graves, la gravité, le souvenir du film, magnifique, « Gravity »

2 – Le merveilleux petit livre de souvenirs d’enfance (1939-1945), qu’Alain Corbin, de quatre ans mon aîné, vient de publier chez Flammarion sous le titre « Sois sage, c’est la guerre », comporte un chapitre intitulé « La clientèle et les activités médicales de mon père » (p39), et (p151) une petite note rappelle que: « Aujourd’hui, au plus profond des campagnes, on parle des patients d’un médecin, mais en ce temps, le terme de « client » était usuel ». Ce livre enchanteur est tout à la mémoire de son père, ce jeune antillais monté à Paris faire sa médecine, Externe des Hôpitaux ayant toujours regretté de n’avoir pas eu assez de sous pour pouvoir préparer l’Internat, et qui choisit de venir s’installer comme médecin de campagne dans un petit village de l’Orne. Figure de médecin dévoué et compétent (la plupart de ses confrères n’avaient même pas passé l’Externat et donc n’avaient pas bénéficié de ce qui était à l’époque une formation clinique et scientifique de haut niveau. J’ai bien connu, dès la toute petite enfance cette vie là dans laquelle j’ai été immergé, oncles et grands oncles médecins de campagne, toujours sur les routes et sans jamais un jour de vacance, « notables » à la vie simple, attentifs à tous, et procurant à leur famille, élargie aux parents, aux cousins, aux domestiques, une vie suffisamment aisée pour être douce, bien que les enfants dussent être pensionnaires, et l’épouse largement mise à contribution au service de la clientèle.  Médecins qui, éloignés de tout (un seul médecin titré, chirurgien ou interniste, ancien Interne des Hôpitaux, exerçant à la ville Préfecture et auquel on pouvait avoir recours comme consultant, pas de laboratoire d’analyse, il fallait faire les prélèvements soi-même, les envoyer par le car à la grande ville et attendre les résultats par la Poste plusieurs jours après, pas de radiologie à proximité, et peu de médicaments), mais qui trouvaient le moyen de lìre, de jouer du piano, de faire venir de Paris des caisses de bouquins de médecine, de se tenir au courant, de se cultiver. J’ai aussi vécu moi-même cette vie de médecin de campagne, dès ma quatrième année de médecine pour gagner de quoi payer mes études et la préparation de l’Internat, en remplaçant des confrères dans les fins fonds du Calvados, de la Vendée, de la Vienne, de la Sarthe, encore au début des années 60′. Rien ou presque n’avait changé depuis le Docteur Antoine Corbin, père de l’auteur. Moi aussi, je me suis embourbé de nuit dans des chemins détrempés en fondrières, j’ai fait des accouchements dans des fermes perdues, j’ai pratiqué la « petite » chirurgie des blessures paysannes, j’ai lutté des nuits entières pour essayer de sauver un mourant, seul, pour me retrouver au petit matin, épuisé, à signer le certificat de décès et le permis d’inhumer sur la toile cirée à carreaux rouges et blancs de la cuisine, si triste que la Mort ait cette fois-ci encore gagné. Cette expérience profondément humanisante imprègne encore, un demi siècle après, ma pratique de tous les jours. Je crois que ma clientèle ne s’y trompe pas.

3 – Voir son beau livre  » La Mort de la Mort »