CARRE D’AGNEAU
12 juin 2017
DARCOS II
12 juin 2017

PISA 1

La parution de la dernière enquête PISA faisant état de ce qui a pu apparaître comme un « déclassement » de la France au 25° rang parmi les 65 pays participant à l’enquête a déclenché une vive émotion, en particulier dans les milieux enseignants se sentant – bien à tort – accusés, et un débat qui a pu mobiliser passions et arguments souvent irrationnels.

Comme d’habitude, politiques et journalistes paraissent débarquer, ou font semblant de découvrir des problèmes pourtant fort anciens, parfaitement connus et depuis longtemps sérieusement documentés. Leur alarmisme intempestif entraînant des réactions excessives et des propos inconsidérés qui n’ont pu qu’inquiéter inutilement le public et ajouter à la confusion générale.

Dans ce contexte, la double page du Monde du 13 décembre 2013 a apporté sur le sujet des contributions solides et mesurées.

Ainsi, une étudiante en droit d’origine chinoise, Isabelle Feng, nous invite, sous le titre « Des résultats trompeurs, ubuesque docilité chinoise » à considérer avec circonspection la première place décernée au système éducatif chinois, représenté curieusement par la seule ville de Shanghai. Outre les arguments qu’elle donne, d’ordre actuel, comme ce qui est imputable au régime communiste, il en est qu’on eût aimé, puisqu’elle est sans doute en mesure d’en savoir plus long que nous, qu’elle développât.

Ainsi de l’utilisation, par le régime actuel, du confucianisme. Ce n’est pas nouveau, la reconfucianisation date au moins du XII° siècle, et le confucianisme a toujours été utilisé comme facteur du maintien de l’ordre, préoccupation constante de l’Etat dans un pays si vaste, si peuplé et si disparate quant aux langages et aux ethnies, et face à la pénétration de religions exogènes, bouddhisme, christianisme, islam.

Quant à la contrefaçon, même si elle est développée industriellement aujourd’hui pour des raisons utilitaristes, elle a toujours existé et souvent à très grande échelle par le passé. Il est possible qu’elle tienne au moins pour partie à la culture ancestrale qui veut que la sélection des élites, via les concours du mandarinat, passat par la copie et la glose des textes anciens. Activité très savante, immense culture, liée aux arts d’agrément et à l’art de la guerre.

Mais c’est vrai que l’apprentissage de la langue écrite,le 中文, qui est le seul moyen d’inter-compréhension des chinois au travers de la diversité de leurs langues orales locales et de la multiplicité des dialectes, reste tributaire, malgré la réforme de 1949 et les caractères simplifiés, pour chaque petit chinois, d’un énorme travail de mémorisation de plusieurs milliers de caractères, par des années de copie, de pages d’écriture, d’oublis et de ré-apprentissages, dont nous n’avons guère idée tant que nous-mêmes n’étudions pas le chinois.

Chez nous la copie à un statut ambigu voire douteux. Jean Clair le signale avec humour en rappelant ses souvenirs d’un instituteur de l’école élémentaire: «  »Ne copiez pas sur votre voisin », répétait-il encore, et puis, quelques instants plus tard: « Rendez-moi vos copies ». Et enfin: « vous me copierez dix fois: »Je ne dois pas copier sur mon voisin. » » Que copiait-on, et que voulait-il bien vouloir dire en nous demandant de recopier dix fois ou vingt fois l’injonction de ne pas copier? Il y avait là quelque chose qui ressemblait, dans l’écriture, à la magie des reprises, des da capo dans la musique, à la recherche d’un original à tout jamais perdu, d’un état premier si parfait qu’on passerait son temps à le reproduire mal.

« Aucun enfant aujourd’hui ne copie plus, puisque la dictée a été interdite, et plus encore, puisqu’on a interdit le « par cœur », interdit le rythme régulier de cet organe caché dans la poitrine qui nous rappelle à chaque instant le siège ancien de l’âme. »(1)

La lecture du chinois vient de l’écriture. C’est en écrivant les caractères qu’on apprend à les lire. Ce n’est d’ailleurs pas très différent en français, l’enfant suit du doigt le contour des lettres, les mouvements oculaires aussi, l’exercice moteur met en place dans l’architecture neuronale les connections indispensables à leur mémorisation et à leur reconnaissance.

Certes comme pour la lecture des mots des langues alphabétiques, il existe deux mécanismes fonctionnant en parallèle, concurrents et coopératifs en même temps, et d’ailleurs interpénétrés, le déchiffrage et la vision d’ensemble, le premier, en général pour les mots inconnus ou plus rares, la seconde pour les mots très courants, les invariables par exemple et les particules de liaison. Cette dernière procédure (on ne peut d’ailleurs parler de procédures distinctes que pour les besoins de l’analyse) a, malheureusement, mal comprise, donné prétexte à la désastreuse « Méthode Globale » et ses avatars honteux regroupés sous le vocable faux-cul de  » semi-globale », quand on sait depuis des siècles, et qu’il est scientifiquement prouvé depuis plus de cinquante ans que seule la méthode syllabique permet d’apprendre à lire. Du fait des caractéristiques anatomiques et épigénétiques de notre système nerveux central, il ne peut exister qu’une seule façon d’apprendre à lire, je dis bienune seule, si vous en trouvez une autre on vous flanque le Nobel: le déchiffrage par association des lettres entre elles b- et -a font ba. C’est comme pour apprendre les leçons, ou tenir son stylo, il n’y a malheureusement, ou plutôt heureusement, qu’une seule façon. Du fait de la composante motrice, la négligence des enseignants de maternelle et du primaire en matière de tenue de l’outil d’écriture en est d’autant plus coupable: une mauvaise prise non seulement produit des efforts physiques inutiles – l’enfant écrit avec son épaule et toute la musculature du membre supérieur est alors sollicitée, ce qui ne peut qu’entraîner, en plus de la mauvaise écriture, fatigue, crispations, contractures, tendinites, et finalement lassitude et abandon – mais aussi une perception dysmorphique des lettres et de leurs accroches, d’où une difficulté accrue pour lire. Or la lecture c’est la liberté.

On trouvera bien sûr tout cela et beaucoup plus encore dans le très beau livre de Dehaene sur « Les neurones de la lecture ».

Écrire un caractère chinois, c’est mémoriser dans quel ordre, dans quel sens, avec quel rythme, tracer chaque trait qui le compose, la moindre erreur sautant aux yeux du lecteur natif et cultivé non seulement comme une faute d’orthographe, mais surtout comme un barbarisme, un signe d’inculture ou, à tout le moins, s’il est indulgent, une maladresse.

J’ai vu souvent dans le métro de Beijing des adultes, le plus souvent des hommes, probablement en train de tenter d’améliorer leur connaissance de leur propre langue, s’entraîner à tracer des caractères dans le creux de leur main, avec le doigt, au point qu’on peut assez facilement les lire par dessus leur épaule (2)

Devant la multiplicité des homophones, même un chinois peut être amené à dire: c’est le caractère qui fait partie de tel mot connu, et de le tracer rapidement dans sa main pour que son interlocuteur le comprenne bien 是 时候 的 时, shì shíhou de shí, le temps, et pas le 实 de 实话 shíhuà, la vérité, qui au moins pour l’étranger ou le débutant se prononcent pareil shí deuxième ton. Stanislas Dehaene, dans le livre cité ci-dessus, donne un très bel exemple de cela, un texte classique (3) composé à partir de tous (ou presque tous, je suis trop ignorants pour en juger) les homophones du son [shi] (是, shì quatrième ton, vrai, correct, d’accord, être, il y a, c’est), 13 pages dans le « petit » dictionnaire Chinois-Français publié par la librairie You-Feng, rue Monsieur le Prince.

En effet, un mot chinois est en général composé de deux caractères aux sens proches qui se nuancent mutuellement. L’écrire suppose d’extraire chacun de ces caractères de la liste de parfois plusieurs dizaines d’homophones de graphisme parfois identique mais le plus souvent différent.

Quant à se lancer dans l’écriture cursive, c’est une autre paire de manches. Cela suppose de copier la (ou des?) cursives communes ou courantes, avant d’y mettre la marque propre de sa main, de son cerveau, de son esprit.

En passant, cela m’a permis de faire la paix avec mon écriture cursive en français et même d’en être fier (« vous autres médecins » disent les parents « écrivez de façon illisible », s-e « faites-vous exprès pour demeurer indéchiffrables au commun des mortels? ». « Vous écrivez comme un cochon, Docteur,  » disent les enfants, « vous oubliez des lettres, je ne vois pas le s de Nicolas, vous faites des fautes », s-e « à mon école, vous auriez zéro, vous seriez puni », façon de relativiser le pouvoir et le savoir dont ils, comme leurs parents, nous créditent): j’ai découvert que mon écriture de tous les jours était une calligraphie, elle a commencé à me faire plaisir et j’ai commencé à la respecter. Même si parfois je n’arrive pas à me relire.

On dit qu’il n’y a pas de grammaire en chinois. C’est évidemment faux, et les grammaires chinoises sont délicieuses. Il est vrai qu’un même mot chinois peut être tour à tour substantif, épithète, attribut, complément, verbe ou adverbe, selon sa place dans la phrase et aussi l’intuition et la culture qu’on en a. Il s’agit d’une langue analogique, où l’empilement synchronique de la métaphore, et la concaténation diachronique de la métonymie, sont très à fleur du langage, activant en permanence l’activité interprétative, ce qui suppose la mise en œuvre de la totalité du cortex, en particulier le cortex droit et ses facultés constructives, puisque les caractères sont construits, architecturés.

A ce titre, il est intéressant que PISA, qui nous vient de l’OCDE, nous revienne par Shanghai qui tient la première place dans le dernier classement. Il y a moins là matière à rivalité ou jalousie, que place pour étudier, comprendre et savourer les différences. On peut bien, évidemment, crier haro sur les chinois, rétablir le protectionnisme, les engueuler pour qu’ils réévaluent le renminbi, comme nous leur avions envoyé des canonnières pour qu’ils ouvrent leurs ports et nous achètent de l’opium (du peuple).

Il n’empêche. Copier l’excellence, copier la capacité d’innover, puis exceller et innover à son tour. Monter en gamme, nous n’en avons pas fini avec les quatre-vingt millions de pianistes… Alors…

Mettre en lumière, à profit, valoriser nos différences, outre ses bienfaits culturels, nous permettrait sans doute de remonter dans le classement tout en luttant contre les communautarismes, poison de la République, de la démocratie, de notre civilisation européenne. L’article de Yves Reuter « Des pédagogies alternatives marginalisées par le ministère », en comparant les résultats d’une population témoin et d’un échantillon de classes à pédagogie Freinet dans une école primaire lilloise, nous en donne une belle illustration, même si les termes en sont connus de longue date.

Car tout de même, Freinet, Lobrot, Decroly, Montessori, Fernand Oury, la Pédagogie Institutionnelle, et même, pourquoi pas, Summerhill, Lóczy ou Warrendale, c’est quand même de la vieille histoire, bien plus du demi-siècle. Il est totalement incompréhensible que l’Education Nationale n’ait pas intégré depuis longtemps ces apports techniques et théoriques dans ses pratiques pédagogiques de tous les jours. C’est immobilisme, conservatisme, paresse, bon modèle en vérité pour les élèves dont on ne cesse de se plaindre. Chaque parent français, en voyant jouer ses enfants, a pourtant l’intuition, et même une connaissance précise, que si le système éducatif, public ou privé, mettait dans sa pratique le dix-millième d’intelligence, de créativité, de goût et d’esthétique que les fabricants de jouets, les auteurs de livres et de films pour enfants et adolescents, et les concepteurs de jeux vidéo incorporent à leurs productions, nos enfants iraient en courant à l’école et n’en décrocheraient plus.

Tout l’article serait à citer, tant il parle d’or:  « Sur quels principes reposent cette démarche (de pédagogie alternative)? J’insisterai sur cinq d’entre eux. Tout d’abord, l’école essaie de faire vivre la démocratie, hic et nunc: les règles sont élaborées par les conseils des élèves, expérimentées, modifiées. Par ailleurs, il n’y a pas de souffrances inutiles: les élève peuvent boire s’ils ont soif, parler entre eux (à voix basse), se déplacer… Et pourtant les visiteurs sont étonnés du calme qui règne. La coopération est privilégiée: les élèves s’entraident. Les apprentissages partent des questions des élèves. La diversité des démarches des élève est respectée: rythmes, temps nécessaire à chacun. Les apprentissages sont sécurisés: les élèves peuvent se tromper; ils osent donc prendre des risques, à l’opposé de nombre de ceux d’autres écoles en France. »

« Sur toutes ces dimensions, les performances ou fonctionnements de chacun se sont améliorés. On remarque, par exemple, une meilleure qualité d’écoute et une plus grande aisance à l’oral, le développement d’un rapport positif au savoir, et d’un grand engagement dans le travail, des sollicitations plus adaptées de l’aide des adultes ».

« Baisse nette des incivilités, engagement dans l’écriture et augmentation de la longueur des textes produits. Bien sûr, tout n’est pas magique: on note… une progression en orthographe plus lente ou une appropriation du lexique scolaire traditionnel moins assurée. Mais (ils) réussissent aussi bien que les autres au Collège, avec même des gains, en terme d’autonomie dans le travail… »

Cette enquête est précieuse, par les preuves expérimentales supplémentaires qu’elle apporte, mais tout ceci est bien connu depuis très longtemps. Qu’attendons-nous?

L’article de Martin Andler, Professeur à l’Université de Versailles-Saint Quentin et président d’Animath, « Apprendre les mathématiques autrement. Stimulons les élèves par le questionnement » est, lui aussi, frappé au coin du bon sens: « … diminuer la part du magistral, mettre les élèves en situation de questionnement par rapport aux savoirs transmis. On sait bien que les mathématiques souffrent d’un enseignement trop tourné vers l’acquisition d’un catalogue de techniques dont le sens échappe le plus souvent aux élèves. Il faut que le lien avec les autres disciplines devienne plus apparent, que les connaissances transmises soient mises en perspective, que les élèves soient en situation de relier ce qui est enseigné dans le cadre scolaire et les activités économiques et sociales ».

Et il a raison d’insister sur les initiatives qui permettent – alors que le rabâchage des petits cours privés n’est que la répétition du rabâchage dans le cours de maths dans l’école – de faire circuler les maths dans et hors de la classe: expositions sur des thèmes mathématiques, conférences de mathématiciens et de chercheurs, ateliers mathématiques, compétitions mathématiques comme le concours kangourou et les olympiades, les stages ou colonies mixtes maths-sport, maths-arts.

Je contesterai seulement, mais c’est sans doute une divergence d’expression plutôt que de fond, la question de « l’acquisition d’un catalogue de techniques »: il ne faudrait pas renoncer aux techniques, ni même à une forme de catalogue, au prétexte qu’on ne pourrait pas leur conférer du sens.

Un des meilleurs manuels que j’ai trouvé sur les rayonnages de Gibert Jeune, est, pour le secondaire, Collège et Lycée, la Collection Method’s. Pas de cours, des chapitres bien identifiés et délimités portant sur un savoir faire mathématique. Un bref « chapeau », en quelques mots voici ce qu’on va faire, en quoi c’est intéressant de maîtriser la chose, à quoi ça sert, ça va nous prendre la soirée pas plus, ça vaut le coup de s’y mettre, on arrête la musique, on met en pause la partie de jeu vidéo, on y va. Pas plus long que cela. Puis la question est découpée: voilà, il y a trois façons de faire, méthode 1, méthode 2, méthode 3, dans chaque cas un apprentissage guidé pas à pas sur quelques exercices modèles, puis des exercices à même le chapitre, à demi guidés puis plus du tout mais avec le résultat, la procédure illustrée, enfin des exercices en fin de chapitre avec le corrigé.

Les techniques sont ainsi présentées pour ce qu’elles sont, des outils avec lesquels on peut construire sa propre pensée mathématique, son art personnel, évidemment il faut du temps, mais encore faut-il dessiner le chemin et sa direction, qui est une forme du sens. Et mettre les outils à disposition.

Les maths, c’est pour le fun. Ça ne sert à rien, sinon à jouer. Ça consiste à fabriquer des sortes de personnages, des individus abstraits, pour les faire évoluer dans des paysages abstraits. Comme on ne peut pas créer tout ex nihilo, on peut emprunter, des bouts, des éléments, des briques; comme on confectionne son avatar dans un jeu vidéo en puisant dans un catalogue de pouvoirs, d’armes, de caractères, de vêtements, de compétences, et le lancer ensuite dans l’aventure au sein d’un environnement plus ou moins fantastique et baroque, mais en général assez prédéfini par les concepteurs du jeu. Pas beaucoup moins difficile, ni beaucoup moins abstraits. Et il est sans doute bien plus compliqué de concevoir des petits mickeys, des petits poulbots ou des petits shadocks et de les faire se gigoter dans des paysages de cartoons.

Les profs de maths font un travail admirable, souvent gratis et en marge de leurs heures de cours. Ils forment un réseau informel qui vise en partie à détecter les talents, et aussi à ouvrir des moyens de dépanner ceux qui bloquent. Et tous les plus grands mathématiciens ont des histoires à raconter, souvent savoureuses, sur leurs propres blocages et autres mésaventures pendables.

Leur avantage, c’est qu’à force, ils finissent par être capables de leur donner du sens et d’en faire quelque chose. Mais si on aide les petits (et moins petits) quand ils sont bloqués, quand ils bloquent, on libère une énergie mathématique folle. Il faut seulement trouver des trucs et qui fassent sens. Ça vient tout seul, encore faut-il avoir pu installer un contact, une relation affective solide: sans confiance on ne comprend rien. Bien qu’il soit souvent très productif de ne rien comprendre.

Les maths, c’est un artisanat, il faut que quelqu’un, en qui vous avez confiance, vous montre à la main comment on fait tel truc, puis tel autre…

Si je veux apprendre la menuiserie, je vais aller chez un menuisier, que faire d’autre? Il ne va pas me faire un cours de menuiserie, ni m’expliquer (tout de suite, parce qu’il y en a comme partout) de la théorie, ni me demander mes diplômes, non, il va me faire toucher, sentir une pièce de bois, me poser la main sur les outils, me montrer les mouvements et les gestes, me donner par l’exemple les limites, souvent vitales pour la profession: Jamais dos à la porte, petit gars, on n’approche pas un menuisier de dos, sinon un sursaut et la main passe dans la machine… Bref il va me transmettre son métier, en me le donnant à voir.

Je dis ça parce qu’une de mes petites patientes, un jolie blonde, est venue me voir l’autre jour, radieuse, elle vient de terminer haut la main Math Spé et réussir les concours: « Vous savez, Docteur, j’ai trouvé ce que je voulais faire, je commence la menuiserie ». Pour le coup je l’ai embrassée.

J’ai appris que quelque part en Bretagne, du côté de Quimper je crois, il y a une école professionnelle de plomberie qui compte parmi ses élèves plusieurs polytechniciens. Évidemment, si ça foire, ils pourront toujours ouvrir leur carnet d’adresse ou le bottin de l’Ecole. Mais il parait que voilà des polytechniciens heureux.

Il y a une quarantaine d’années, à New York, je discute avec le chauffeur du taxi: – « C’est le cinéma permanent ici, il y a toute la journée des gens qui entrent par cette portière là, sortent par cette autre et racontent des tas de trucs passionnants » – « Et vous avez toujours fait le taxi? » – « Ah non, avant j’étais chercheur en mathématiques et prof à Columbia. Maintenant, je m’amuse beaucoup et je gagne bien plus. Bien sûr, aujourd’hui je fais encore des maths, mais c’est pour le plaisir, pour le fun ».

Vous me direz qu’instaurer avec l’élève cette relation de confiance de personne à personne est impossible, « Vous comprenez, Docteur, j’en ai trente quatre dans ma classe » Eh! la belle affaire, ce n’est pas un scoop, comme si je n’avais pas été à l’école moi aussi. Et comme si je n’avais pas, moi aussi, été enseignant (en fac).

Eh bien, si, c’est possible. Mais il faut faire la révolution. Et je crois que seuls les profs de maths peuvent la faire. A cause du prestige des maths, des fantasmes, de l’intimidation aussi (cf mon article « Darcos »), à cause du fun enfin, découvrir qu’on nous a bourré le mou, et qu’en fait, les maths, c’est marrant: Ça, c’est la révolution!

Soit un prof de maths PM. Appelons le Mr Dun (ou Dhein, ou Edun). Saluons sa diligence. Quand on l’appelle, il rapplique, la preuve, en moins de deux.

Le problème avec le prof de maths, qui pourtant, par construction, ne devrait pas avoir deproblèmes avec les problèmes, c’est qu’il est prof. Le problème, ce n’est pas la mathématique, c’est le prof. Je ne dis pas ça parce que je leur en veux, je les aime bien au contraire, ne pas se méprendre, les profs de maths en tant que personnes sont en elle-mêmes le plus souvent des identités remarquables.

Monsieur Jules, par exemple, qui râle à bon droit contre les parents qui font travailler les maths à leurs enfants: « Qui c’est le prof de maths, hein? C’est moi le prof de maths. Qu’est-ce qu’il fait ton père dans la vie? – Il est pharmacien, M’sieu. – Est-ce que je me mêle, moi, de lui apprendre comment il faut vendre des médicaments? – Euh, non M’sieu? – Les maths, c’est mon job. Si vous ne savez pas les maths à la fin de l’année, c’est moi qu’il faudra venir engueuler, et moi seul, d’accord? »

Le problème c’est que, parce qu’ils sont profs, ils se croient obligés de faire des cours. Tous, les profs de français, les profs de grec, les profs de physique, les profs de SVT, tous. C’est une manie. Il y a même une épreuve orale de natation au bac pour ceux qui ont choisi l’option!

Okay, vous êtes obligés de faire cours puisque c’est le règlement scrogneugneu! Et de faire le Programme, en plus, deuxième galère.

La galère pour tous, l’Embarquement pour s’y taire!

Alors faites un effort, essayez de vous souvenir que vous êtes mathématicien. Que vous êtes d’abord mathématicien. Je vous le jure, j’écoute des enfants à longueur de journée, ce n’est pas les profs qui intéressent les enfants, c’est, le croirez vous? c’est les mathématiques.

Vous n’intéresserez pas les enfants si, ce qui est hélas si souvent le cas, vous renoncez à leur montrer les maths. Alors, renoncez plutôt au cours et montrez leur des maths, comme si vous leur montriez la Tour Eiffel (l’ascenseur rouge et l’ascenseur jaune, souvenez vous), le Musée Delacroix, son jardinet et la délicieuse petite place de Furstenberg, un écureuil sur la pelouse, un chardonneret, ou vos pivoines, n’importe quelles maths, celles qui vous intéressent, tiens, celles qui vous ont passionné quand vous étiez jeune, c’est à dire il n’y a pas si longtemps, au fond. Simplement vous leur en parlez, et en même temps, d’une pierre deux coups, vous parlez de votre passion. Ils ont besoin d’adultes passionnés.

S’ils ne peuvent pas trouver de l’intérêt aux maths, du fun avec les maths, c’est parce que vous mêmes y avez renoncé. Alors les pauvres, comme ils s’ennuient à mourir, ils vont s’intéresser à vous, tiens, et de leur façon de « sales » gosses, « cet âge est sans pitié », en vous critiquant, en regardant comment vous êtes sapé, en se foutant de vous, en cherchant tous les bons moyens de vous mettre en furie, de vous faire sortir de vos gonds (cardo), qu’est-ce que vous croyez, qu’ils sont venus pour vous? Ils viennent à l’école pour voir leurs copains, c’est sûr. Mais s’ils viennent, s’ils prennent la peine de sortir de leur lit et de faire la route, c’est pour apprendre, tous (me) le disent, pas pour vous écouter raconter votre vie. Et pour apprendre des maths. Si vous ne croyez pas à ça, allez faire autre chose, et, tiens, ne faites plus de maths, c’est trop triste, ni de menuiserie, ni de plomberie.

Mais si vous arrêtez de faire des maths, c’est comme si les jeunes filles arrêtaient de danser: le ciel nous tomberait sur la tête.

Les cours de maths sont inutiles. C’est faire des maths, montrer des maths, jouer avec les maths, discuter de maths qui est utile. Je le répète à tous les profs de maths que je rencontre: je vous en supplie, soyez moins profs et soyez plus mathématiciens. Oubliez que vous êtes profs, souvenez vous que vous êtes mathématicien.

Si vous, vous ne le faites pas, qui donc le fera? Mais si vous le faites, alors les profs de français, à leur tour, se souviendront que quand ils étaient jeunes, avant d’être profs, ils étaient des fous de littérature, les profs d’histoire qu’ils ont été des fondus d’histoire, les profs de SVT qu’ils étaient des dingues de biologie, et les profs de physique-chimie que, oui, c’est vrai, la physique ou la chimie (souvent on en aime une plus que l’autre), eh bien, c’est toute notre vie.

Il y avait, dans un collège privé du coin, un prof de maths qui ne faisait pas de cours de maths. Il rappliquait en classe, distribuait des feuilles avec des exercices et leurs corrigés, différents bien sûr, il s’asseyait sur une table – tiens, ça me rappelle Alexandre Grothendieck, je raconterai ça une autre fois – puis lançait la discussion, vous jetez un œil là-dessus, vous en discutez, vous voyez ça seul, à deux, à trois, vous faites circuler et on en reparle la prochaine fois, si vous voulez. Fin janvier le programme était bouclé, le reste c’était du rab, pour le fun.

Ah le programme! Quand comprendrez-vous que les enfants n’aiment rien tant que déborder, baver, sortir, aller voir ailleurs, s’évader, jouer à cache-cache et au loup?

Sur la une du Figaro, qui traînait par là, il a vu la tronche de Grigori Perelman, médaille Field 2006, qui refuse toujours obstinément d’aller chercher sa médaille, oh combien méritée pour avoir résolu la Conjecture de Poincaré. Grigori n’ouvre plus aux journalistes, au téléphone sa mère répond qu’il est parti aux champignons. Le camarade Vladimir Vladimirovitch a beau lui envoyer ses sbires pour le convaincre d’au moins, Grigori, va donc quérir la thune de ces salopards d’amerlauds, et si tu n’en veux pas, tu pourras toujours la refiler à une organisation humanitaire russe, si, si, ne riez pas, il parait que ça existe. Mon petit dernier me demande, « dis donc, qu’est ce que c’est que ça, la médaille Field? » J’explique.

C’est l’été, nous sommes à la frontière entre le CE2 et le CM1, en maillot de bain, au soleil, sur la terrasse, face à la grande bleue. Passée « l’heure bénie du petit café », maman est partie faire la sieste et ronfle déjà comme une locomotive. « Dis-donc, je vois que tu calcules drôlement bien avec les chiffres.. » – « Oui, je crois que je me débrouille un peu… » – « …et pourquoi tu ne calcules pas avec les lettres? » – « Ah, on peut calculer avec les lettres? » – « Oui, pourquoi? C’est pareil, pas plus difficile, et même ça finit par simplifier ». On aligne des a, des b, des c, avec force +, – , et des « croix » ( les « fois ») qu’on apprend vite à remplacer par des points et même par pas de points du tout si ça ne prête pas à confusion, force parenthèses aussi, c’est pas plus difficile: pour le calcul arithmétique il faut seulement être soigneux avec les colonnes, là, pour ce que je me garde bien d’appeler algèbre, c’est les parenthèses, il faut seulement ne pas oublier de les refermer quand on les a ouvertes, c’est aussi simple que ça. Les x, les y, les z? C’est seulement les lettres dont on ne sait pas combien elles valent et qu’on recherche.

– « C’est quel programme ça? » – (au pif)  » ça doit être le programme de 4°? ». Depuis c’est un joke entre nous. Sauf que maintenant, en 4°, il y est.

Le bouquin que j’ai emporté comme idée pour discuter un peu maths avec lui pendant les vacances, il le rebaptise immédiatement: « En route pour la Médaille Field ».

Deux-trois ans après, je ne sais plus, c’est la tronche de Cédric Villani qui fait la une du Figaro pendant que nous sommes en vacances. Pittoresque aussi, mais pas le même. Quelque chose dans l’accoutrement, pas de longue barbe à la Raspoutine, mais une lavallière et une araignée. « Dis donc, qu’est-ce que c’est déjà que cette histoire de Médaille Field? » Je re-explique.

Quelque temps plus tard, nous dinons au restaurant avec son oncle, physicien, Directeur de Recherches au CNRS. Qui devra lui expliquer que, pour la Médaille Field, tout de même, la porte est étroite, et qu’il faut se lever tôt.

On va à l’expo de la Fondation Cartier et on tombe en arrêt devant l’écran vidéo tout en longueur où l’on voit la main, seulement la main, de Villani, écrire de la mathématique à la craie, calligraphie, rythmes, accélérations, ralentissements, crissement de la craie, propos sur le tableau noir, qui est déjà, en soi, une forte personnalité mathématique. Clou de l’expo: Le tableau et les tableaux. Le tableau noir, compagnon fidèle du mathématicien, les tableaux, les maths à l’origine de la peinture, cause ou conséquence, dire que j’étais terrorisé, enfant, à l’idée d’aller au tableau, aujourd’hui, peintre, les tableaux viennent à moi. Les deux mouvements se rejoignent chez Soulages.

Encore un peu de temps, et nous allons écouter Villani, venu à Boulogne faire un peu de pub pour les maths. J’ai infiltré la salle de plusieurs de mes patients, l’un, en 1°S, a amené sa petite sœur de six ans, qui écoute, passionnée. Quand on écoute des grands, c’est toujours limpide, on a même l’impression, un court moment, d’être intelligent, puis un ange passe. Les maths aussi ont leur part rêvée des anges.

Villani parle des triangles, les convexes, les concaves, les mous, les durs, les pliables, c’est un peu comme le caramel. Il a bien bossé dessus, n’a fait que ça entre 15 et 17 ans. Les triangles ne servent à rien, dit-il, (est-ce pour cela que ce sont des êtres mathématiques?) ils ne m’ont été d’aucune utilité dans mes recherches ultérieures. J’ai une pensée émue pour le couvreur qui travaille sur ma charpente à la campagne, ça en fait des triangles, tout de même, une charpente.

Villani parle comme Titeuf. C’est un jeune, Médaille Field oblige.

Eve, ça ne s’invente pas, enseigne les mathématiques dans un collège de proche banlieue. Il y a quelques semaines, Adam, ça ne s’invente pas non plus, un autre jeune de mes patients, en sixième, pas mauvais, mais remuant, chahuteur, souvent des « croix » (chacun porte la ou les siennes), souvent collé. Moins que moi, mais je m’y reconnais.

Il flanque le bazar pendant le cours de maths. On voit bien qu’il a raison: Ève, la prof de maths n’avait qu’à pas faire cours. Si elle m’avait écouté… Bon, elle le colle, et ne voulant pas, là elle a raison, revenir le samedi matin pour surveiller la colle, lui dit de venir le lendemain dans sa classe de troisième, il n’aura qu’à se mettre au fond de la classe, elle lui donnera des exos de sixième. Car Ève fait cours aussi aux troisièmes, décidément c’est une manie.

Mon patient revient à la séance suivante: « Mais qu’est-ce que c’est, Docteur, que tous ces a, ces b, ces x, ces y? » – « C’est simplement du calcul avec les lettres » – « Ah, on peut calculer avec les lettres? » – « Oui, pourquoi? C’est pareil. C’est pas plus difficile, et même ça finit par simplifier ». Suit une conversation mathématique passionnée, qui débordera les séances suivantes sur les autres sciences dures, puis de fil en aiguille… Ce garçon se découvre une curiosité dévorante. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il trace un peu maladroitement des abscisses et des ordonnées, pige les fonctions affines, passe aux courbes du second degré, les fonctions 1/x, c’est fun. La séance suivante, c’est les carrés et les racines carrées, pendant qu’on y est les cubes et les racines cubiques, puis les puissances n de x. À introduire les logarithmes tout de même, d’autant que je n’ai pas de tables sous la main. La séance d’après c’est les irrationnels, beau sujet dans un cabinet de psychiatre, et tant qu’à faire, un brin de trigo, ça ne mange pas de pain…

Je lui dis: – « Tout de même, tu ne pense pas que tu devrais aller la trouver, ta prof de maths? » – « Euh, pourquoi donc? » – « Pour la remercier, et lui demander de te coller encore. » – « Ah, ça non! » – « Et pourquoi? La colle avec Ève, ça te réussit drôlement bien, Adam » – « J’oserai jamais » – « Veux-tu que je l’appelle? Si tu fais un effort pour être collé régulièrement, tu finis le programme de troisième avant la fin de ta sixième ».

Les maths? C’est Soulages qui en parle le mieux, finalement, (interview dans le Figaro du 13/01/14, à l’occasion de l’inauguration du musée de Rodez qui lui est consacré):  « Revenir toujours au cœur de soi-même, est-ce une discipline ou une méditation? » – « Ce n’est pas la méditation, pas le recueillement, pas indépendant de l’action de peindre. C’est ce qui se passe pendant que je peins. Je constate que la réalité dépasse toujours ce que j’imagine. La peinture me propose souvent ce que je n’ai pas eu l’idée de faire. Et quelque fois je retombe dans ce que je fais. Et tomber veut tout dire… Je tombe et j’en sors. Peindre c’est un plaisir, toujours. Une aventure, toujours. Mais une aventure vécue à l’intérieur de ce que je suis et de ce que j’aime. C’est ça ma vie de peintre… Je peins pour moi, pour avoir une raison de vivre. Quand je ne peins pas, j’ai l’impression que je n’existe plus. Ce n’est pas bien. Il vaut mieux savoir qu’on existe »

Noir sur blanc. Blanc sur noir.

Comme me le dit, tout à son dessein, l’un de mes petits patients, CP: « Je mets du noir parce que le noir c’est la couleur la plus forte ». Un ange passe à nouveau…

Derrière lui, mon regard se pose une fois de plus, avec tendresse, sur l’immense toile qui me fait face, toute de noir vêtue, de notre si regretté Ben-Ami Koller. Toile qui fit en son temps la couverture de MacExpo, et que je m’étais attribuée grâce à la complicité de BAK. Quoniam nominor leo.

 

 

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1 – Jean Clair, Les Derniers Jours, Gallimard 2013, pp. 34-35. Et il poursuit: « Laissé à ses ignorances, à son désarroi, à ses dysrythmies et à ses cris soudains, le gamin n’abordera plus au rivage d’une partie des mots, elle lui restera à jamais inconnue, lui, l’enfant de la pédagogie moderne, l’apatride en son propre pays, l’aphasique, le barbare, la victime de son absence d’éducation ». Constat juste sur le fond, mais combien amer, d’un homme qui s’est extrait à la force des poignets de la pauvreté culturelle de la banlieue de son enfance, au delà des fortifs, qui n’était pas encore le 9-3.

2 – Sur tous ces problèmes, et bien d’autres, on lira avec profit le livre de Zhitang Yang-Drocourt, à l’Harmattan, « Parlons Chinois », qui n’est pas une méthode de langue, une de plus, mais un merveilleux bouquin de linguistique

3 – Histoire d’un poète consommant des lions dans une salle de pierre, p66, Stanislas Dehaene, Les Neurones de la Lecture, Odile Jacob, 2007