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12 juin 2017
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12 juin 2017

RITALINE

Le syndrome Déficit de l’Attention et HyperActivité se diagnostique de nos jours très tôt dans la vie de l’enfant. L’alerte est donnée par les maîtresses de l’école maternelle qui « convoquent » (ce terme d’adjudant-chef scogneugneu est d’autant plus utilisé par l’institution scolaire que le service militaire à été supprimé) les parents pour leur annoncer qu’on ne pourra pas garder leur enfant parce qu’il est intenable (il faut dire aujourd’hui « ingérable », depuis que tout est censé se gérer et que tout le monde gère à qui mieux mieux, les investissements, la dette souveraine, le déficit de l’Etat et de la Sécu, la courbe du chômage… avec les résultats que l’on sait), qu’il grimpe partout, « ne respecte pas les consignes », qu’il est « un danger pour ses petits camarades », et même « qu’il menace l’Institution », laquelle ne doit pas être bien solide pour se sentir menacée par un bambin de quatre ans.

 

Il faut bien sûr séparer le bon grain de l’ivraie, ce dont ne sont pas toujours capables les parents ainsi mis au pilori, toujours enclins à se sentir coupables, puisque c’est de cela qu’il s’agit à mots couverts, à la place de leur progéniture. D’autant qu’on leur laisse entendre un risque d’exclusion, dont on sait bien qu’elle les mettraient dans une situation intenable: Comment pourrons nous aller travailler si notre enfant est déscolarisé? Nous risquons de nous faire virer par contrecoup. Il faut d’urgence trouver une solution, nounou, fille au pair, importation de la grand mère qui est de facto la belle-mère de l’un des deux.

Aux abois, et comme ça se répète, ils se précipitent, pour éviter le pédopsychiatre, – le mot psychiatre fait encore peur – chez une psychologue qui leur dit que tout va bien, ou chez l’orthophoniste parce que c’est le réflexe des maîtresses de les y envoyer dès qu’elles se sentent dépassées. Ou alors ils se retournent vers Internet qui dit tout, le contraire de tout, et n’importe quoi, ce qui ne fait qu’augmenter leur angoisse, s’aggraver leur confusion, et les rendre encore plus vulnérables en les empêchant de penser par eux-mêmes.

Il y a des milliers de raisons pour qu’un enfant s’agite d’une telle façon. L’hyperactivité n’est que l’une d’entre elles, probablement pas des plus fréquentes. Seul un pédopsychiatre peut débrouiller ce maquis et y donner sens, aidé des parents bien sûr et le cas échéant de tests psychologiques et neuro psychologiques pratiqués par des psychologues très spécialisées. Mais la plupart du temps, chez l’enfant très jeune, l’enquête anamnestique, l’examen clinique et ce sixième sens qui vient d’une longue expérience, suffisent à poser le diagnostic avec un risque d’erreur faible et une circonspection permettant de ne pas s’engouffrer dans des fausses pistes.

Sous réserve des précautions que dictent le bon sens et le métier, le traitement spécifique peut alors être prescrit. Si le diagnostic est exact, les résultats, quasi immédiats, le confirment. S’il est erroné, le traitement est sans effet et il faudra se tourner vers autre chose.

 

Tout cela devient beaucoup plus compliqué au fur et à mesure que l’enfant prend de l’âge. Le temps a passé, tout un vécu s’est accumulé, des tas de choses ont été essayées, il y a eu des hauts et des bas, des moments d’accalmie relative qui ont permis de remettre au lendemain, de nombreux facteurs évolutifs ont brouillé le tableau initial, personne ne se souvient plus très bien, l’anamnèse se fait contradictoire, il devient souvent très ardu de s’y retrouver.

D’autant, il est vrai que la maladie peut apparaître sous des formes différentes. Le syndrome classique comporte en effet une hyperactivité majeure avec agitation incessante, irrépressible, ne cédant qu’au sommeil pour reprendre dès le réveil, et des troubles majeurs de l’attention ne permettant pas par exemple de regarder un film ou une série TV d’un bout à l’autre et même parfois de se concentrer plus de quelques minutes sur un jeu vidéo. L’enfant traine derrière lui des étiquettes dont il sent bien qu’elles ne lui correspondent pas, paresseux, je-m’en-foutiste, échec scolaire, provocateur, arrogant (devient très mode)… Et vit depuis longtemps, depuis toujours, une vie de puni, de foutu-à-la-porte, de souci de la famille, de perturbateur des cours, de gêne pour ses camarades, un véritable enfer aggravé par la lassitude des consultations répétées, des rééducations interminables, de thérapies avortées…

 

Mais la maladie peut se présenter aussi sous la seule forme de l’hyperactivité sans trouble important de l’attention, souvent chez des enfants qui ont réussi à compenser leur trouble en développant à titre compensatoire une intelligence très vive qui leur permet de donner le change, ou d’apprendre malgré un déficit attentionnel qui peut ainsi passer inaperçu. Ailleurs, l’hyperactivité est absente et seul existe le trouble de l’attention. Avec toutes les formes intermédiaires, ou dégradées.

 

Il s’ajoute à cela, chez le grand enfant ou l’adolescent, que les patients nous arrivent après un long périple, et malheureusement souvent en urgence, sous le coup de menaces sur la poursuite de la scolarité, renvoi, déscolarisation, redoublement, « orientation ».

Ce sont dans ces cas surtout qu’on est tenté de demander une batterie de tests neuro psychologiques, mais on n’a souvent que peu de temps, et les spécialistes sont rares.

 

Dans ces cas, et parfois un peu en désespoir de cause (on aurait aimé avoir le loisir d’approfondir et de réfléchir un peu plus…), j’ai l’habitude de conseiller aux parents, et bien sûr à l’enfant, a fortiori à l’adolescent, ce que j’appelle un « test à la Ritaline » : je prescris de la Ritaline « normale » à dix milligrammes – il existe en effet des formes retard – un comprimé le matin 8h et un à 12h30, pour une durée de quatorze jours soit deux semaines, le week-end inclus. On ne dit rien à personne, seuls les parents, l’enfant et moi sommes dans la confidence. On n’en parle ni à la famille élargie, ni aux copains, ni surtout aux enseignants: d’une part pour éviter les réactions « idéologiques » intempestives, d’autre part pour avoir des retours « naïfs », non pollués par des idées préconçues ou par des attentes de résultats dans un sens ou dans un autre. Évidemment je demande que l’on me tienne au courant au jour le jour, par mail ou téléphone, qu’avant tout l’enfant lui-même puisse m’appeler, et je revois les parents et l’enfant au moins une fois ou deux à mi-parcours et en fin de deuxième semaine.

 

Cette prescription « expérimentale », « pragmatique », à le mérite de permettre de débrouiller les situations cliniques confuses et, selon mon expérience, de faire le diagnostic quand les éléments sont compliqués et que l’on n’est pas sûr. En effet, on voit très vite ce qu’il en est: ou bien il y a réellement un THADA, et le traitement est immédiatement efficace, souvent de façon spectaculaire, l’enfant se sent apaisé, détendu, les engueulades et punitions cessent, les notes remontent nettement, l’enfant témoigne lui même de son mieux être et de sa meilleure capacité à être attentif en classe et à faire son travail, les parents témoignent d’un mieux immédiat et rapportent souvent des réflexions enfin positives des enseignants, allant jusqu’à « mais c’est un autre enfant », « on ne le reconnaît pas », « que s’est-il passé qu’il ait autant changé si brusquement? ».

 

Si le traitement n’apporte aucun changement déterminant, ou trop peu de changement, et en particulier pas cette impression d’être « enfin arrivé à bon port », il faut se rendre à l’évidence: on ne se trouve pas en présence d’un THADA. Il va falloir s’orienter vers d’autres hypothèses, explorer d’autres pistes, remettre l’ouvrage sur le métier, essayer d’autres traitements.

Il est très important d’expliquer à l’avance qu’il est possible que le médicament soit sans effets positifs, que ce sera tant pis et peut être très bien finalement, car au moins, c’est déjà ça, l’enfant n’est pas atteint de THADA. C’est le principe même d’un test, il peut être positif ou négatif, comme la fameuse « manœuvre de Babinski », ou la non moins célèbre « manœuvre de Tuffet ».

 

Certains peuvent être alors déçus, à commencer parfois par le médecin lui-même, mais il n’y a rien à regretter. C’est vrai que c’est satisfaisant d’avoir un diagnostic, c’est rassurant dans un sens, on se sent reposés. Mais il n’en reste pas moins que, traitement ou non, le THADA reste une galère, il aurait mieux valu ne pas en être atteint, le traitement va être long, très long souvent, avec, et plus, cette hantise que nous avons, nous autres pédopsychiatres, que le syndrome persiste à l’âge adulte. Une course contre la montre. D’autant qu’il n’est pas rare que, le diagnostic posé, l’un des parents découvre que lui aussi présente ou a présenté les mêmes symptômes, qu’il se reconnaît, et témoigne de la difficulté à vivre avec quand on est adulte. Et, comme toujours dans ces cas, notre culpabilité de médecins, pourquoi donc n’a-t-on pas été fichus de trouver plus tôt?

 

Ce test doit être décidé avec la plus grande circonspection, conduit avec prudence, sous surveillance étroite, en se gardant l’initiative d’arrêter au moindre doute. Il ne peut être mené que par un praticien chevronné.

 

Y-a-t-il des risques? Selon mon expérience, ils sont extrêmement faibles. L’interrogatoire préalable élimine les contrindications; les effets secondaires, on y reviendra, sont rares et mineurs. Surtout, le métabolisme du Méthylphénidate – c’est le nom scientifique de la Ritaline – est tel que, dans la forme « normale » à 10mg, le produit actif est éliminé en quatre heures. Si le moindre incident survenait, il suffirait d’attendre ce laps de temps et de ne pas prendre le comprimé suivant pour éliminer la totalité du risque en même temps que la molécule s’élimine et disparaît de l’organisme.

D’autant que la dose prescrite dans le cadre du « test à la Ritaline » est minimaliste. Si le médicament s’avère efficace, à l’issue du test la prescription sera établie à dose de croisière en utilisant une forme retard qui, s’éliminant en huit heures, permet d’affranchir l’enfant de la prise de mi-journée parfois difficile à mettre en œuvre quand on déjeune à la cantine, et avec un dosage adapté par tâtonnements à la meilleure efficacité ressentie par l’enfant et son entourage, et validée par le médecin. La fonction du poids est utile mais il n’est pas certain à mon avis qu’elle soit affine. De même l’efficacité s’avère cliniquement n’être pas totalement dose-dépendante. D’où la mise au point artisanale de la dose utile.

Les effets secondaires sont, toujours dans mon expérience, quasi inexistants. Ils sont nombreux dans la notice, mais les notices ne sont, chacun le sait bien, rédigées ni par des médecins ni par des pharmaciens, mais par des juristes qui ont pour mission de protéger le Laboratoire contre tous aléas pouvant conduire à une plainte au civil ou au pénal. Comme pour les autres médicaments, et au delà bien entendu des contrindications qu’il convient de respecter absolument, on y trouve donc tout et son contraire, la diarrhée et la constipation, l’hyper- et l’hypo-tension, l’excitation et l’abattement, l’hypersomnie et l’insomnie, la perte de libido et le priapisme…

En fait, il y n’a que deux effets secondaires rencontrés en pratique. Premièrement la perte relative de l’appétit tant que l’enfant est sous l’effet du médicament: il suffit donc de l’avertir à l’avance de cette éventualité et de lui apprendre comment y parer: prendre un solide petit déjeuner avant de prendre le comprimé du matin, conseil qui tombe malheureusement le plus souvent à plat: nos enfants, surtout les ados, sont comme des sauvages, ils ne prennent pas de petit déjeuner, pas le temps, ils se réveillent au tout dernier moment, sautent dans leurs jeans et leurs converses et hop c’est parti, un quart d’heure après ils sont en classe. Se rattraper au goûter, et au dîner. Finalement, le seul repas qui risque d’en pâtir est le repas de midi à la cantine, ça tombe bien, c’est souvent pas fameux, bien que cela ait fait des progrès immenses depuis quelques années, rien à voir avec les cantines de mon enfance, ni avec la cuisine de l’Elysêe, franchement dégueulasse selon une ministre qui en a finalement été dispensée. Cependant cette perte d’appétit est très inconstante et le plus souvent minime. Mais, c’est vrai, j’ai vu des pertes sévères avec amaigrissement.

Le deuxième effet secondaire est l’insomnie, ou plutôt le retard à l’endormissement. Il est encore plus rare, en règle absent chez les enfants, dont la prise de 13h est épuisée vers 17h, donc longtemps avant l’heure du coucher. Mais c’est une bonne occasion pour rappeler les règles d’hygiène du sommeil, toujours utiles, même sans Ritaline: pas d’excitants, pas de télé ni de jeux vidéos, dormir dans le noir absolu et dans le silence, prendre le temps de la détente, de la flânerie, de la rêverie, de la lecture, « longtemps je me suis couché de bonne heure… ». Pas d’ordinateur dans la chambre (mais pour être équitable, il faudrait également en exclure le Bled qui, sur le bureau, veille sur le sommeil de nos enfants, mais le perturbe parfois de cauchemars grammaticaux…)

L’incidence sur l’endormissement survient surtout dans les cas où il est nécessaire de prendre une prise tardive pour prolonger le temps de concentration, par exemple chez les grands lycéens ou préparationnaires qui peuvent avoir des journées de travail très longues  et pour lesquels souvent on prolonge l’effet de la gélule retard matin par un comprimé de forme « normale » vers 17h pour aller jusque vers 21h.

D’une façon générale, les effets secondaires diminuent sous l’effet de deux facteurs: les explications détaillées sur le médicament et l’adhésion de l’enfant et de ses parents à l’idée du traitement, d’une part, et d’autre part le fait que le médecin n’ait pas peur des effets secondaire, en accepte, mais sans plus, l’éventualité, soit, dans les deux cas, une solide confiance dans le médicament, confiance qui ne vient pas du Laboratoire et de sa publicité, mais de l’expérience que le médecin, à la longue, a acquise dans un produit dont il a l’usage. Dans le cadre d’une « alliance thérapeutique » solide entre médecin, patient et parents, une telle confiance – liée à la sûreté de main – minimise considérablement le risque d’effets secondaires.

 

Expliquer, expliquer et encore expliquer, sinon les gens vont aller sur internet, ce qui est très bien mais risque de leur donner des idées fausses. Répondre autant de fois qu’elles sont posées aux questions sur la nocivité à long terme, les conséquences sur la descendance, sur l’hérédité, sur la fécondité future, sur l’accoutumance, le risque de dépendance, sur combien de temps il faudra prendre le traitement, etc…

 

Parmi les FAQ, celles qui tournent autour de la durée prévisible du traitement, du risque de dépendance, de la sortie ou de la terminaison du traitement et de la toxicité éventuelle, sont de celles qui a juste raison préoccupent les parents dans la phase préparatoire, avant la prescription, mais curieusement aussi, le traitement mis en route, d’autant plus que celui-ci se montre efficace: l’aspect « magique », le changement brutal du comportement, c’est finalement trop beau, et, comme le strabisme, c’est louche.

Il faut s’efforcer de répondre complètement et honnêtement, sans rien cacher de nos ignorances, de la limitation de nos pauvres pouvoirs, de nos doutes et de nos incertitudes, et j’ai l’habitude de mettre des réserves en expliquant que ce que je dis ou proposé est le résultat de ma propre expérience, que cela m’est particulier, la façon, sans doute très personnelle, dont je vois les choses, comment je me les explique, et que sans doute des confrères pourraient bien penser différemment. D’ailleurs, et d’une façon générale, je ne décourage pas les parents, bien au contraire, de vouloir aller demander un second avis s’ils en éprouvent le besoin: je ne suis ni tout puissant, ni omniscient.

 

Le Méthylphénidate est une molécule bizarre, c’est une amphétamine donc un médicament excitant du système nerveux, dont on à découvert, un peu par hasard, qu’il était efficace sur ce symptôme qui se présente comme une excitation du même système nerveux qu’est l’hyperactivité. Donc un médicament paradoxal. Le fait qu’il soit découvert by chance si l’on peut dire – mais il est loin d’être un cas isolé -, me le rend personnellement sympathique, j’aime assez les dilettantes, les flâneurs, ceux qui prennent des chemins de traverse: ils échappent un peu à la totipotence de la rationnalité, à Big Brother. Mais c’est peut-être aussi cette particularité qui peut le faire considérer par certain comme étrange, douteux, et c’est peut-être à cause de cela qu’il déclenche autant de réaction irrationnelles, soit porté aux nues et utilisé à grande échelle et comme médication de confort par nos cousins américains, soit volontiers dénigré chez nous: par exemple et pendant longtemps à Paris, un grand centre hospitalier recevait de toute la France les candidats THADA à la prescription et avait développé une vraie expertise en la matière, et finalement se trouvait débordé par la demande, étant mis de facto en situation de monopole, avec un allongement totalement disproportionné des délais d’attente. Tandis qu’un autre centre hospitalier, tout aussi prestigieux, refusait, avec sans doute les meilleures raisons du monde, et sans aucun démérite, de prescrire cette même molécule. Tout dépendait, en fin de compte, de la position personnelle du Patron et de ses orientations en termes de recherche.

Or la Ritaline, de mon point de vue, ne mérite assurément « ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ». Vu de mon modeste point d’observation et de mon humble pratique de petit artisan exerçant dans le Village d’Auteuil, c’est un bon produit, solide et fiable, sur lequel on peut compter, et qui peut rendre de grands services, à la condition d’être utilisé avec prudence et circonspection, et surtout dans le cadre d’une alliance thérapeutique nouée entre le médecin et les parents, dans la sincérité et la transparence. Il ne justifie absolument pas ni l’ostracisme effrayé dont il fait l’objet chez certains, ni le prosélytisme banalisateur dont il est promu à grande échelle par d’autres.

Je ne dis pas cela parce que je serais soudoyé par le Laboratoire qui le fabrique (à vrai dire je n’ai jamais prêté attention au nom du Labo, il doit pourtant en avoir un), il n’y a nul conflit d’intérêt. Je dis cela seulement et tout simplement à partir de ma propre expérience, ce que je vois, ce que je constate, ce que je fais de mes propres mains. C’est pour cela que j’ai intitulé cet article « Ritaline » et non « Méthylphénidate » ou tout autre titre. Je n’ai pas peur ni de ce médicament, ni d’être incriminé par les bons esprits (« Ni lu ni compris/ Aux meilleurs esprits/ Que d’erreurs promises », disait Paul Valéry dans l’une de ses superbes allitérations). Je parle sans fards de ce que je crois (provisoirement) vrai.

 

Je l’utilise depuis un bon quart de siècle, je crois en avoir une bonne expérience. Au début j’étais, comme beaucoup, assez réticent. Je dois à Jacques Levau, qui était médecin adjoint dans mon service quand j’étais médecin directeur des Familles Thérapeutiques, de m’avoir amené à changer d’avis. Il était belge, et l’avait vu utilisé Outre-Quiévrain, souvent nos amis Belges ont de l’avance sur nous.

Après toutes ces années, j’en suis venu à penser la chose suivante: la Ritaline soigne le Syndrome d’Hyper-Activité et Déficit de l’Attention mais ne le guérit pas. Elle est un élément essentiel du traitement avec, bien sûr, la psychothérapie.

Principe, presque absolu si ce bon Monsieur de Voltaire ne nous avait si tant appris à nous méfier de l’absolutisme: S’il est, heureusement, et c’est d’ailleurs l’immense majorité, des psychothérapies sans médicaments, il n’est pas de médicament sans psychothérapie, relativité restreinte au champ de la psychiatrie, mais généralisable à tout le champ de la thérapeutique.

 

La Ritaline tempère, calme, fait disparaître les symptômes, en particulier les plus gênants, nous l’avons vu, de façon souvent très spectaculaire et presque immédiate. C’est déjà énorme. C’est tellement spécifique que cette caractéristique peut être utilisée pour en faire un test. C’est en quelque sorte un marqueur de la maladie. Mais ensuite?

Je pense qu’à l’abri de la sédation des symptômes déplaisants que procure la Ritaline, un travail de véritable cure peut trouver place, grâce à la psychothérapie, certes, mais surtout grâce au patient lui-même. Tout se passe comme si du fait de l’action spécifique de la Ritaline, celui-ci faisait, souvent pour la première fois de sa vie, l’expérience, dirimante, décisive, que sa vie pourrait être autre chose que cette suite ininterrompue de punitions, d’engueulades, de rejets, de renvois, de colles, d’opprobre et de condamnations, mais pourrait être un jour-le-jour tranquille où l’on peut simplement faire son travail, apprendre réellement et sans plus d’efforts que ses camarades,  travailler « pour de vrai » dans la joie d’apprendre, obtenir des bonnes notes, recevoir des compliments, avoir le plaisir de faire plaisir à ses parents, être enfin considéré par ses profs et ses condisciples, ne pas avoir continuellement des ennuis incessants, sans repos, sans répit, sans relâche. C’est une révolution. Croyez moi, qui ai été le plus mauvais sujet que la terre ait porté (« Tu finiras sur l’échafaud »), toujours collé, toujours foutu à la porte, toujours banni, des dizaines de milliers de « lignes » (Ah! Le Songe d’Athalie! Ah! Les Stances du Cid!), condamné à l’opprobre éternelle et au sombre pressentiment que cela ne pourra que durer toujours, qu’on n’en sortira jamais.

Ça fait du bien quand ça s’arrête. C’est un printemps, les petits oiseaux chantent, le corps se redresse enfin, bien droit et fier, les pieds dans la terre et la tête dans le ciel bleu, c’est fini. Reste à en sortir. Pendant longtemps, on va vivre encore dans la crainte que ça revienne, comme pour toute douleur, toute angoisse dignes de leur nom. D’où l’absolue nécessité de la psychothérapie et celle d’accepter que le traitement médicamenteux doive être poursuivi longtemps, bien après la fin de cette convalescence pendant laquelle on craint – et on attend – que ça revienne.

Comme pour la Douleur majeure, comme pour l’Angoisse aiguë, – ce sont là deux choses qu’on ne souhaiterait pas à son pire ennemi – quand ce calvaire s’arrête, on n’y croit pas, on attend, craint et espère à la fois le retour du symptôme, comme de la plus prochaine goutte sur le front du supplicié. Qui n’a pas vécu cela ne peut comprendre.

Alors, au nom de quelle intime conviction, de quelle idéologie, de quelle croyance, de quelle rumeur, irait-on refuser ce médicament à celui qu’il pourrait soulager? Qui donc aurait le cœur de le faire?

 

La souffrance chronique déclenche à l’intime de celui qui l’endure un syndrome de Stockholm: faute de pouvoir s’en débarrasser, faute de pouvoir ne serait-ce que s’imaginer de pouvoir vivre sans, à la longue d’avoir toujours vécu avec, de n’avoir jamais connu que cela, on finit par presque aimer ce persécuteur. « À ce vivant je vis d’appartenir » dit encore Valéry. Or il n’y a pas d’autre moyen de s’en défaire que de faire la paix, de mieux le connaître pour mieux l’apprivoiser, et finalement de lui pardonner pour mieux le réintégrer au sein de soi, comme partie de soi, comme nous l’implore le fils prodigue: Père, j’ai péché contre le Ciel et contre Toi…

Ce sera donc là l’argument, plutôt une des tâches de la psychothérapie.

 

En fait, peu à peu, à l’abri de ce parapluie que procure le médicament, le patient va, inconsciemment d’abord, puis de plus en plus consciemment à mesure que la psychothérapie lui permettra d’élucider ce travail qui se fait en lui, essayer de retrouver, reconstruire, par ses propres moyens cet état de bien-être, de soulagement, de plaisir à vivre et à travailler que lui procure, dans un premier temps la molécule chimique. En quelque sorte, il va peu à peu s’auto-reconditionner à retrouver cet état par lui même, à l’inventer. À terme, il n’aura plus besoin du médicament, il pourra se débrouiller tout seul, il l’abandonnera spontanément, sans même s’en apercevoir. Quand, avec la validation de son médecin, il sera convenu d’arrêter, cela fera bien longtemps qu’en fait il aura cessé d’en avoir besoin. Mais il faut absolument respecter ce temps, nous ne sommes pas des machines, guérir, cicatriser est un processus biologique, il faut respecter le temps de la biologie. Et si le médecin ne le respecte pas, qui donc le respectera? C’est de l’écologie basique.

 

C’est une conception moderne. Au lieu d’immobiliser, comme on faisait autrefois, on supprime la douleur et la mobilisation fera le reste, c’est la reprise du mouvement qui guérit. Pour le reste, the show must go on.

 

Évidemment, il y a ceux chez qui ce travail pourra se faire, et d’autres qui malheureusement n’y auront pas accès, ne pourront s’y frayer un chemin. Ce sont ceux là qui se chronicisent, qui ne peuvent plus se passer du médicament, c’est à dire de la maladie, et qui passeront à l’âge adulte. Il faut à tout prix éviter cela. Or le TDHA, parce qu’il se présente sous les oripeaux de l’organicité, trompe son monde et induit des résistances au travail psychothérapeutique, y compris souvent chez les parents qui, excédés par ce qu’ils endurent, n’aspirent à rien d’autre qu’à un « médicament miracle », qui bien sûr n’existe pas. D’où les réticences de leur enfant, en plus de ce qu’il a lui même du supporter de tentatives avortées, de rééducations répétitives, de thérapies sans issues. Alors il n’y a pas d’autre solution, comme il arrive parfois, que de faire le gros dos, de jouer la distance, d’adopter le rythme du coureur de fond, patience et longueur de temps font plus que force ni que rage.

Le conseil auprès des parents, la pédagogie douce, la persuasion basée sur une information transparente, sont indispensable si on veut réussir à ce que l’enfant réussisse.

J’ai d’ailleurs souvent remarqué que, de façon contre-intuitive, les grands enfants et les adolescents avaient de meilleurs résultats que les plus petits, ceux pourtant diagnostiqués très tôt, dès la maternelle. Il me semble en outre que la durée de traitement est plus longue chez les petits que chez les grands. Pourtant le traitement est plus facile à décider, à mettre en œuvre et à suivre chez les petits que chez les grands. Les ados ont souvent à faire avec des problèmes d’image, leurs copains les ont toujours connus « comme ça » et font des réflexions, « tu n’es pas comme d’habitude, qu’est-ce qui t’arrive… », l’ado lui même peut exprimer des craintes comme « ça me change ma personnalité » – c’était pourtant sa personnalité d’avant qui était malade, seulement il avait toujours vécu avec – il est parfois difficile de prendre un médicament devant sa petite amie. Heureusement, il y a la contrepartie: nos ados actuels sont devenus beaucoup plus capables d’accepter, de comprendre et d’expliquer simplement aux autres de quoi il s’agit, surtout si on leur a bien expliqué avant et qu’on les a nanti de tout l’argumentaire nécessaire. La petite amie qui l’accompagne en salle d’attente devient souvent une alliée.

En revanche, la situation des plus petits au regard du traitement est plus délicate, d’où des résultats parfois moins bons, souvent moins faciles à obtenir. Il faut, en règle générale, une durée de traitement beaucoup plus longue. Comme si les petits, n’ayant pas les mêmes façons de comprendre, ou plus englués dans le somatique, se prêtaient moins facilement au processus de re-conditionnement spontané. C’est sans doute le fait que ce sont les adultes qui, largement, décident pour eux. Heureusement qu’il y a les résultats symptomatiques si souvent spectaculaires et immédiats pour les encourager et faire qu’ils suivent le traitement, « comme des bons enfants »(ou comme des bons élèves), mais cette docilité même peut venir freiner les nécessaires remaniements inconscients.

Mais ce n’est là qu’une observation clinique, en fait il y a toutes sortes de cas de figure.

 

Un dernier point: Le traitement doit être permanent et continu. On prend la Ritaline tous les jours, week-ends et vacances compris. De deux choses l’une, en effet: ou bien le THADA est une maladie, et alors on doit prendre son traitement de façon régulière, sans un jour de manque, ce qu’on trouverait tout naturel si l’on était atteint d’une maladie nécessitant un traitement long, tuberculose pulmonaire, diabète, affection cardio-vasculaire, il ne nous viendrait pas à l’esprit de ne pas prendre nos médicaments parce que c’est le week-end. Ou bien la Ritaline est considérée comme un produit de confort qu’on prend seulement les jours d’école uniquement pour avoir de meilleures notes en classe, et alors, dans ce cas, c’est parfaitement clair, je ne la prescris pas.