ANNETTE
12 juin 2017
GRAPHITY I
12 juin 2017

SEREINE ÉTRANGETÉ

L’Association des Amis du Salon d’Automne s’est honorée en décernant à Japone son Prix de Peinture 2014 au cours de l’Exposition qui vient de se tenir sur les Champs Elysées, pour une toile, « La Salle de Bains », l’une des cinq de la Suite Odazenne, dont l’une, « La Cuisine », avait déjà été primée l’an passé à La Rochelle.

Prix ex-æquo, il faut le souligner, tant la co-récipiendaire, Nelly Burnotte, nous a offert, en la même occasion, une toile superbe, et pourtant si différente: Toute en courbes charmantes, cette représentation joliment abstraite du délicieux petit village corse de Cuzza, inondée de lumière blonde, jouit d’une matière généreuse et souple, onctueuse et brillante, d’une facture ronde, au delà de la rigoureuse construction cubisante, évoquant Cézanne et Matisse. Cette toile magnifique, si sobrement nommée Cuzza (étrangeté familière, encore faut-il connaître, ou pour un non-corse, aller à sa rencontre), nous présente dans le calme, le silence ensoleillé de sa simplicité tranquille, tout le mystère du monde, tout le mystère de la peinture, tout le mystère du féminin.

À rebours, la toile de Japone se caractérise par une matière d’une extrême minceur, et pourtant consistante, au grain fin, poudreux, sablé, et par une lumière électrique, une lumière d’intérieur, d’intériorité, par une facture très soignée, comme toujours chez Japone qui se définit humblement comme un « artisan faiseur d’images », nous restituant par là, comme Nelly Burnotte, une fabrique de la peinture depuis longtemps disparue sauf chez seulement si peu de peintres contemporains, confrérie implicite d’amoureux du bien faire, donc d’une bienfaisance qui nous sauve. Tout le contraire d’une arrière garde, mais signe, comme l’on dit d’un vin bien élevé, d’une longue garde, ou chez les chirurgiens, de « la Grande Garde ».

La faïence qui recouvre les murs et la baignoire paraît comme un tissage. Construction pratiquement symétrique. On a le sentiment d’être dans cette salle de bain vieillotte, au seuil de la porte ou adossé au quatrième mur, et de regarder droit en face. Le chemin de lecture est réduit à sa plus simple expression. La femme, certes belle encore, mais ordinaire, entre deux âges, fatiguée ou usée déjà, semble assise tout habillée dans cette baignoire d’autrefois, apparemment vide d’eau. Que fait-elle? Gestes incantatoires, mouvements des avant-bras inspirés du Taì Chi, prière, jeux des mains d’un tout petit, ou d’une autiste?

On est dans une organisation très classique, les lignes de fuite, le motif central, cette femme à l’air toute petite dans cette pièce à la très grande hauteur sous plafond. À gauche un radiateur de fonte à l’ancienne. À droite en bas, la très classique nature morte où les peintres des grands sujets, peintres d’histoire, se lâchent et se font plaisir. Ce qu’on appelle nature morte en français, mais still life en anglais, c’est à dire encore, toujours en vie. On pense à Manet et à tant d’autres.

Il s’agit ici d’un guéridon où l’on trouve assemblés plusieurs de ces objets désuets et beaux qui s’accumulent dans les maisons amies et qui nous semblent si curieux, si étranges, de ce qu’on ne les ait jamais vus bien que l’on en puisse identifier immédiatement la nature et l’usage, tout le mystère étant à nos yeux de ce qu’ils viennent faire là, de comment ils sont advenus et de ce qu’ils peuvent bien vouloir nous dire des propriétaires de cette maison où nous sommes invités et dont nous découvrons à cette occasion, mais comme par indiscrétion, mettant à profit le moment intime et secret de la toilette, combien, croyant les connaître, nous les connaissons en fin de compte si mal.

Ce sèche-cheveux par terre, comme seulement posé ou déjà là, pourquoi, comment, est-il ici, qu’en a-t-on fait juste avant, ou longtemps avant? Ce curieux appareil sur le mur à droite, qu’est-ce que c’est, à quoi sert-il, on ne sait pas, mais il est là et sa simple présence ouvre des interrogations sur le pourquoi il a été peint ici précisément et dans sa simplicité même il s’impose comme poinçonnant la composition, dont on sait qu’elle se définit par le fait qu’on n’en peut rien retirer sans la dénaturer et la détruire.

De la droite, derrière cet appareil (de chauffage, de séchage, de réglage de la température de l’eau, ou tout autre chose), vient le fond uniforme et neutre, de ces fonds par lesquels, je l’ai écrit ailleurs, Japone affirme son classicisme dans tant de ses toiles.

Mais lorsque le regard se déplace vers la gauche, ce fond uni commence à changer de texture. Au dessus du carrelage du mur de gauche, la surface peinte est comme luisante et moirée d’humidité malsaine, grumeleuse, comme cloquée de salpêtre, ce qui s’accentue au fur et à mesure que l’on s’éloigne du fond en direction du bord gauche de la toile, la bordure supérieure de la faïence est contaminée par cette sorte de gale qui descend sur les premières rangées de carrelage. Le gros radiateur de fonte du premier plan à gauche paraît tacheté de rouille, sa peinture écaillée, mais le summum est atteint par le plateau qui recouvre le coffrage dans lequel la baignoire est encastrée, au moins en partie gauche, derrière la femme qui gesticule, implore ou chante, sans sembler s’apercevoir que, derrière elle, le monde est en train de pourrir. Pourtant se trouvent posés là une savonnette, un tube de crème ou de shampoing, et un siphon, de sels de bains peut-être. On a le sentiment d’une lèpre qui ronge la partie gauche du tableau et qui gagne, inexorablement: Quand donc atteindra-t-elle la partie droite, quand donc s’attaquera-t-elle à la figure de cette femme immobile en mouvement, dont l’arrêt sur image, telle la flèche de Zénon d’Elée « qui vibre, vole et qui ne vole pas », n’aurait pour fonction que de stopper cette détérioration funeste par un effort désespéré de forclusion qui ne peut qu’évoquer la psychose.

Cette mycose, pour l’instant étale, mais de plus en plus bourgeonnante, est dans la peinture, certes, mais par le talent du peintre, ce trompe-l’œil dans lequel Japone excelle et dont on sait qu’il s’y est adonné, dans les débuts de sa carrière, en partie par passion, mais en partie aussi pour des raisons alimentaires, ronge aussi la peinture elle-même, la toile, et l’on se prend à scruter tout autour la cimaise à la recherche d’une possible contamination.

Comme si nous allions nous aussi être envahis par cette putrescence qui, née du secret de la toile, du fond de l’intime de la scène peinte, viendrait s’étendre au monde réel, celui dans lequel nous croyons vivre et qui ne serait alors qu’artéfact, still life, encore en vie mais pour combien de temps?

En me trouvant, au dernier jour du Salon, face à cette toile, que pourtant je croyais connaître un peu, je me suis demandé pourquoi, des cinq panneaux composant la Suite Odazenne, c’était celui-ci, la Salle de Bains, que l’artiste avait choisi d’exposer. On sait que cette série, d’ailleurs toujours en chantier, à été composée, à la demande d’un groupe de musiciens australiens, pour accompagner une  de ses tournées européennes. On sait moins, du moins je l’ignore, quel en a été le destin final. On sait pourtant qu’elle marque la réconciliation de Japone, dont on n’a pas oublié qu’il a commencé très jeune, encore adolescent, comme peintre de rue, grapheur, avec les grands formats.

Les autres toiles de la série, en effet, cultivent l’étrange de façon plus spectaculaire en première approximation, on songe, dans cette maison hantée par l’improbable, au vestibule certes, mais aussi à la cuisine où un homme mince, au fond, semble cuisiner tranquillement tandis que de la hotte monumentale à l’ancienne au dessus du piano paraît la partie inférieure d’un corps de femme tout habillé, pendu. Dans cette demeure d’un autre âge, qui nous rappelle certains des intérieurs de notre enfance, grandes maisons provinciales ne résistant à la ruine définitive que d’être encore habitées par des grand tantes décrépites, moustachues et cultivées, buveuses de thé, chez qui l’on se trouvait à accompagner, le temps d’un goûter nostalgique et barbant, nos grand-parents chez qui nous avions été laissés au vide des vacances, dans cette demeure donc non, décidément, la poussière n’a pas été poussée sous les tapis. Et les cadavres sont sortis des placards…

On évoque La Lettre Volée

Ce serait donc la moins ostensiblement étrange des cinq toiles de la série que nous aurions là, sous nos yeux, au Salon d’Automne, toile à la tonalité sombre et à la vibrance subtilement tragique, dans cet après-midi lumineux, sur les Champs Elysées, d’un été indien ensoleillé et insouciant, alors que le monde (Ebola, Syrie, Ukraine, Daech, « crises » de toutes sortes) croule autour de nous.

D’où l’un des bienfaits du choix des Amis du Salon pour leurs deux lauréats: Enfin de la peinture!

Cette toile n’est pourtant pas la moins mystérieuse, elle sourd d’une angoisse légère, d’une tension discrète, d’une inquiétude tranquille, bref d’une étrangeté qui n’est pas tout à fait celle dont parle Freud, « inquiétante étrangeté », mais, comment dirais-je, sereine, paisible, acceptée, comme un donné du monde qu’aurait pour fonction de mettre au jour la peinture.

Et tout à coup – et ce n’est pas là la moindre utilité des Salons, le moindre intérêt desaccrochages, que de révéler des visages de la peinture qui demeuraient insoupçonnés à l’atelier – m’est apparu soudain que, oui, c’était bien cela que je ne parvenais pas à définir de la peinture de Japone, mais qui, à le voir ainsi, mis à jour, exposé, résumé par cette toile devant moi, me sautait au visage, c’est bien cette étrangeté tranquille qui infiltre toute la peinture de Japone, à travers tous ces petits formats, ces 60×60, ces A4, ces visages sur fonds unis clairs, tels une cohorte des gens de peu, illuminés par la tendresse infinie du regard de cet artiste décidément bien doué, selon cette tradition, aujourd’hui ancienne, par laquelle les peintres – et cela n’a pas été une mince révolution – sont parvenus à faire entrer les petites gens, les miséreux, les éprouvés, dans les demeures des grands de ce monde, et finalement jusque dans les palais muséaux.

Ce qui est étrange en effet est que, au sein même de notre société qui s’accroche si fort au déni de quelque malaise dans la civilisation que ce soit, l’Association des Amis du Salon d’Automne choisisse de primer une œuvre qui aurait à voir avec le malaise dans la peinture.

Et pas seulement parce qu’elle, l’Association, se serait déterminée à faire un choix à rebours,horribile dictu, du discours politiquement correct de la théorie du genre, en primant deux toiles si sexuées, une peinture de fille et une peinture de garçon.

Mais surtout parce que son choix serait une sorte de manifeste tranquille, et par cela inquiétant, de contrevenir à la pensée dominante, à l’art convenu qu’est devenu l’art contemporain. Impertinence salutaire. On pense à ce beau film d’il y a quelques années sous le titre « Beaumarchais l’Insolent ».

L’Art exposé au même moment, en face, sur les Champs Elysées, par la FIAC se jette littéralement sur nous, nous saute à la gorge, nous saisit au collet, art bandit de grand chemin, Maverick américain, russe ou chinois, pour nous forcer, matraque en main, à le regarder et, par la force brutale du marketing de masse, à le regarder tous ensemble, de la même façon, de la même manière, pour que nos statistiques puissent être enfournées dans les ordinateurs et que notre jus puisse être extrait par les algorithmes de Google et d’Amazon avant de nous être resservi, moyennant finance, sous forme de concentré ou de médicament générique (ah! la « concentration »!). À le regarder, au risque bien sûr, qui est très grand, de ne pas voir, et encore moins ça-voir.

Au travers (car il s’agit bien de passer de l’autre côté) de sa surface, tranquille comme le miroircalme d’un lac de montagne au petit matin, la peinture, cette peinture-peinture que nous proposent, par leur choix, les Amis du Salon d’Automne, cette peinture, elle, nous invite gentiment à ne pas tant regarder (jeter un regard, risquer un œil, just a blick, en vitesse du fait de l’accumulation insensée brouillant la vision) qu’à voir. Par ce mystère évidemment étrange que cette surface lisse qui est à la fois du monde et hors du monde, et seulement si nous le désirons et nous y engageons, sans nous forcer (bien que nous restions en fin de compte sesobligés), nous conduit par la main là où nous pourrions voir, et penser, et rêver.

On songe, bien sûr, à Balthus, à Crémonini, au Hopper de la station service dans la nuit, à quelques autres aussi…

J’ai écrit ailleurs que nous n’avons pas besoin de beaucoup de peintres, que nous n’avons pas besoin de tant de peintres. Je ne dis pas qu’il faudrait, comme on l’a proposé pour les fonctionnaires, s’abstenir de remplacer plus d’un sur deux de ceux qui meurent ou partent à la retraite (et comment ferions nous pour le nommé Rousseau aujourd’hui qu’il n’y a plus de douanes?). Nous n’avons peut-être pas besoin que tant de peintres peignent tellement de toiles. Accumulations, entassements, têtes de gondoles, performances : Qu’allons nous faire de tout cela, quand les réserves de nos musées sont pleines de chefs de œuvres admirables que nous ne verrons jamais? Les expédier dans un gigantesque entrepôt en orbite stationnaire? La liberté est chose admirable, mais l’accumulation de denrées périssables – la peinture, comme l’édition, souffre aujourd’hui à peu près des mêmes délais de péremption que les yoghourts – aboutit à d’immenses décharges à ciel ouvert. Muséographie de toutes les horreurs du monde, où « l’art » ne ferait plus que dupliquer, pour les salons des nantis, les abominations réelles, les guerres, les famines, les exterminations, la mondialisation des industries de la mort et de l’exploitation.

Je me souviens d’avoir lu, sous la plume d’un journaliste qui avait enfin réussi, en franchissant les barrages du rogue et du bougon, à être invité par un grand peintre dont j’ai oublié le nom (peut-être Rauschenberg?) à séjourner chez lui le temps de pouvoir rédiger un article, cette anecdote: Premier jour, pas un mot, les jours suivants de même, il commence donc à s’inquiéter. Au quatrième ou cinquième jour, entrant dans l’atelier, il voit, par terre une immense toile. Et le Maître de lâcher, dans un murmure: « Trois grandes gouaches: c’est unebonne année ».

Comme pour les psychanalystes: il en suffirait, à la limite, d’un par génération, mais quianalyse. C’est d’ailleurs à peu près ce qui se passe, malgré la prolifération apparente. Nous n’avons besoin que de peu de peintres, finalement, mais qui peignent. Autre chose que la girafe.

Ivan Rioufol, dans un récent bloc-note du Figaro (« Quand les baudruches se dégonflent », 24 octobre 14), met bien ceci en lumière à propos du dégonflé du « plug anal » (sic! ou enculoir) de 24m de haut (excusez du peu; comme l’écrivait un jour le PDG d’Intel: « Seuls les paranoïaques survivront ») exhibé, Place Vendôme, par l’américain Paul MacCarthy, dont le patronyme seul est déjà tout un programme. Un bon pseudo vaut mieux parfois qu’une identité malheureuse.

« Il est vrai que la prosternation devant cet art, qui s’exprime depuis jeudi à la FIAC, doit beaucoup à son rejet par l’Allemagne nazie et la Russie soviétique, converties sur le tard au réalisme officiel. Les deux totalitarismes ont élevé malgré eux les imitateurs de Duchamp (son urinoir) et de Malevitch (son carré blanc sur fond blanc) au rang des résistants aux dictatures. Depuis, l’inculture des classes supérieures, le blanchiment d’argent, la spéculation financière, l’investissement défiscalisées, la quête promotionnelle de grands groupes (après François Pinault à Venise, Bernard Arnault à inauguré lundi à Paris sa Fondation Louis Vuiton) ont fait le reste. La démarche libertaire s’est embourgeoisée. Un flot d’argent inonde désormais cet univers clos; parfois pour le meilleur, le plus souvent pour le pire… »

« En réalité, la baudruche dégonflée du fumiste pourrait bien être le symbole du destin de cet art mystifiant, mais aussi des autres bidonnages étatiques. L’art contemporain a, en tout cas, tout à perdre à persister dans la défense exaltée des pièges à cons et des provocations salaces. Non seulement cette expression initialement anticonformiste n’est plus le symbole de la liberté et de la joyeuse impertinence qu’elle a pu être, mais son autoritarisme de parvenu le rend oppressant. L’inquiétant est d’observer l’absence d’esprit critique de la caste hébétée. Elle vide les mots, à commencer par celui de Culture, volontiers réduit à ses trois premières lettres. C’est devant ces laideurs et ces vulgarités imposées à coup de gourdin que les gens se révoltent… »

Par ses choix franchement contracycliques, l’Association des Amis du Salon d’Automne nous donne une leçon bienvenue: retour à la peinture-peinture provocante par son dédain pour la provocation, retour au classicisme, à la belle ouvrage, à l’intelligence, et, en fin de compte, aux mystères de la beauté.

Elle mériterait de se voir décerner le Prix d’Excellence…