HENRI EY
12 juin 2017
DARCOS
12 juin 2017

TRANSFO

Numéro Spécial de la revue Sciences Humaines, N°255S, Janvier 2014, intitulé: « La Bibliothèque des Idées d’Aujourd’hui, 200 livres qui comptent ». Très bien fait, absolument passionnant, et d’une grande utilité. Ce Spécial récapitule une sélection pertinente d’ouvrages du domaine des Sciences Humaines parus depuis 2000, couvrant ainsi les treize premières années du siècle, de ces ouvrages qui, même un peu anciens pour certains (treize ans, c’est énorme aujourd’hui), se lisent d’autant plus volontiers qu’ils sont représentatifs d’un renouveau de la pensée qui semble se faire jour en ces temps difficiles, mais enthousiasmants à bien des égards, même si une hirondelle n’a jamais suffi à faire un printemps. Mais 200? La plupart de ces ouvrages peuvent s’acheter et méritent d’entrer dans la bibliothèque de l’honnête homme de ce temps.

P.48, Xavier Molénat présente le livre de Didier et Éric Fassin, « De la question sociale à la question raciale? Représenter la société française », en rappelant un fait dramatique, qui, du fait de ses conséquences, est resté dans la mémoire de tous: « Le 27 octobre 2005, à Clichy-sous-Bois, Bounia (15 ans) et Zyed (17 ans) fuient les forces de police qui tentent de les interpeller. Ils trouvent la mort par électrocution en se réfugiant dans un transformateur électrique. Ce sera le point de départ des plus importantes émeutes que la France ait connues depuis 1968: un peu partout dans les banlieues françaises, des jeunes majoritairement « non blancs » vont, pendant trois semaines, brûler voitures, poubelles, équipements, écoles… »

J’ai passé près de quarante ans de ma vie en Seine Saint Denis. Étudiant, j’y ai fait de la médecine générale, au début des années 60, en remplaçant plusieurs années durant un confrère de Chelles, à l’époque où il y avait encore de gigantesques bidonvilles: On y allait en bottes faire la tournée des visites, soigner des malades dans des baraques au ras du sol en terre battue et toit de tôle ondulée, et l’hospitalité traditionnelle des peuples d’Afrique du Nord ne s’y était jamais démentie. Puis interne à Maison Blanche, Médecin Chef Adjoint à l’Hôpital Robert Ballanger, enfin médecin directeur, pendant vingt-cinq ans, des Familles Thérapeutiques, le centre de soins intensifs résidentiel pour enfants et adolescents psychotiques que j’avais créé en 1975. J’ai quitté le 9-3 en 98.

J’y ai été heureux, avec ma famille, et heureux d’y faire du bon travail. La population est modeste, pauvre souvent, mais les quartiers sont pleins de vie populaire et les gens ont le coeur sur la main peut-être plus qu’ailleurs. J’ai circulé toutes ces années, dans les cités, aux Bosquets et autres Chêne Pointu, de jour comme de nuit, sans avoir jamais eu le sentiment d’être en danger, bien au contraire. Drôle d’impression quand, à un pot de médecins, peu après mon installation dans le 16, j’ai entendu des consœurs dire combien elles avaient peur et se sentaient menacées dans leur quartier huppé.

J’ai eu évidemment, dans le 9-3, des relations diverses et variées avec les flics du coin. Pas toujours amènes, mais dans l’ensemble tout à fait acceptables. Ils ne m’ont jamais paru différents de ceux qui opèrent ailleurs, y compris dans les quartiers les plus aisés. Ni plus agressifs, ni plus offensifs, ni plus interventionnistes. Il m’a semblé qu’ils faisaient leur job tranquillement, selon les règlements auxquels ils sont assujettis par la Loi et leur Administration de tutelle: plutôt de façon pacifique et pacificatrice, pas les excités de la gâchette, du bidule ou du taser qu’on a bien voulu décrire à la suite des faits.

Il faut savoir ce que c’est que d’être flic et, de plus en plus, quel que soit le quartier, c’est quand on sort du commissariat, ne pas savoir sur quoi on va tomber, le risque que ça tourne mal, et de ne pas rentrer chez sa femme, ou de sortir par la case hostau. Il faut du courage et de la maîtrise de soi pour dominer l’appréhension qui sans doute tient au ventre plus souvent qu’il faudrait, et qui est le propre des métiers à risques.

On a beaucoup discuté, pendant et après les événements, et c’est ce que fait d’ailleurs le livre cité ci-dessus, de la nature des émeutes et de la typologie des émeutiers, soit d’un point de vue sociologique en terme de stratification sociale (pauvreté, chômage chronique, faible acculturation), soit d’un point de vue ethnologique (la « question raciale »).

J’aimerais pour ma part en revenir un peu à Bounia et Zyed, les deux « victimes » de la « chasse » policière.

Car, tout de même, un transformateur électrique n’est pas un objet urbain comme les autres, nous en avons tous vu, ce n’est pas quelque chose qui laisse indifférent, à côté duquel on passe sans le remarquer. Je ne sais pas comment était celui de Clichy-sous-Bois, mais chacun peut aisément imaginer à quoi il ressemblait. Il s’agit en règle d’un édifice volumineux, cubique ou parallélépipédique, solidement clos de murs en parpaings ou bétonnés, comportant une ou plusieurs faces en menuiserie métallique épaisse, et une porte métallique, parfois grillagée, plus souvent en tôle d’acier pleine et renforcée. A l’intérieur, des pylônes, boîtiers et appareillages électriques dont l’aspect vaguement inquiétant n’incite pas à s’y frotter. Tout le monde connait les vertus de la Fée Électricité, nous en bénéficions tous, mais tout le monde sait aussi qu’il s’agit d’une technologie potentiellement dangereuse et qui a toujours été tellement une affaire de spécialistes que, dans notre pays, comme presque partout ailleurs, la production, le transport, la régulation et la distribution de l’électricité est confiée à une entreprise nationalisée, dont le contrôle est une fonction régalienne de l’Etat.

Qui a vu un transformateur électrique n’a pu manquer de remarquer les nombreux panneaux apposés sur les façades, « Défense absolue d’entrer », « Accès interdit », « Danger », « Danger de Mort », en rouge, couleur de l’alerte et de la menace, sans compter les panneaux à tête de mort qui soulignent le danger absolu.

Il est possible que le transformateur de Clichy-sous-Bois ait été défectueux et que sa clôture ait été partiellement endommagée ou détruite, mais la probabilité est très faible. On peine à imaginer que l’EDF ait pu, compte tenu du danger et de sa responsabilité civile et pénale, avoir négligé dans ce cas d’y remédier immédiatement, en temps réel. Outre les risques humains, les risques pour les réseaux peuvent, à partir d’un simple transformateur, prendre des proportions désastreuses sur le réseau général. Il suffit d’une brèche et d’un animal, chien errant, ou nuisible, venant se piéger dans l’enceinte du transformateur pour provoquer un court-circuit, un incendie, une panne de grande ampleur, une perturbation durable, et extrêmement coûteuse, en termes économiques comme en termes d’image, de l’ensemble du réseau de distribution.

Quiconque a tant soit peu observé un transformateur même d’importance secondaire, non seulement n’a sans doute guère eu envie d’y pénétrer, mais a pu se demander comment il pourrait matériellement le faire au cas où, pure folie, il en eût eu envie.

Alors, quid de Bounia et Zyed?

Il faut imaginer la course folle vers la folie suicide, le regard apeuré et les jambes flageolantes, courir, courir éperdument, courir encore, courir avec les flics au cul, jusqu’à se trouver brutalement face à la muraille d’acier de l’enclos du transfo, ne pas voir qu’on pourrait la contourner mais au contraire voir, dans la confusion, cette paroi grillagée d’acier se continuer sans fin sur la droite comme sur la gauche, vivre la paroi du ghetto, la limite du camp, et n’avoir d’autre ressource que d’escalader, mains écorchées, genoux en sang, franchir le barbelé en dévers, se laisser tomber enfin, et dans la chute se raccrocher désespérément à ce qui vient sous la main, une antenne de condensateur, et pshitt!!!… le camp de la mort était de l’autre côté, mais il est trop tard pour s’en rendre compte.

Pourquoi les lièvres, les garennes, se déplacent-ils par bonds en zig-zag? Parce que dans leur imaginaire pourtant rudimentaire de mammifères inférieurs, il y a toujours, derrière eux, un chasseur qui épaule. Même s’il n’y a pas de chasseur du tout. Même s’il n’y a pas de flics qui, essoufflés, ont depuis longtemps abandonné la poursuite, et la course au menu fretin.

Il n’y a pas toujours un flic derrière. Si ça se trouve, ils sont bloqués au commissariat à taper le carton, réservoirs des véhicules de service désespérément vides, en attendant que passe le camion citerne de la Grande Maison Poultok.

Pour survivre, il aurait fallu entendre une fois parler d’Homère, de Charybde et de Scilla, savoir que la peur n’évite pas le danger, imaginer que les keufs nous tueront moins sûrement que le transfo, faire un minimum confiance à la police de la République, et pour cela se sentir un minimum faire partie de ce pays, au lieu de le vomir. Qu’ont donc fait leurs parents, que leur ont-ils transmis? Quel sentiment de non-appartenance? Ou alors, tout simplement, le rien.

Car il faut aussi imaginer la course sthénique, dynamique, volontariste, que mobilise la haine du flic, le désir forcené de se venger du seul fait qu’il soit flic, la volonté de le faire courir et suer, le plaisir de la gruge, de la stratégie du faible au fort, de la guérilla, précisément quand l’autre, le poulet, ne joue pas ce jeu là et qu’il n’y a en fait aucun risque. Sauf celui de se trouver nez à nez avec le transfo et de se croire obligés, t’es pas cap, de l’escalader, ils ne nous trouverons pas là, on est les plus forts, fuck the keuf! Et là encore, il est déjà trop tard, pshitt!!!… électrocution, même pas le temps de penser: merde, c’est trop con. Comme Pierrot le Fou, Belmondo peint en bleu, tel qu’aux Beaux-Arts.

Électrocution piège à con.

Dans les deux cas, il n’y a nul besoin de flic, de flic réel, même si, dans les faits, il a pu y en avoir, et d’excédés. Il y seulement besoin du flic fantasmé, celui qu’on porte en soi, qu’on s’est fabriqué, surmoi rudimentaire et simpliste.

Que pensaient-ils donc avoir commis de si grave, pour se croire poursuivis à mort par la police?

Le juge réel n’est jamais aussi sévère que celui qu’on a dans sa tête.

Et, 15 ans et 17 ans, on n’est plus tout à fait des enfants, surtout dans les cités.

Très tôt, beaucoup plus tôt, dans le développement de l’enfant, que les parents ne l’imaginent, apparaît le libre arbitre. Et la liberté de penser par soi-même, aux conventions et pressions sociales près. Il faut faire fond là dessus. Encore un effort pour être démocrates.

Car tout de même, si l’on y pense un tant soit peu, en faut-il de l’énergie pour escalader un transformateur!… Seules la peur et la haine peuvent en fournir en suffisance.

Surtout la haine. « Ta haine, dit Kundera, t’enchaîne à ton ennemi ».

La haine, fille de l’ignorance et de la sottise, beau couple homo.

Si l’Ecole renonce à leur apprendre à lire, écrire et compter, au moins qu’elle leur apprenne les pictogrammes. On attend, pour traverser, le petit bonhomme vert. Quand on voit une tête de mort, on s’arrête et surtout on ne touche pas. Est-ce trop demander en échange de nos impôts?

S’ils ne peuvent pas lire le panneau « Défense absolue d’entrer. Danger de mort », c’est de l’analphabétisme ou de l’illettrisme, faillite de l’Ecole.

Mais s’ils ne peuvent même pas comprendre un pictogramme, qu’est-ce sinon la déroute d’une société qui se veut civilisation de l’image, la pub, la com, le film, la télé, tout ce qui fait du fric… Les mêmes qu’on verra processionner « en hommage à Bounia et Zyed ».

Prés de chez moi, dans un square qui borde le périphérique, c’est de l’autre côté mais curieusement c’est encore le 16, tous les portillons portent un panneau, bien visible, représentant un chien (hienche) tenu en laisse et barré en diagonale d’un épais trait rouge. Ce qui n’empêche nullement les petits bourgeois du coin, en pelisse et cigare de Havane, et les mémères en bigoudis, d’y entrer faire crotter leur chien, précisément là où, dans quelques heures, les nounous africaines vont venir faire jouer leur progéniture.

Dans ce pays, l’incivilité est la chose du monde la mieux partagée.

Celui de mes fils qui est parti vivre au Japon, et qui ne reviendra pas, m’a dit un jour: « les français sont un peuple mal éduqué ». A Tokyo, la densité est huit fois plus importante qu’à Paris, mais jamais on n’est bousculé dans la rue. Ici, gare aux coups de sac, aux coups de poussettes ou de caddies, aux valises à roulettes, aux routes d’abordage l’œil vissé sur l’écran, aux portières ouvertes à la volée. A Tokyo dans le train ou le métro, on dort ou en envoie des SMS, on ne téléphone jamais.

Et la flèche du Parthe….

Personne, apparemment n’y a prêté attention: Le 27 octobre 2005 était le jour de la privatisation d’EDF.

Faut-il oser penser Zyed et Bounia en révolutionnaires preneurs, ce jour là, d’une Bastille métallique dérisoire mais électrifiée, preneurs de Bastille embastillés, pris à leur propre piège?

Ou en petits porteurs purs produits inconscients de l’économie néo-libérale, s’attribuant – la propriété, c’est le vol -, sous la forme d’un transfo à Clichy-sous-Bois, une part du capital d’EDF?

Vivement les subprimes!