DARCOS II
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RITALINE
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VACHARDISES

À l’occasion de la parution dans La Pléiade du Tome III des Œuvres Romanesques Complètes de Stendhal, Philippe Sollers nous a offert, une fois de plus irait-on dire, dans la livraison 2577, datée du 27 mars au 2 avril 2014, du Nouvel Observateur, pp106-7, sous le titre « Stendhal expliqué à Sarkozy », un texte d’une grande finesse et d’une rare beauté.

Je lis l’Obs depuis ses débuts et j’ai même fait partie, très modestement, des premiers souscripteurs, en hommage et gratitude personnelle à Camus. Avec Geneviève, ma petite amie de l’époque, nous étions fauchés comme les blés, mais fondus de cinéma, et nous attendions chaque semaine, piaffants d’impatience juvénile, la chronique de Michel Cournot.

L’Obs est souvent pénible, irritant avec ses marronniers, ses lourdeurs convenues et ses innombrables coquilles, bévues et lieux communs qui pousseraient à la résiliation d’abonnement, muette résolution sans cesse procrastinée.

Le pire et le meilleur s’y côtoient. Ainsi, dans ce même numéro, et sans doute à l’intention de notre rubrique « Nos petits génies du calcul économique » (voir sur mon blog les articles « Fessée » et « Passifs »), Guillaume Malaurie, sous le titre « Révolutions Minuscules », apporte une contribution enfin robuste à la réflexion écologique:

« Pour autant, la force d’inertie du Grenelle de l’Environnement est toujours à l’œuvre. C’est peu visible. Très technique. Aussi lent à manœuvrer qu’un paquebot lancé à pleine vitesse. Ainsi en va-t-il de l’économie circulaire qui convertit nos déchets en ressources. Que 40% des emballages ménagers en plastique soient aujourd’hui effectivement recyclés, c’est toujours en abandonner 70% aux incinérateurs et à l’enfouissement… »  p128.

On ne peut que recommander au Ministre de l’Economie et des Finances, qui a été très injustement taxé, si l’on peut dire, de « matraquage fiscal », de s’inspirer de ce brillant calcul pour relancer, sans vergogne, pourquoi se priver, la hausse des impôts.

En commençant évidemment par l’auteur de l’article, qui serait bien malvenu de s’en plaindre. Puisqu’après s’être acquitté de 40% de son revenu en impôts, il lui en reste 70%, on peut comprendre qu’il puisse être un homme heureux et un contribuable bienveillant.

Sans rancune et sans malice, Philippe Sollers sauve heureusement Mr Malaurie, le numéro de l’Obs et nous-mêmes, d’un article qui vaut bien, et largement, celui – auquel il fait référence – « célèbre et généreux », que Balzac avait « à l’époque » consacré à La Chartreuse de Parme (« sans lui, censure complète de la critique littéraire »).

Avec une gentillesse à toute épreuve, il entreprend en effet, ce qui pourrait passer pour téméraire, et peut-être utopique, d’expliquer Stendhal à Sarkozy. On remarquera qu’il n’y croit guère, et se contenterait, ce qui ne serait déjà pas si mal, d’expliquer au petit Nicolas les Italiennes. Il faut dire que, si l’on en croit la vox populi – tout l’art est du souffleur – il semble s’y connaître lui-même assez bien.

Puisqu’il a la grande obligeance de nous rappeler la phrase inaugurale de la Chartreuse, osons citer les deux premières de son article: « L’ancien président de la République Française, un peu plus cultivé, grâce à son épouse, que le président actuel qui perd trop de temps à lire des publicités pour scooters, nous a surpris au moins deux fois. La première en bousculant la Princesse de Clèves qu’il considérait comme une chanteuse de troisième ordre, la deuxième en s’en prenant avec violence à La Chartreuse de Parme », ou plutôt à Fabrice qu’il traite de « petit con ». Petit, mais pas nécessairement pauvre…

Puis d’ajouter: « Bizarre époque que la nôtre: Hollande ne lit aucun livre, Sarkozy est jaloux de Stendhal et Jospin se fâche contre Napoléon ».

Et Sollers envie Sarkozy? Peut-être. Non pour son inculture, mais pour la délicieuse Carla, que nul n’aurait bien sûr le front, à raison des services qu’elle nous a si joliment rendus lorsqu’elle fut Première Dame de France, de la considérer comme une « chanteuse de troisième ordre ».

Je n’ai pas mis les guillemets que Sollers se garde bien d’omettre, non point par mépris des règles de la ponctuation, mais parce que je trouve charmante l’idée même de « bousculer » la Princesse, idée dont on ne voit pas très bien pourquoi il eût fallu en sevrer les postières, à qui après tout la littérature pourrait aussi bien donner à penser…

Toutefois, je note avec plaisir que conformément à la tradition, et contrairement au préjugé commun, Sollers met une majuscule après les deux points. On met une majuscule après le point, a fortiori après deux, c’est une nouvelle phrase qui commence.

Même sans être, je dois le confesser, un absolu fanatique des compositions de la belle chanteuse italienne, désormais française il est vrai, je reconnais que cette charmante, voisine puisqu’elle habite quasi en face de mon Cabinet, contribue brillamment à relever le niveau esthétique du Village d’Auteuil.

« Waterloo? C’est la fin du grand rêve héroïque, après lequel viendra « l’éteignoir » (nous y sommes) ».

En effet.

Ne sommes-nous pas orphelins d’une Première Dame qui mettrait un peu de beauté, de gaité et de goût dans les dîners de notre triste sire actuel ?

Foutus pour foutus, pensent les Français, au moins Sarko nous faisait-il rigoler.

Et si nous continuions à importer des Italiennes? Ce n’est pas de l’inceste, ce sont nos cousines du sud.

Carla, Sanseverina, de laquelle, et de combien d’autres, Sollers est-il le plus amoureux? Alors que, poursuit-il, parlant toujours de Stendhal: « Il finit par se dire: « Aimes-tu mieux avoir eu trois femmes ou avoir fait ce roman? » Étrange question, mais cette « Chartreuse de Charme » mérite bien mille et trois femmes, au moins… Stendhal, en incestueux discret, sait que le regard et la parole peuvent faire l’amour sans le lourd appareil du corps… »

Et le jaloux du jaloux de lâcher la flèche du Parthe: « Sarkozy ne comprend rien à la jouissance des Italiennes ».

« J’entendrai des regards que vous croirez muets » (Britannicus, 682)