FORFAITS
12 juin 2017
DESIDIA
12 juin 2017

x, y, z

J’ai raconté ailleurs deux histoires algébriques démontrant la sottise des programmes scolaires ou plutôt combien il est stupide de vouloir confiner nos enfants dans les limites étroites des « programmes » et de les empêcher de déborder, dépasser, aller voir ailleurs, regarder au delà, tout ce que les enfants, préoccupés de grandir, c’est à dire de (se) dépasser, ont évidemment une furieuse envie de faire, et ce d’autant plus qu’on le leur interdit. Apprendre par delà, c’est la liberté.

Désormais, lorsque j’utilise le mot « stupide », c’est évidemment au sens du merveilleux petit livre de Mario Cipolla dont j’ai fait mon livre de chevet, « Les lois fondamentales de la stupidité humaine ».

Dans mon article PISA 1, je parle en effet de mon plus jeune fils qui découvre, pendant l’été entre CE1 et CE2 que l’on peut « calculer avec les chiffres » et d’Adam, qui, collé en Sixième, par Ève, sa prof de maths, et invité par celle-ci à venir faire sa punition au fond de la classe pendant le cours de maths des Troisième, découvre, lui aussi la magie du « calcul avec les lettres ».

On ne dira jamais assez les bienfaits des colles (les fameuses « retenues » si utiles pour les quatre opérations de l’arithmétique de base), et tout le bénéfice des fonds de classes grâce auxquels, pour les avoir assidûment pratiqués, j’ai l’avantage d’être crédité d’un assez bon niveau de dessin.

Je me souviens d’un cahier de classe de Bourdelle. Une mention manuscrite, l’écriture est encore hésitante: « toujours au dernier rang ». Et sur une autre page: « aujourd’hui, que du dessin ».

Je n’écris pas que des conneries, s’il est vrai que j’en écris pas mal, des fois à plaisir, sans doute aussi d’autres fois sans faire exprès.

Toujours est-il que je découvre, dans le dernier bouquin de Michel Serres – j’ai un doute soudain quant à l’épithète « dernier »: il en écrit tant, et tellement vite, pour notre bonheur à tous – un livre d’entretiens avec Martin Legros et Sven Ortoli, « Pantopie: de Hermès à Petite Poucette », la savoureuse histoire suivante, pp 25-26.

On lui demande de raconter les débuts de sa scolarité. « J’ai trois souvenirs très forts de cette période, nous dit-il. « D’abord mon instituteur qui a exigé, comme on le préconisait alors, que j’apprenne à écrire de la main droite alors que j’étais gaucher: je ne regrette pas un instant d’avoir vécu à cette époque ou l’on contrariait les gauchers. J’y ai trouvé un bénéfice formidable, c’est d’être ambidextre. Je suis intellectuel à droite et manuel à gauche… Le gaucher est tellement obligé de s’adapter à un monde qui n’est pas le sien qu’il finit par en bénéficier par rapport aux droitiers, qui sont, en quelque sorte, hémiplégiques. »

« Mon deuxième souvenir est encore plus fort et date de 1939. J’étais en primaire à la veille d’entrer au collège. » Comme il est né en 1930, cela témoigne d’une belle précocité! La guerre est déclarée en septembre, dit il. Ne chipotons pas, c’est en août: né le 14, j’y étais, et mon père doit rejoindre dès le 16 son régiment de chasseurs alpins.

Mobilisation générale. Nach Berlin! Comme les autres, les instits sont enjoints de « rejoindre leur corps »: c’est la seule fois qu’on voyage gratis, aux frais de la Princesse, sauf si l’on est du Rail. À noter qu’il n’y a que sous les drapeaux, dans la Grande Muette, qu’on se trouve dans son corps. Tout le restant de notre vie, nous le passons dans un état d’extracorporeité quasi schizophrénique. Nous ne vivons vraiment qu’incorporés.

C’est l’incarnation. Ce que la liturgie appelle présence réelle.

Des classes sont supprimées (des classes entières de conscrits ne vont pas tarder à l’être aussi), celles qui restent sont regroupées, on dirait aujourd’hui « compactées ». Le jeune Michel saute à pieds joints de la Septième à la Quatrième, et s’en trouve très bien, pourquoi concéder tant de nos précieuses années à la Vieille Taupe (devenue Mammouth)?

« Je me souviens en particulier d’avoir assisté à un cours qui m’a illuminé. En maths, le professeur, qui était forcément un vieux – quarante ans peut-être – puisqu’il n’avait pas été mobilisé,  a tracé un sur le tableau. Moi, j’avais l’habitude de compter 1, 2, 3, … Et je le vois qui compte avec des lettres! Qui plus est avec un alphabet à l’envers. Il mettait x, y, z. Je trouvais cela tout de même étrange de compter avec des lettres! Alors, je lève le doigt et lui demande: « Vous comptez avec des lettres? – Oui, me répond il avec un sourire. – Mais qu’est-ce que ça veut dire, x ? – x, c’est l’inconnu. – Ça ne m’étonne pas! Mais qu’est-ce que c’est que l’inconnu? – C’est une lettre qui a toutes les valeurs. » Et je crois que ce jour-là, à cette minute-là, j’ai reçu la foudre sur la tête. Je me suis aperçu qu’il pouvait y avoir un langage formel qui n’avait pas de sens, mais qui avait tous les sens. Et je suis entré dans les mathématiques… C’était l’intuition qu’il pouvait y avoir un « joker » qui n’avait pas de sens mais qui avait tous les sens. Et là, je suis entré dans l’abstraction. Directement. Qu’est-ce que c’est que l’abstrait? Quelque chose qui n’a pas de sens, mais qui a tous les sens. Quelque chose d’omnivalent, de « totipotent », comme on dit aujourd’hui. »

Et hop! Après l’algèbre, un peu de géométrie maintenant, belle science de garçons, bien que les filles, qui désormais jouent au foot et font de la boxe, s’y mettent aussi. Je préfère toutefois – je ne dois pas être le seul –  quand les bleues jouent le beach-volley en maillot deux pièces

que le Comité Olympique, confit de pudibonderie, se propose malheureusement (Vergogna!) d’interdire.

Dans leur livre de Géographie Économique intitulé « La France Avantagée » (chez Odile Jacob, février 2014), Mario Polèse, Richard Shearmur, deux universitaires québécois, et Laurent Terral, de l’Université Paris Est, montrent comment, indépendamment des politiques de droite comme de gauche, souvent plus nocives qu’utiles (foutez la paix aux Français, ils sont plus sages que vous!), la France du fait de sa géographie telle qu’ils la lisent, possède des atouts fondamentaux qui devraient lui permettre de se développer avec succès dans le monde de demain. En conclusion de leur premier chapitre consacré à la « géographie des sociétés postindustrielles », au sous-titre « un schéma simple », p43, « voici, nous disent-ils, la géographie d’un pays imaginaire en pleine mutation économique (figure 1): la tertiarisation se poursuit à un rythme accéléré; les activités de la nouvelle économie sont en forte expansion; des forces de concentration et de dispersion territoriale sont simultanément à l’œuvre » (on peine un peu, tout de même, à reconnaître notre beau pays). « Le pays imaginaire est représenté sous la forme d’un hexagone. Ce n’est pas un hasard. Dans les représentations idéalisées des lieux centraux de Christaller et d’autres théoriciens de la géographie économique, l’hexagone est la forme postulée pour délimiter les aires de marché. Chaque ville de la hiérarchie urbaine possède son aire (hexagonale) de marché en fonction de sa taille. Pour la plus grande ville, située au centre, l’aire de marché recouvré tout le pays. La montée du tertiaire supérieur à la recherche de localisations centrales va avoir pour effet d’accentuer les pressions sur la plus grande ville et, donc, sur les valeurs immobilières, la congestion et le niveau des salaires, ce qui va déclencher un processus de dispersion, entraînant une expulsion de l’industrie vers des villes plus petites. La plus grande ville va alors se spécialiser de plus en plus dans des activités capables d’assumer les coûts élevés au centre… »

Le pays se structure spontanément, sous le jeu des pressions, en inclusion-dispersion de poupées russes de forme hexagonale, l’hexagone étant une sorte de bonne gestalt capable de tenir en équilibre du fait d’une harmonie économique équilibrant les pressions sur ses côtés et les tensions au niveau de chacun de ses angles.

D’où il résulterait, pour faire bref, que la France serait avantagée par sa forme incluse dans un hexagone (approximatif), vis à vis de pays ayant hérité de l’histoire, ou de la géographie, des formes moins favorables, par exemple tout en longueur comme le Chili ou le Japon.

Tout cela est bien séduisant, d’où la tentation d’y voir quelque chose qui serait une chance « naturelle », un privilège, la marque d’une force, l’hexagone s’étant construit peu à peu, au fil des siècle, par l’acharnement civilisateur et guerrier de nos ancêtres et de leurs souverains.

Il est vrai que la force de l’hexagone à de quoi fasciner. À regarder la Nature d’un peu près, l’hexagone est partout. On se souvient de l’émerveillement de nos jeunes années, programme de chimie de la Seconde, devant le noyau du Benzène, et de ses combinaisons infinies en chimie organique, en chimie du pétrole et des plastiques. On le retrouvera partout dans les schémas métaboliques du vivant, en prépa scientifique (la propédeutique PCB, en fac de Sciences, destinée à nous introduire aux études de Médecine): Origine biologique des techniques.

Ainsi la géographie suivrait des modèles biologiques et métaboliques, ce qui ne serait pas étonnant après tout, si l’on veut bien admettre qu’un pays est un être vivant, et la géographie, comme toutes les sciences humaines, une discipline de la biologie.

Et la France, seul pays à avoir adopté, « spontanément » la forme hexagonale, serait favorisée. « Ce n’est pas un hasard », disent les auteurs.

Seulement voilà. On tourne la page, p44, on ne voit pas tout de suite, tant on est emporté par le raisonnement. Mais, que voulez-vous, on finit par regarder plus attentivement, on compte, on n’en croit pas ses yeux, on recompte les côtés du « pays imaginaire », oui c’est bien cinq: le schéma montre non un hexagone, mais un pentagone.

On ne comprend pas vraiment. Pourquoi avoir dessiné un pentagone plutôt qu’un hexagone. Ce n’est pas plus difficile de dessiner un hexagone qu’un pentagone, c’est même plutôt plus facile en vertu, voir ci-dessus, de l’équilibre des forces et des tensions qui en fait une bonne forme, si souvent utilisée par la nature, plus souvent que le pentagone en tous cas, bonne forme qui se trouve de ce fait sans doute déjà dans notre cerveau.

Le problème est tout de même qu’un pentagone n’est pas un hexagone, et qu’une erreur de 15-20% peut être validement considérée comme significative.

Si la symbolique de l’hexagone est plutôt positive et aimable avec son petit côté bio, équilibre naturel, brique du vivant, égalisation des tensions, celle du pentagone apparaît plus menaçante, n’est-ce pas ainsi que se trouve nommé le QG centralisant les forces de guerre des États-Unis, de très loin la plus puissante armée du monde.

Reste à savoir si le « pentagone » français qui, décidé par le Président Sarkozy dans le but affiché louable de réunir les ministères des trois armes, terre-air-mer, sous un seul toit dans le cadre de la Révision des Politiques Publiques à la recherche d’économies, et qui s’édifie actuellement Porte Balard, aura ou non la forme d’un pentagone. Ce qu’on en voit, du Périphérique, quand on le longe actuellement, est peut-être pentagonal, encore qu’on ne puisse en juger, mais en tout cas est bien laid.

L’étoile à cinq branches, on s’en souvient, correspond plutôt à une structure non plus naturelle, mais industrielle et administrative de surveillance absolue, de panoptique, qui a été préconisée en particulier pour la construction des prisons de haute sécurité et autres lieux de détention, hôpitaux psychiatriques pour aliénés dangereux entre autres.