A Madame Natacha POLONY
12 juin 2017
FAUX-CULS AND CO – ÉLECTROCHOC ET PEINE DE MORT
12 juin 2017

ZYED+BOUNIA VS EDF

27 Octobre 2005, jour de la privatisation en grande pompe d’EDF, Zyed et Bounia, 15 et 17 ans,  s’électrocutent à mort en pénétrant dans un transformateur électrique à Clichy-sous-Bois, 93, en bout d’une course éperdue pour échapper à des policiers qui, paraît-il, les poursuivaient.

Personne, évidemment, n’a fait le rapprochement, sauf moi, bien sûr, mauvais esprit, mauvais sujet. En février 2014, sur ce même blog, j’avais commis un petit essai sur ce thème, sous le titre TRANSFO, un brin laconique.

Comme toujours dans ce genre de circonstances, le 9-3 s’était enflammé, et après lui la bienpensance socialiste et la gauche caviar. Les voyous des técis en avaient profité pour brûler des bagnoles, comme d’habitude, peut-être, c’est vrai, un peu plus que d’habitude, mais cela vaut-il d’être souligné, en tout cas les bagnoles de leurs parents ou de leurs voisins, qui donc irait se garer dans des endroits pareils, de toutes façons c’est un travail utile, qui renouvelle et, on l’espère, assainit le parc automobile de l’occasion, fait marcher les compagnies d’assurance, travailler les garagistes et, au bout du compte, progresser le PIB, très modestement certes, mais n’est-il pas vrai que les petits ruisseaux font les grandes rivières?

Il s’en était ensuivi de grandes manifs des bons esprits, de la République à la Bastille, ou de la Bastille à la République, comme il se doit, de telle sorte que les journalistes ne pouvaient guère éviter de crier au drame national, sur l’air classique de « Paris brûle-y-il? »

Ce qui est une façon traditionnelle de ne pas parler des problèmes.

Tout cependant que les voitures cramaient, ainsi d’ailleurs que quelques autres petites choses, écoles délabrées qu’il fallait de toutes façons démolir un jour pour en reconstruire des neuves mais tout aussi éphémères, dispensaires ou centres de loisirs, comme si la population locale en avait trop déjà, on porta en terre, à grands renforts de pleurs, de cris, de presse et de foules, les deux héros du jour. Puis on les enterra sans autre forme de procès, et on passa à autre chose dans le tourbillon du Barnum.

Avec des résurgences de temps en temps, un anniv’, une indignation, un article, dont celui qui me fit prendre la plume.

J’avais décrit le peu de vraisemblance de la version dramatique ayant fait de ces deux gamins les victimes de flics déchaînés. Connaissant les flics, ils sont difficilement déchaînables, et il en faudrait vraiment beaucoup pour qu’ils se mettent en chasse, et plus encore avec des intentions mortifères.

J’avais plutôt raconté la course de Zyed et Bounia sur les deux modes, pas nécessairement exclusifs l’un de l’autre, d’ailleurs, de la fuite éperdue d’un affolement désordonné aboutissant à l’escalade insensée d’un transformateur électrique, objet urbain de très haute dangerosité, bardé de panneaux interdicteurs, et auquel personne de normalement constitué n’irait, pour rien au monde, se frotter. Ou de la fuite bravache, cherchant à provoquer les flics au point qu’ils veuillent bien se mettre en mouvement et poursuivre, tout essoufflés, les gamins narquois, goguenards, et véloces, dans la grande tradition, cette fois, de l’Agent 15 poursuivant Quick et Flupke.

Dans les deux cas, bien évidemment, sans qu’il soit nul besoin de flics réels, probablement bien au chaud dans leur commissariat ou harassés de menues tâches paperassières, et de toutes façons, sans bagnoles eux, non qu’elles fussent plus particulièrement brûlées que les autres, mais parce que leur réservoir est vide, passé le 10 du mois, chacun sait cela, en attendant qu’arrive enfin le camion-citerne de la Grande Cabane.

Suffisent amplement, sans nécessité d’aller plus loin, les flics fantasmés, solidement ancrés dans l’imaginaire de ces pauvres gamins, et qui sont, il est vrai, une bonne partie de leur vie, puisqu’il n’y a rien d’autre pour la remplir.

Ces deux pauvres gosses, bien qu’on ne soit plus réellement des gosses à 15 et 17 ans, étaient morts certes accidentellement dans ce transformateur, beaucoup plus sûrement qu’ils ne l’auraient été s’ils avaient été pécho par les keufs, morts certes, ce qui est bien dommage et d’ailleurs bien suffisant, mais pas victimes, ah non, on a sa fierté, sauf à partir du moment où la foule, les journalistes, les médias, les syndicats et autres corps constitués s’en emparent pour les instrumentaliser à leur profit, on ne sait du reste pas bien lequel.

Qu’est-ce que ça peut nous faire, quand on est mort, d’être victime? Double peine. La mort est une peine. La peine de mort. C’est bien assez. Et en plus, je croyais qu’on l’avait supprimée.

Tout cela est, je vous l’accorde, d’une tristesse infinie.

Quand même, on dirait que les gens ne s’intéressent pas au monde, au réel, on dirait qu’ils vivent dans une sorte de brouillard de vagues imaginations et, comme disait Vian, « gâchent leur temps en mortier sans consistance ».

Pourquoi, diable! ne pas s’intéresser aux détails, c’est pourtant cela qui est marrant.

Par exemple, quelle drôle d’idée d’aller se carboniser dans un transformateur de l’EDF, un soir d’octobre. Et à deux, en plus, drôle d’aventure homosexuelle. N’avaient-ils vraiment rien d’autre à faire ce soir-là? Pas une meuf pour un rancard, pas une bande de copains à rejoindre, pas un cinoche? Est-ce que vraiment ce soir-là leur propos était de donner du grain à moudre à la presse, déclencher des manifs, devenir victimes?

C’est drôle comme mort, non? On a de la peine à croire que ce sont les poulets qui les y ont poussés, allez, vas-y mon petit gars, et que je te pousse, et que je te bourre, tu seras bien au chaud là-dedans. Franchement vous voyez les flics se donner autant de mal? Alors, c’est qu’ils ont inconsciemment choisi ce genre de truc, auraient pu tomber sous le métro, dans la Seine ou le Canal, ou se faire faucher par un car de flics, ce qui aurait été bien plus embarrassant pour ceux-ci. Non, ce soir, c’est le transfo. Quelle affaire! Il faut le vouloir pour mourir comme ça, c’est étrange.

On peut poser des hypothèses diverses et variées, d’ailleurs ça n’a pas manqué, chaque psychologue, chaque sociologue, chaque légiste, chaque médecin expert n’a sans doute pas manqué de donner la sienne.

Un goût pour la grillade? Une mode du barbecue? Un désir de feu d’artifice? L’envie de savoir, curiosité de bon aloi, ce qu’il y a dans cette grosse boite grillagée et cadenassée? Restes d’un cours de technologie mal digéré?

On a certainement évoqué la misère des banlieues, les zones de non-droit, les carences de l’éducation parentale, l’abandon des quartiers par la République, la faillite de l’école. Autant d’hypothèses racolant leur lot de savants, de journalistes, d’experts et d’hommes politiques. Et chacune sa cohorte de thuriféraires prêts à défiler, ce qui finit par faire un grand nombre, les  petits ruisseaux font les grandes rivières, bis repetita

Mais cela n’explique toujours pas le transfo de Clichy-sous-Bois. Tout le monde s’en fout, d’accord. Sauf moi.

D’ailleurs, la question se pose toujours, apparemment. Quand un problème n’est pas résolu, il remonte, c’est bien connu, comme les sardines. Donc il y a eu tous les ans l’anniversaire et les fleurs et les gerbes. Puis en 2015, le dixième anniversaire, alors là ça s’arrose. Les manifs ont repris de plus belle, de la République à la Bastoche, ou de la Bastoche à la République. Toujours le 11 et le 12, remarquez bien, là où les bobos s’amusent et où les petits gars de DAECH cartonnent.

Les manifs se tassent, les articles et émissions se calment, les deux petits gars rentrent sagement dans leur placard à martyrs et à souvenirs. Tout prêts à être ressortis la prochaine fois comme de vieux étendards effilochés.

Sans d’autre bénéfice que la solide réputation que nos bons apôtres ont réussi à nous faire à l’étranger de pays dangereux, insécure, où les voitures flambent continuellement, où les hordes banlieusardes (et arabes) ne cessent de déferler sur les beaux quartiers pour détrousser (et violer) les riches étrangères (et sodomiser leurs maris). Une ceinture de flammes entoure Paris. Capitale non fréquentable et qui sent le roussi. En plus, le barbecue est cancérigène, c’est le pompon!

Quel avantage pour nos petits gars de banlieue? C’est ce cirque à grand spectacle qui va leur donner du travail?

On en revient au transfo et à cette drôle de mort.

J’avais émis l’hypothèse que cette mort par électrocution – bien gagnée, il fallait l’escalader le transfo! – avait quelque chose à voir avec le fait marquant de la journée, la privatisation d’EDF. La première cotation à la Bourse de Paris aura lieu le 21 novembre, et EDF, une des plus grosses capitalisations françaises, fera son entrée triomphale dans le club sympa du CAC40, sous les applaudissements de la place.

Le rapport avec Zyed et Bounia? Élémentaire, Docteur Watson! It’s the economy, stupid!

Soit Zyed et Bounia profitaient de cette journée mémorable pour partir à l’assaut d’une petite forteresse de l’EDF, près de chez eux, à Clichy-sous-Bois, et se mettaient en peine de l’escalader et de la conquérir, taïaut, et en plus sous les yeux des poulets, dans l’intention peut-être de la démolir, comme une sorte de petite Bastille de banlieue, petite certes, mais à leur portée (on rappelle que la vraie, un gros morceau, est déjà détruite, elle, depuis 221 ans, ça fait un bail). Et c’est le feu d’artifice, réplique du 14 juillet! Une belle mort. Ça, c’est l’hypothèse qui convient à la gauche. Qui (se) défile.

Soit Zyed et Bounia profitaient de cette journée mémorable pour se lancer dans une carrière de boursicoteurs – qui dira que l’intégration ne marche pas dans ce pays – et faute de pouvoir disposer des liquidités nécessaires – ils ignorent tout manifestement des marchés à terme – pour s’approprier un morceau d’EDF sous la forme d’un transfo de proche banlieue Est, prise de guerre si l’on veut, investissement un peu discutable il est vrai, peu liquide, marché secondaire inexistant, prix de revente grevé par une probable préemption, mais pas mal, pas mal du tout pour des débutants. Bien de l’espérance pour des investisseurs aussi jeunes. Belle carrière de petits porteurs en vue. C’était bien parti pour faire des étincelles, ça n’a pas loupé. Dommage, ils auraient pu faire la Une des Échos ou de la Tribune, sur le thème: tout n’est pas perdu, il existe de jeunes entrepreneurs plein d’allant et de talent, voyez-vous, jusque dans les territoires perdus de la République. Ça, c’est l’hypothèse préférée de la droite de gouvernement, humaniste et sociale. Condoléances. La prochaine fois, ne confondez plus vitesse et précipitation.

Mais voilà, il y a un hic.

Alors que Zyed et Bounia reposent calmement, les manifestants à peine rendus à l’apéro et les calicots sagement roulés en vue de la prochaine fois, voilà-t-il pas que l’EDF en profite pour faire des siennes, et saute sur l’occasion du dixième anniversaire, anniversaire double de Zyed et Bounia d’une part et de sa propre privatisation d’autre part, pour amorcer une descente aux enfers comme il s’en voit rarement sur la place et envoyer son cours de bourse par le fond, dans un piqué d’une indiscutable élégance, pas tout à fait anticipé par les marchés, mais bien vu par les bons analystes financiers, suivez mon regard.

Et EDF, les marchés ont digéré, puisque leur métier est de tout digérer, mais modérément apprécié, et EDF donc de se faire sortir du CAC40, sous les quolibets.

Alors on se dit, dommage.

Dommage certes pour les milliards de capitalisation partis en fumée – c’est curieux cette fumée qui revient à chaque fois qu’il se passe une chose pareille, il n’y a pas de fumée sans feu, et c’est sans compter avec les petits malins que conseillent les bons analystes financiers supra, et qui sont partis avec une bonne, on l’espère, partie de la thune, on l’espère sinon ce serait à désespérer franchement de la finance, des bons analystes financiers et des petits malins qui sont d’ailleurs des gros pleins aux as.

Dommage pour les petits porteurs (la classique veuve de Carpentras au guichet de la Générale, qui fait toujours les délices des livres de finance), eux qui n’ont pas l’avantage de disposer des services des bons analystes financiers, et qui ont pris le bouillon et bu la tasse. Pas de regrets excessifs, toutefois: d’abord il leur reste leurs yeux pour pleurer, c’est déjà ça, même emplis de larmes, ils peuvent se consoler puisqu’au royaume des aveugles les borgnes sont rois, et qu’à vrai dire le strabisme, c’est louche. Ensuite, parce qu’ils n’en sont pas à leur coup d’essai, le marché leur a déjà fait le coup, et on peut les rassurer, ce n’est certainement pas le dernier. Enfin, parce qu’on s’était tué à le leur dire et redire mais ils n’ont pas écouté, c’est à croire qu’ils sont sourdingues, ma parole, ils ont dû abuser, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Argument classique, toujours ex-post, mais toujours aussi savoureux, des bons (et moins bons) analystes financiers.

Dommage, mais alors là, vraiment dommage, pour Zyed et Bounia, dont il est tellement visible que leur destin est indissolublement lié, à la vie à la mort, à celui d’EDF. C’est trop con d’être morts il y a dix ans dans ce putain de transfo de merde, a-t-on idée de nous foutre un truc pareil en pleine banlieue, quel est le foutu connard qui, à EDF, a pu penser dans sa tête d’œuf cette stupidité sinistre, et en plus c’est moche. Zyed et Bounia auraient aujourd’hui 25 et 27 ans, ils auraient certainement revendu à temps leur cher transfo à un autre fournisseur d’énergie, pas allemand non, mais espagnol, ou même chinois, soyons fous, via un faux-nez grec.

Ils s’en seraient foutu plein les poches, et jeté plein la lampe. Ils se seraient tapé pleins de gonzesses, fessues et poitrinées, terrestres et gouleyantes, qui leur auraient fait passer vite fait les promesses douteuses du Prophète.

Dommage.

Quelle idée aussi, de courir. On leur avait pourtant bien fait réciter, dans les écoles de la République (et de la Bastille, ah! ah!) rien ne sert, il faut partir à temps (à point, plutôt, c’est meilleur pour la cuisson). Ils auraient dû moins se précipiter, mais voilà, les premiers achats sont toujours d’impulsion, les suivants le sont souvent.

Ils feront mieux la prochaine fois.

Ça ne résout pas complètement le problème du transfo. Je ne sais même pas s’il est toujours là. J’ai eu la flemme d’aller voir.

Le transfo va donc remonter, comme les sardines. Attendons dix ans. Il y aura encore des manifs, des chagrins et des fleurs, il y aura toujours la ceinture de feu au-delà du périph’. Mais Paris sera toujours Paris.

Y aura-t-il encore des voitures à brûler, une gauche caviar, une EDF? Et un Houellebecq?

Il y a dix ans la mode était au barbecue et au tout électrique. On se carbonisait. Dix ans après, en 2015, la mode est plutôt explosive. On s’éclate, ça déchire, on se fait pèter la sous-ventrière, mais c’est toujours la fête. Il y a dix ans, c’était le camarade Ben Laden, aujourd’hui c’est les petits copains de chez DAECH. Est-ce que c’est mieux? Peut-on parler de progrès en Histoire? Grave question.

À dans dix ans!